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Le Midi qui ne veut pas de l’Aigle : pourquoi Bonaparte a pris par les montagnes

On lit à Paris le récit d’une marche triomphale : des régiments qui passent, des villes qui s’ouvrent. Mais Bonaparte n’a pas suivi la grande route du Rhône ; il s’est jeté dans les hautes vallées des Alpes, la voie la plus rude. Ce détour dit quelque chose du pays qu’il a voulu éviter.

Eugénie Forcade 14 mars 1815, 16h00 8 min de lecture

Paris, ce 14 mars. Depuis une dizaine de jours, la même nouvelle revient des routes du Midi et de la vallée de l’Isère : des garnisons qui passent, des places qui s’ouvrent, une colonne partie du golfe Juan avec une poignée d’hommes et qui a grossi jusqu’à Grenoble, puis jusqu’à Lyon. À lire ces dépêches l’une après l’autre, on croirait à un pays qui se donne tout entier. C’est aller vite, et c’est oublier de regarder la carte.

Car Bonaparte n’a pas pris la grande route. En débarquant sur la côte de Provence, il avait devant lui la voie naturelle de qui veut gagner Paris : descendre sur Aix, suivre le Rhône par Avignon, Valence et Lyon, la plus courte, la plus roulante, celle des courriers et des armées. Il a tourné le dos à cette route et s’est engagé dans les hautes vallées des Alpes, par Grasse, Castellane, Digne, Sisteron et Gap, un pays d’hiver et de défilés. On n’accepte pas de gaieté de cœur les neiges de mars quand une bonne route s’offre à côté. Ce choix n’est pas un caprice : c’est un aveu.

Pourquoi les montagnes ?

Deux raisons ont pu lui commander ce détour. La première est militaire. La route du Rhône est celle des villes fortes et des garnisons. Marseille, Toulon, Avignon, toute la basse Provence : c’est là que le Roi tient ses troupes les plus sûres et ses places les mieux défendues. Descendre par cet axe, c’était offrir sa petite colonne aux régiments royaux sur un terrain découvert, dans un pays où l’armée pouvait le prendre en tenaille. Les hautes vallées, au contraire, sont mal gardées : quelques compagnies, des routes que l’on tient à peu de frais, des populations clairsemées. Pour qui a mille hommes et point de canon, la montagne vaut une armée.

La seconde raison tient au pays lui-même. La Provence et le bas Rhône ne l’aiment pas. On le savait avant même qu’il eût débarqué, et lui le savait mieux que personne. Passer par Marseille et Avignon, c’était marcher au milieu d’une population qui, dans sa masse, tient pour le Roi et pour l’Église, et qui lui garde rancune. Les hautes terres du Dauphiné ont d’autres souvenirs et d’autres humeurs. L’itinéraire n’est donc pas une simple affaire de cartes : c’est le tracé d’un homme qui contourne ceux qui le haïssent.

L’itinéraire est une preuve, non un hasard. Il dessine en creux la carte de ce qui, dans le royaume, ne veut pas de lui.

Un Midi resté au Roi

Il faut le dire nettement, car les dépêches triomphantes le font oublier : une grande part du Midi est demeurée fidèle aux Bourbons. La Provence, le Comtat, le bas Languedoc sont des terres d’ancienne dévotion, où le clergé a repris son ascendant depuis le retour du Roi, et où l’on n’a pas pardonné à l’Empire ses conscriptions, ses guerres sans fin et ses droits réunis. Le sentiment y est royaliste et catholique de longue date.

Marseille surtout passe pour un foyer royaliste. La grande cité du commerce, ruinée par le blocus et la fermeture des mers sous l’Empire, a salué la paix et le retour des Bourbons comme une délivrance. On y arbore volontiers les couleurs du Roi, et l’on y a fêté, l’an dernier, le rétablissement de l’ancienne maison.

Dans ces contrées, un signe s’est répandu qui ne trompe pas : la cocarde et le ruban verts, aux couleurs de Monsieur, comte d’Artois, frère du Roi. Le vert est devenu la marque de ceux qui, dans le Midi, veulent qu’on les sache attachés à la famille royale. C’est une opinion qui s’affiche, et qui dit assez de quel côté penche le pays.

La mémoire d’Orgon

Pour mesurer cette hostilité, il suffit de se rappeler ce qui s’est passé il y a moins d’un an, sur ces mêmes routes. Au printemps de 1814, après son abdication, Bonaparte descendit vers la mer pour gagner l’île d’Elbe. De Montélimar à Orgon, la route de Provence lui fut un long calvaire : des foules massées sur son passage, des cris de « Vive le Roi ! » qui couvraient les rares « Vive l’Empereur ! », des injures que les gens de sa suite n’ont pas oubliées.

À Orgon, l’affaire tourna au sinistre. Selon le récit qu’en a laissé son trésorier, M. Peyrusse, qui l’accompagnait, on avait dressé devant une auberge un mannequin à son effigie, vêtu d’un uniforme vert de la Garde et barbouillé d’un papier ensanglanté, que la foule avait pendu. Nous donnons ce détail tel qu’il a été rapporté par ce témoin de son entourage. Pour n’être pas reconnu et passer sans encombre, Bonaparte aurait alors endossé une redingote bleue et un chapeau rond, et traversé le bourg au galop, au milieu d’une populace échauffée.

On ne confondra pas cet épisode avec un autre, survenu peu après, le 26 avril, à l’auberge de la Calade, aux portes d’Aix. Là, dit-on, il poussa plus loin la précaution : revêtu d’un uniforme d’officier autrichien prêté par le général Koller, l’un des commissaires alliés, et d’un manteau russe, il voyageait sous un déguisement étranger ; et l’hôtesse du lieu, ignorant à qui elle avait affaire, aurait refusé de mettre la marmite au feu pour « un tel monstre ». Deux scènes distinctes, un même pays.

Le soldat bascule, le peuple non

Voilà qui oblige à distinguer deux choses que les nouvelles mêlent trop volontiers. Que les troupes passent, cela n’est pas douteux. À Laffrey, le 5e de ligne, envoyé pour l’arrêter, s’est rangé sous l’aigle et a grossi la colonne. Aux abords de Grenoble, le colonel de La Bédoyère a livré son 7e de ligne tout entier. Ce sont des régiments, des soldats de l’ancienne armée, que la vue de leur ancien chef a fait fondre.

Mais le soldat n’est pas le peuple. Que des régiments basculent ne prouve pas que les villes et les campagnes du Midi se soient données. Dans les hautes vallées qu’il a traversées, l’accueil a pu être curieux, tiède ou favorable ; il n’en va pas de même de la Provence royaliste qu’il a précisément contournée, et qui n’a rien dit parce qu’il ne s’est pas montré. Le ralliement dont Paris s’émeut est jusqu’ici militaire bien plus que populaire.

C’est une nuance que l’on perd de vue dans la capitale, où l’on lit le retour comme une adhésion générale du pays. Le soldat qui rejoint son ancien chef ne parle pas pour la nation tout entière.

Et l’Ouest ?

Et il n’y a pas que le Midi. À l’autre bout du royaume, l’Ouest garde lui aussi ses fidélités. La Vendée, le Bocage, les pays de la chouannerie sont des terres catholiques et royalistes, qui ont pris les armes contre la République et n’ont jamais aimé l’Empire. On n’y entend rien pour l’heure, et rien ne dit qu’on doive y entendre quelque chose. Mais qui veut juger de l’humeur du pays ne peut oublier qu’il existe, à l’ouest comme au sud, des provinces entières où le nom de Bonaparte n’a jamais été aimé.

Une France plus divisée qu’il n’y paraît

Au 14 mars, voilà où nous en sommes. Une colonne partie de la mer est entrée à Lyon ; des régiments l’ont grossie ; une part du pays l’acclame. Mais une autre part n’a pas parlé, et son silence n’est pas un assentiment. Le Midi qu’il a évité, l’Ouest qui se tait, les villes demeurées au Roi : c’est une France qu’on n’entend pas dans le bruit des dépêches, et qui existe pourtant. Ce que fera cette France-là, nul ne le sait. Il valait au moins la peine de rappeler qu’elle est là.

Le contexte

Napoléon Bonaparte a débarqué au golfe Juan le 1er mars 1815 avec environ mille hommes, puis a remonté par les Alpes — Grasse, Castellane, Digne, Sisteron, Gap — en évitant la vallée du Rhône.

Les portes de Grenoble se sont ouvertes le 7 mars au soir ; la colonne est entrée à Lyon, deuxième ville du royaume, vers le 10 mars.

Au printemps de 1814, après sa première abdication, Bonaparte avait traversé la Provence pour gagner l’île d’Elbe, essuyant l’hostilité des foules de Montélimar à Orgon.

La Provence, Marseille en tête, passe pour un pays royaliste et catholique ; la cocarde verte, aux couleurs du comte d’Artois, frère du Roi, y sert de signe de ralliement à la famille royale.

État des informations

Cette analyse est arrêtée au 14 mars 1815, à Paris. Notre horizon s’arrête à l’entrée de la colonne à Lyon ; nous ne savons rien de ce qui a pu suivre, et nous ne hasardons aucun pronostic. Les scènes d’Orgon et de la Calade renvoient au voyage d’exil d’avril 1814, antérieur d’un an, et sont données comme rapportées par des témoins de l’entourage.

Ce que l’on sait

  • Bonaparte a choisi la route des Alpes (golfe Juan, Grasse, Castellane, Digne, Sisteron, Gap, Laffrey, Grenoble, Lyon) plutôt que la voie naturelle du Rhône par Aix, Avignon et Valence.
  • La vallée du Rhône concentre les places fortes et les garnisons royales du Midi (Marseille, Toulon, Avignon) ; les hautes vallées alpines sont peu défendues.
  • La Provence et le bas Rhône sont majoritairement acquis aux Bourbons ; Marseille est un foyer royaliste, et la cocarde verte du comte d’Artois y marque l’attachement à la famille royale.
  • En avril 1814, sur la route de l’exil, Bonaparte a subi l’hostilité des foules de Montélimar à Orgon.
  • Le ralliement observé jusqu’ici est celui de régiments (le 5e de ligne à Laffrey, le 7e de ligne du colonel de La Bédoyère près de Grenoble), non des populations du Midi royaliste, qu’il a contournées.

Ce que l’on ignore

  • On ignore ce que fera le Midi royaliste, resté silencieux parce que la colonne ne s’y est pas montrée.
  • On ignore si l’Ouest — Vendée, chouannerie — bougera d’une manière ou d’une autre.
  • L’attitude du pays au-delà de la route suivie, et la situation au-delà de Lyon, ne nous sont pas connues au 14 mars.
  • L’issue de l’entreprise demeure entière.

Sources historiques utilisées

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Vol de l’Aigle — Wikipédia (fr)

Consultée pour l’itinéraire alpin (golfe Juan, Grasse, Castellane, Digne, Sisteron, Gap, Laffrey, Grenoble, Lyon) préféré à la vallée du Rhône, et pour le ralliement des régiments (5e et 7e de ligne).

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Analyse rédigée dans la forme d’un article de presse parisienne du 14 mars 1815. La trame — itinéraire alpin et son motif, géographie royaliste du Midi, contraste garnisons/populations — est établie. Les détails d’Orgon sont donnés comme rapportés par le trésorier Peyrusse ; aucun fait postérieur au 14 mars ni au-delà de l’entrée à Lyon n’est mobilisé.

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