Le Roi s'arme : Paris prépare sa défense
Tandis que l'usurpateur remonte vers la capitale par la route de Bourgogne, Louis XVIII multiplie les mesures de salut public. Le maréchal Ney est dépêché à la tête de ses troupes pour barrer la route à Bonaparte. À Paris, l'opinion est partagée, la Bourse frémit — mais la Couronne tient.
Le gouvernement du Roi n'est pas inactif. Depuis la confirmation de la chute de Lyon — prise le 10 de ce mois sans que l'armée royale eût tiré un coup de feu — le Conseil du Roi s'est réuni en séances prolongées aux Tuileries, et l'on assure que Sa Majesté elle-même préside ces délibérations avec une fermeté qui a dissipé plus d'une inquiétude dans l'entourage de la Cour.
L'ordonnance royale du 6 mars, qui déclarait Bonaparte « traître et rebelle » passible des peines attachées à ce crime, demeure la pièce maîtresse de la défense légale de la Couronne. Mais c'est désormais par les armes que l'affaire doit se régler : Napoléon Bonaparte, depuis Lyon, où il a promulgué de prétendus décrets rétablissant son autorité et arboré de nouveau le drapeau tricolore, est en marche. Les dépêches reçues ce matin indiquent qu'il a quitté Lyon dans la nuit du 12 au 13 en direction de Mâcon.
Le maréchal Ney, rempart de la loyauté
C'est le maréchal Ney, prince de la Moskowa, que le Roi a chargé d'arrêter l'avance de l'aventurier. Reçu par Sa Majesté aux Tuileries au lendemain du débarquement, le maréchal a donné sa parole d'officier : il ramènerait Bonaparte à Paris « dans une cage de fer ». Ces mots, rapportés dès lors dans les salons et dans les journaux, ont renforcé la confiance d'une partie de l'opinion dans la fidélité de l'armée.
Ney commande présentement un corps de troupes réunies dans la région de Lons-le-Saunier, en position d'intercepter la colonne bonapartiste avant qu'elle ne franchisse la Bourgogne. Les nouvelles de ce matin ne font état d'aucun engagement. Le maréchal tient sa position. On attend sous peu les premières dépêches de l'affrontement — ou de la capitulation de l'usurpateur, si l'armée loyale fait son devoir.
Autour du maréchal, toutefois, les désertions et les tergiversations de certains régiments ont semé l'inquiétude. Les rapports de la Côte-d'Or font état de canons jetés dans la Saône à Chalon, et de bataillons hésitants. Mais l'état-major royal reste persuadé que l'exemple d'un chef aussi illustre que Ney ralliera les indécis à la cause du Roi constitutionnel.
Paris partagée, les rentes en repli
L'opinion parisienne n'est pas unanime, et il serait vain de le nier. Dans les faubourgs du nord et de l'est, où la mémoire des guerres de l'Empire reste vive, certains voix ne cachent plus leur sympathie pour le retour du « petit caporal ». Dans les quartiers bourgeois et les milieux des affaires, en revanche, c'est l'effroi qui domine : la perspective d'une nouvelle guerre générale européenne est jugée ruineuse.
La Bourse témoigne de cette inquiétude mieux que tout discours. Le cinq pour cent, qui s'était raffermi depuis le printemps de 1814, a sensiblement reculé depuis le débarquement au Golfe-Juan. Les porteurs de rentes craignent que l'agitation de Bonaparte ne contraigne le Trésor royal à de nouveaux emprunts, ou pis, ne remette en cause les engagements contractés lors de la Restauration. Les hommes de finance attendent avec anxiété les nouvelles du Midi.
Dans les salons du faubourg Saint-Germain, le ton est à la confiance affichée. On rappelle que Bonaparte n'est qu'un général sans légitimité, que les puissances d'Europe ne le laisseront pas s'établir, et que la Charte constitutionnelle a fait de la France un régime de droit que nul coup de force ne saurait durablement renverser. Mais derrière ces certitudes, l'heure est à la veille des armes.
La Chambre et la loyauté des pairs
La Chambre des pairs et la Chambre des représentants ont manifesté leur adhésion au Roi. Des adresses de fidélité ont été votées, et plusieurs pairs du royaume ont offert de servir personnellement sous les drapeaux. Ce mouvement d'adhésion, s'il est sincère chez la plupart, dissimule mal les calculs de quelques-uns qui, n'ignorant pas les retournements de l'histoire récente, préfèrent demeurer dans l'expectative.
Ce que l'on sait avec certitude, c'est que le Roi ne fléchit pas. Sa Majesté a fait savoir qu'elle entendait rester à Paris et qu'elle ferait face à l'usurpateur au nom de la légitimité et de la Charte. La capitale se fortifie dans cette attente. L'issue dépend désormais de la promptitude et de la résolution de l'armée royale — et de la parole d'un maréchal de France.