À Lyon, le drapeau tricolore relevé : la deuxième ville du royaume a basculé
Les nouvelles du Midi, parvenues à Paris avec le retard accoutumé, ne laissent plus de doute : Buonaparte est entré dans Lyon, où les troupes du Roi n’ont pu être amenées à faire feu. De cette ville datés du 13, des décrets signés de sa main dissolvent les Chambres et rétablissent les trois couleurs. Le comte d’Artois, le duc d’Orléans et le maréchal Macdonald se sont retirés.
Paris, ce 14 mars, au matin. Les courriers du Midi, que l’éloignement et l’état des routes retiennent toujours plusieurs jours en chemin, apportent une nouvelle dont la gravité ne saurait être dissimulée : Lyon, la deuxième ville du royaume, est tombée aux mains de Buonaparte sans qu’un coup de fusil y ait été tiré. On donne le 10 de ce mois pour le jour de son entrée — quelques relations parlent du 9 ou du 10, et nous nous garderons d’en fixer l’heure avec plus d’assurance que les dépêches ne le permettent.
Ce qui paraît certain, c’est que les forces réunies dans la place pour barrer la route à l’aventurier n’ont pu être conduites au combat. Monseigneur le comte d’Artois, frère du Roi, le duc d’Orléans et le maréchal Macdonald, duc de Tarente, s’y trouvaient avec mission d’arrêter la marche des révoltés. On rapporte que la troupe, pressée d’en venir aux mains, est demeurée sourde aux ordres, et que rien n’a pu décider les soldats à tourner leurs armes contre les bandes qui s’avançaient. Devant cette défaillance, les princes et le maréchal se sont retirés de la ville au matin, et l’on dit que le préfet les a suivis.
Buonaparte, dit-on, est entré dans Lyon au milieu d’une populace ameutée, où l’on remarquait quantité d’ouvriers en soie de la fabrique. Il y aurait passé deux jours, recevant les corps de la ville et passant des troupes en revue sur la place Bellecour. C’est là, et de cette ville, qu’il a fait dater les actes les plus hardis qu’il ait osés depuis qu’il a quitté son île.
Car de Lyon sont sortis, le 13, des décrets revêtus de son nom dont la teneur, si elle se confirme dans tous ses articles, marque assez le dessein qu’il poursuit. Il y dissout la Chambre des pairs et la Chambre des représentants et y prétend abolir la noblesse rétablie ; il y rappelle les couleurs et la cocarde tricolores, proscrivant le drapeau blanc et la cocarde du Roi. Ainsi cet homme, qui hier encore n’avait pour lui qu’une poignée de soldats débarqués au golfe Juan, ose-t-il, du fond de la deuxième ville du royaume, parler en maître et défaire d’un trait de plume ce que la légitimité a relevé.
On annonce qu’il aurait quitté Lyon dès le 13, reprenant sa marche vers le nord. Où prétend-il aller, et avec quelles forces, c’est ce que les courriers prochains diront ; il serait téméraire d’en rien avancer sur des bruits.
Au reste, qu’on ne se hâte point de tout croire ni de tout désespérer. Le Roi a dépêché contre les révoltés des chefs éprouvés ; le maréchal Ney, prince de la Moskowa, est parti, dit-on, pour leur barrer la route et ramener l’usurpateur, qu’il s’est, assure-t-on, fait fort de prendre. Les places fortes du royaume, les corps demeurés fidèles, le sentiment d’une nation lasse des aventures, tout cela n’a point dit son dernier mot. Que Lyon soit tombée sans combat est un coup rude ; ce n’en est pas, à Dieu ne plaise, la décision.
Nous rapportons donc ce que les dépêches du Midi nous apprennent, et rien de plus. La défection des troupes de Lyon, l’entrée de Buonaparte, les décrets datés du 13 : voilà ce qui paraît établi à cette heure. Le surplus — les forces dont il dispose, la marche qu’il médite, l’accueil que les villes du nord lui réservent — demeure dans l’incertitude, et nous attendrons, pour en parler, que les courriers l’aient éclairci.