La Bédoyère, le colonel qui a tourné
De la noblesse bretonne à l'état-major du prince Eugène, Charles Huchet de La Bédoyère avait fait une carrière sans reproche. À vingt-huit ans, colonel du 7e régiment de ligne tiré de sa garnison de Chambéry, il a marché sur Grenoble et en est ressorti dans l'après-midi du 7 mars pour aller au-devant de Bonaparte et lui donner son régiment. Portrait d'un officier que rien, jusqu'ici, ne désignait pour un tel geste.
Son nom était inconnu du grand public il y a huit jours. Ce matin, il court toutes les bouches à Paris : Charles Angélique François Huchet de La Bédoyère, colonel du 7e régiment d'infanterie de ligne, l'officier qui, à la tête de ses hommes, est sorti de Grenoble pour aller se ranger sous les aigles de celui que le Roi tient pour un hors-la-loi. De toutes les nouvelles venues du Dauphiné, c'est peut-être la plus grave : non que le 5e de ligne ait failli à Laffrey — une troupe peut défaillir dans un défilé —, mais qu'un colonel ait délibérément entraîné son régiment entier hors du devoir. Ce fait-là, s'il se confirme, exige qu'on sache qui est cet homme.
Les renseignements qui nous parviennent permettent d'esquisser un portrait. La Bédoyère est né à Paris le 17 avril 1786, d'une ancienne famille bretonne — les Huchet de La Bédoyère ont compté des magistrats et des officiers de robe parmi les leurs, et portent un titre de chevalier. Rien dans cette origine ne le prédisposait à un éclat révolutionnaire ; tout, au contraire, semblait tracer devant lui la voie ordinaire du jeune noble de l'Empire : la carrière des armes, la fidélité à qui gouverne, la discrétion d'une ambition contenue.
Un officier de la Grande Armée
Son entrée au service remonte à 1806, dans le corps des gendarmes d'ordonnance de l'Empereur, cette troupe d'élite réservée aux fils de qualité. Il y fait les campagnes de Prusse et de Poméranie, et se fait remarquer assez pour être nommé sous-lieutenant le 4 novembre 1806. Ce premier grade acquis, il passe en janvier 1808 à l'état-major du maréchal Lannes comme aide de camp — charge qui lui vaut de suivre ce chef en Espagne, où il reçoit une première blessure à Tudela, puis de l'accompagner en Allemagne l'année suivante.
C'est à Essling, au mois de mai 1809, qu'il est blessé une seconde fois au cours des deux journées meurtrières que les bulletins osent à peine chiffrer. Il y survit ; le maréchal Lannes, lui, n'en revient pas. La perte de son chef lui ferme une porte et lui en ouvre une autre : il entre bientôt dans l'état-major du prince Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie, dont il devient aide de camp en juin 1809. Nommé chef d'escadron en décembre 1811, il prend part à la campagne de Russie de 1812, puis à la campagne de Saxe en 1813, où il reçoit une blessure par balle à la cuisse lors des combats d'août, avant de traverser la retraite.
Le premier mai 1813, il avait été fait colonel du 112e régiment d'infanterie, commandement qui témoigne de la considération dont il jouissait à l'état-major. Il est chevalier de la Légion d'honneur et décoré de la couronne de fer d'Italie. Sa carrière, en somme, est celle d'un officier brillant autant que loyal — de ceux que l'Empire a formés et qui, jusqu'à l'abdication de Fontainebleau, n'avaient pas eu à choisir entre leur serment et leur chef.
Du 112e au 7e de ligne : l'après-abdication
Vint avril 1814 et la première abdication. Sa famille, bien en cour sous la Restauration, fit jouer ses relations pour lui obtenir la croix de Saint-Louis et le commandement du 7e régiment de ligne, en garnison à Chambéry, en Savoie. On lui avait ainsi ménagé une transition douce : un régiment de province, une ville tranquille au pied des Alpes, une paix qui pouvait durer.
Il avait épousé en novembre 1813 Georgine de Chastellux — union de bonne famille, célébrée dans le bref intervalle entre deux campagnes. Un fils est né de ce mariage. Le colonel de La Bédoyère avait donc, au début de mars 1815, tout ce qu'un homme de sa condition pouvait tenir pour une vie faite : un régiment, un titre, une jeune épouse, un enfant. Rien de tout cela n'a pesé suffisamment, visiblement, pour le retenir.
Le geste du 7 mars
Les nouvelles qui nous arrivent du Dauphiné, encore imprécises sur le détail des heures, s'accordent sur le fait : le 7 mars, le colonel de La Bédoyère, qui avait amené son régiment de Chambéry jusque dans Grenoble au matin, en est ressorti vers les deux heures de l'après-midi par la porte de Bonne, qui se trouvait ouverte, et s'est porté à la rencontre de la colonne venue d'Elbe. On parle du plateau de Brié, au-delà des faubourgs, où les deux troupes se seraient rejointes. Le régiment — quelques centaines d'hommes avec leurs armes et leur bagage — a été le premier corps régulier à passer en entier du côté de Bonaparte.
On rapporte que La Bédoyère aurait interpellé ses soldats avant de sortir, leur demandant s'ils voulaient marcher contre ou pour l'Empereur, et que la troupe aurait répondu sans hésitation. On nous dit même qu'il aurait harangué les hommes du régiment avec une cocarde tricolore à la main. Nous donnons ces détails pour ce qu'ils sont : des récits de seconde main, dont la couleur peut avoir été forcée au passage. Ce qui est assuré, c'est le résultat : le régiment est sorti, et avec lui, son colonel.
Ceux qui le connaissent à Paris parlent d'un homme ardent, épris de gloire, profondément napoléonien de formation et de sentiment, que la Restauration avait mis en retrait sans parvenir à l'y résigner. D'autres murmurent que la jeunesse et l'impétuosité expliquent plus que l'idéologie. Ses motivations précises, à cette heure, nous échappent : seul le geste est attesté.
Ce qu'il représente
Ce qui rend le cas de La Bédoyère particulièrement saisissant, c'est que rien dans son dossier n'annonçait la rébellion. Ce n'est pas un général en disgrâce, un demi-solde aigri, un homme que la Restauration aurait laissé sans emploi ni ressources. C'est un colonel en exercice, bien noté, bien apparenté, récemment pourvu. Si un tel officier a pu rompre de cette façon, la question se pose de savoir combien d'autres, dans d'autres garnisons, pourraient en faire autant.
À Paris, on minimise encore, ou l'on veut minimiser. On parle d'une défaillance individuelle, d'un exalté, d'un cas isolé. Les nouvelles de Lyon, dont on attend avec inquiétude les suites, diront si la chose est bien singulière. En attendant, le nom de La Bédoyère est désormais attaché à l'acte de rupture le plus net que l'armée royale ait encore subi depuis le débarquement du golfe Juan.