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Coup de tonnerre : le maréchal Ney passe à Bonaparte

Envoyé par le Roi pour barrer la route à l’usurpateur, le prince de la Moskova a, dit-on, proclamé à ses troupes que « la cause des Bourbons est à jamais perdue ». À Paris, la stupeur est à la mesure de l’espérance qu’on avait mise en lui.

Hippolyte Vannard 17 mars 1815, 07h00 5 min de lecture
Portrait en buste du maréchal Michel Ney en uniforme de maréchal d'Empire.
François Gérard, « Portrait du maréchal Ney, duc d'Elchingen, prince de la Moskova » (vers 1805) — domaine public (Wikimedia Commons).

On n’y voulait point croire, et il faut s’y résoudre : le maréchal Ney, le plus illustre peut-être des lieutenants que l’Empire ait donnés à la France, vient de tourner ses armes. Parti naguère de la capitale avec mission du Roi de contenir le débarqué de l’île d’Elbe et de couvrir la Comté et l’Est, il aurait, à Lons-le-Saunier, fait lire à ses soldats une proclamation qui les délie de leur serment au trône et les rend à l’aigle.

La nouvelle est parvenue ici dans la nuit, par les courriers de l’Est, et s’est répandue dès le matin de bouche en bouche, des antichambres des ministères aux cafés du Palais-Royal. Les premiers rapports la donnent pour assurée ; quelques-uns la disent encore à confirmer dans son détail, et l’on hésite sur le jour précis de la harangue, que les uns rapportent au 14, d’autres au 13 ou au 15 de ce mois. Le fait, lui, ne paraît plus douteux à ceux qui tiennent les avis du gouvernement.

Au départ, le maréchal s’était fait fort, assure-t-on autour du château, de ramener l’aventurier ; on lui prête même d’avoir promis de le rapporter « dans une cage de fer ». De ces propos rapportés nous ne garantissons pas la lettre : ils courent les salons, et l’on sait combien la rumeur prête volontiers aux grands hommes les mots qui font image. Ce qui demeure, c’est le revirement, et il est immense.

La teneur de la proclamation, telle qu’on nous la rapporte, ne laisse guère de place à l’équivoque. Le maréchal y aurait déclaré aux troupes que « la cause des Bourbons est à jamais perdue », et appelé les soldats à se ranger sous les couleurs de l’Empereur. Nous donnons ces paroles sous la réserve qui s’impose à une pièce dont nous n’avons pas encore l’original entre les mains ; mais l’esprit en est attesté par trop de bouches pour qu’on le récuse.

L’effet, à Paris, est celui d’une digue rompue. On avait fait du maréchal et de ses régiments le rempart de la couronne du côté de la Comté et de l'Est ; ce rempart a tourné, et c’est tout un front de l’Est qui semble s’ouvrir. Les esprits, ce matin, passent de l’assurance affichée hier à une inquiétude qu’on ne dissimule plus aux abords des Tuileries.

Le tableau n’est pourtant pas d’un seul ton, et il faut le dire. Si la défection du maréchal consterne les serviteurs du Roi et tous ceux qui redoutent le retour de la guerre, elle n’est pas accueillie partout avec le même deuil. Dans les faubourgs, dans les corps de troupe, plus d’un n’a point caché que le nom de l’Empereur réveille en lui des souvenirs que la Restauration n’avait pas effacés. La France, en cette heure, ne parle pas d’une seule voix.

Hier encore, le 16, le Roi s’était rendu en personne à la Chambre des députés et, devant les deux Chambres assemblées, avait juré de défendre la patrie et déclaré qu’à son âge il ne pouvait mieux finir sa carrière qu’en mourant pour elle. Ces paroles, qui avaient paru remuer l’assemblée, prennent ce matin, à la lumière de la nouvelle de Lons-le-Saunier, un relief grave : entre le serment du souverain et la proclamation du maréchal, c’est désormais la fidélité même des armes qui est en jeu.

Où en est l’usurpateur, à cette heure ? On le sait en marche, grossissant de ce qu’il rencontre, depuis qu’il a passé le Dauphiné. Jusqu’où le portera ce courant qui paraît l’enfler de ville en ville, nul ne saurait le dire. Ce que cette journée apprend à Paris, c’est qu’on ne peut plus compter à coup sûr sur l’épée qu’on croyait la plus sûre. Le reste est à l’événement, et l’événement, ces jours-ci, va plus vite que les courriers.

Le contexte

Débarqué du golfe Juan le 1er mars, Napoléon Bonaparte remonte vers le nord depuis la côte de Provence ; les régiments envoyés contre lui se sont, en plusieurs lieux, joints à sa marche plutôt que de l’arrêter.

Le maréchal Ney, prince de la Moskova, avait reçu du Roi le commandement chargé de couvrir la Franche-Comté et de barrer la route à l’ancien empereur du côté de l’Est.

La veille, 16 mars, Louis XVIII s’était présenté devant les Chambres réunies pour appeler la nation à la défense du trône et de la Charte.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui est connaissable à Paris au matin du 17 mars 1815 et ne préjuge en rien de la suite : ni de la marche de Napoléon, ni de la conduite du Roi, ni de l’issue de la crise. Les propos célèbres prêtés au maréchal sont rapportés au style indirect et avec réserve.

Ce que l’on sait

  • Le maréchal Ney, parti avec mission du Roi d’arrêter Napoléon et de défendre la Comté, a rallié l’ancien empereur et fait connaître ce ralliement à ses troupes par une proclamation à Lons-le-Saunier.
  • La nouvelle en est parvenue à Paris dans la nuit du 16 au 17 mars et s’y est répandue dès le matin.
  • Le 16 mars, Louis XVIII s’est rendu devant les Chambres assemblées et s’y est engagé à défendre la patrie.

Ce que l’on ignore

  • Le jour exact de la proclamation de Ney, rapporté ici au 14 mars mais que certains avis placent au 13 ou au 15.
  • L’ampleur réelle des forces qui suivront le maréchal, et l’effet de sa défection sur les autres corps de l’Est.
  • La suite de la marche de Napoléon et la conduite que tiendra le gouvernement du Roi.

Sources historiques utilisées

primary

Proclamation du maréchal Ney à Lons-le-Saunier

Teneur rapportée à chaud d’après les avis parvenus à Paris ; texte attesté (« La cause des Bourbons est à jamais perdue… »), reproduit ici sous réserve de l’original.

secondary

Wikipédia — Michel Ney

Article FR consulté : mission donnée par Louis XVIII, formule de la « cage de fer », proclamation de Lons-le-Saunier (datée du 14-15 mars 1815) et ralliement à Napoléon.

secondary

Wikipédia — Vol de l’Aigle

Article FR consulté : chronologie du retour de l’île d’Elbe (1er-20 mars 1815), progression vers Paris, ralliement des corps envoyés contre Napoléon.

secondary

Wikipédia — Louis XVIII

Article FR consulté : réaction du Roi au retour de Napoléon ; séance devant les Chambres et engagement public de défendre la patrie.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

Article composé pour « Les Échos du Passé » dans la langue et le point de vue d’un journal parisien du 17 mars 1815. Aucune connaissance postérieure à cette date n’est mobilisée ; les citations fameuses sont maniées au conditionnel et rangées parmi les propos rapportés.