À Laffrey, le 5e de ligne a baissé les armes devant l’Empereur
Dépêches du Dauphiné. Sur la prairie de Laffrey, au sud de Grenoble, le bataillon envoyé barrer la route de Bonaparte l’a d’abord mis en joue, puis s’est rangé sous ses aigles. On rapporte que l’Empereur s’est avancé seul, la poitrine découverte, offrant qu’on le tuât. Un coup de feu, et tout retombait. Aucun ne fut tiré.
Les nouvelles du Dauphiné, parvenues à la capitale par étapes et que nous donnons sous toute réserve, s’accordent sur un fait que l’on hésite encore à croire : le 7 de ce mois, sur le chemin de Grenoble, des troupes de la garnison envoyées au-devant de Bonaparte pour lui fermer le passage ont mis bas les armes et l’ont reconnu pour leur souverain. La scène se serait jouée près du village de Laffrey, sur une prairie resserrée entre les eaux et la montagne, où la route se trouve aisée à barrer. C’est là que devait, croyait-on, se briser l’entreprise tentée depuis le débarquement du golfe Juan.
On nous assure qu’un commandant de la place de Grenoble, dont le nom nous est rapporté sous la forme de Delessart sans que nous puissions le garantir, avait pris position dans le défilé à la tête d’un bataillon du 5e régiment de ligne, soutenu de quelques sapeurs. La consigne était de tenir et, s’il le fallait, de faire feu. Les hommes étaient en ligne, l’arme prête. De l’autre côté s’avançait la petite colonne venue de l’île d’Elbe, en tête de laquelle on cite un officier chargé de parlementer.
Ici commence ce qu’aucun de nous n’a vu et que nous ne tenons que de témoins, dont les récits, déjà, ne s’accordent pas en tout. Ce qui en ressort de plus constant, c’est que les soldats du Roi, mis en joue, n’ont pas tiré. On les dit pâles, la main tremblante, les yeux baissés. Leur chef lui-même, dit-on, se serait demandé tout haut comment engager le combat avec des hommes en cet état.
C’est alors, rapporte-t-on, que Bonaparte aurait fait taire ses gens, mis pied à terre et marché seul vers les fusils braqués. Parvenu à portée, il aurait écarté sa redingote, découvert sa poitrine et lancé à la troupe que, s’il se trouvait parmi eux un soldat voulant tuer son empereur, il était là, devant eux. Nous rapportons le sens de ces paroles, non leur lettre : nul de nos correspondants ne prétend les avoir notées au mot, et chacun les rend autrement.
On dit qu’il y eut un silence, puis que les rangs se sont rompus. Les cocardes blanches auraient été jetées à terre, des cris de « Vive l’Empereur ! » seraient montés de la troupe, et les hommes se seraient portés en foule autour de lui. Le bataillon du 5e de ligne, envoyé pour l’arrêter, aurait ainsi grossi sa marche. C’est, si le récit est fidèle, l’instant où tout se jouait : un seul fusil parti, et l’aventure du golfe Juan s’effondrait sur cette prairie.
Les mêmes nouvelles ajoutent que, le soir du 7, Bonaparte serait entré dans Grenoble. On parle d’une ville où les portes auraient cédé et où la garnison aurait passé de son côté. On nous nomme surtout un colonel du 7e régiment de ligne, le sieur de La Bédoyère, qui aurait quitté ses quartiers à la tête de son régiment pour aller au-devant de la colonne et se ranger sous ses aigles. Ce ralliement d’un régiment entier, s’il se confirme, pèse plus encore que l’affaire de Laffrey.
Voilà ce que l’on dit dans le Midi et ce qui remonte vers nous. Nous le livrons pour ce qu’il vaut : des dépêches en retard, des relations qui se contredisent sur le détail, une affaire dont les ressorts nous échappent encore. Que des troupes du Roi aient refusé de tirer et se soient données à un proscrit, voilà qui passe l’entendement de beaucoup. Nous attendons, pour en juger, des avis plus assurés que ceux qui courent les rues.