Coup de tonnerre : le maréchal Ney passe à Bonaparte
Envoyé par le Roi pour barrer la route à l’usurpateur, le prince de la Moskova a, dit-on, proclamé à ses troupes que « la cause des Bourbons est à jamais perdue ». À Paris, la stupeur est à la mesure de l’espérance qu’on avait mise en lui.
On n’y voulait point croire, et il faut s’y résoudre : le maréchal Ney, le plus illustre peut-être des lieutenants que l’Empire ait donnés à la France, vient de tourner ses armes. Parti naguère de la capitale avec mission du Roi de contenir le débarqué de l’île d’Elbe et de couvrir la Comté et l’Est, il aurait, à Lons-le-Saunier, fait lire à ses soldats une proclamation qui les délie de leur serment au trône et les rend à l’aigle.
La nouvelle est parvenue ici dans la nuit, par les courriers de l’Est, et s’est répandue dès le matin de bouche en bouche, des antichambres des ministères aux cafés du Palais-Royal. Les premiers rapports la donnent pour assurée ; quelques-uns la disent encore à confirmer dans son détail, et l’on hésite sur le jour précis de la harangue, que les uns rapportent au 14, d’autres au 13 ou au 15 de ce mois. Le fait, lui, ne paraît plus douteux à ceux qui tiennent les avis du gouvernement.
Au départ, le maréchal s’était fait fort, assure-t-on autour du château, de ramener l’aventurier ; on lui prête même d’avoir promis de le rapporter « dans une cage de fer ». De ces propos rapportés nous ne garantissons pas la lettre : ils courent les salons, et l’on sait combien la rumeur prête volontiers aux grands hommes les mots qui font image. Ce qui demeure, c’est le revirement, et il est immense.
La teneur de la proclamation, telle qu’on nous la rapporte, ne laisse guère de place à l’équivoque. Le maréchal y aurait déclaré aux troupes que « la cause des Bourbons est à jamais perdue », et appelé les soldats à se ranger sous les couleurs de l’Empereur. Nous donnons ces paroles sous la réserve qui s’impose à une pièce dont nous n’avons pas encore l’original entre les mains ; mais l’esprit en est attesté par trop de bouches pour qu’on le récuse.
L’effet, à Paris, est celui d’une digue rompue. On avait fait du maréchal et de ses régiments le rempart de la couronne du côté de la Comté et de l'Est ; ce rempart a tourné, et c’est tout un front de l’Est qui semble s’ouvrir. Les esprits, ce matin, passent de l’assurance affichée hier à une inquiétude qu’on ne dissimule plus aux abords des Tuileries.
Le tableau n’est pourtant pas d’un seul ton, et il faut le dire. Si la défection du maréchal consterne les serviteurs du Roi et tous ceux qui redoutent le retour de la guerre, elle n’est pas accueillie partout avec le même deuil. Dans les faubourgs, dans les corps de troupe, plus d’un n’a point caché que le nom de l’Empereur réveille en lui des souvenirs que la Restauration n’avait pas effacés. La France, en cette heure, ne parle pas d’une seule voix.
Hier encore, le 16, le Roi s’était rendu en personne à la Chambre des députés et, devant les deux Chambres assemblées, avait juré de défendre la patrie et déclaré qu’à son âge il ne pouvait mieux finir sa carrière qu’en mourant pour elle. Ces paroles, qui avaient paru remuer l’assemblée, prennent ce matin, à la lumière de la nouvelle de Lons-le-Saunier, un relief grave : entre le serment du souverain et la proclamation du maréchal, c’est désormais la fidélité même des armes qui est en jeu.
Où en est l’usurpateur, à cette heure ? On le sait en marche, grossissant de ce qu’il rencontre, depuis qu’il a passé le Dauphiné. Jusqu’où le portera ce courant qui paraît l’enfler de ville en ville, nul ne saurait le dire. Ce que cette journée apprend à Paris, c’est qu’on ne peut plus compter à coup sûr sur l’épée qu’on croyait la plus sûre. Le reste est à l’événement, et l’événement, ces jours-ci, va plus vite que les courriers.