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À Laffrey, le 5e de ligne a baissé les armes devant l’Empereur

Dépêches du Dauphiné. Sur la prairie de Laffrey, au sud de Grenoble, le bataillon envoyé barrer la route de Bonaparte l’a d’abord mis en joue, puis s’est rangé sous ses aigles. On rapporte que l’Empereur s’est avancé seul, la poitrine découverte, offrant qu’on le tuât. Un coup de feu, et tout retombait. Aucun ne fut tiré.

Hippolyte Vannard 11 mars 1815 6 min de lecture
Napoléon, redingote grise, s'avance seul devant les fusils du régiment de ligne dans la plaine de Laffrey ; les soldats abaissent leurs armes et l'acclament.
Charles de Steuben, « Retour de Napoléon de l'île d'Elbe » (1818) — domaine public (Wikimedia Commons).

Les nouvelles du Dauphiné, parvenues à la capitale par étapes et que nous donnons sous toute réserve, s’accordent sur un fait que l’on hésite encore à croire : le 7 de ce mois, sur le chemin de Grenoble, des troupes de la garnison envoyées au-devant de Bonaparte pour lui fermer le passage ont mis bas les armes et l’ont reconnu pour leur souverain. La scène se serait jouée près du village de Laffrey, sur une prairie resserrée entre les eaux et la montagne, où la route se trouve aisée à barrer. C’est là que devait, croyait-on, se briser l’entreprise tentée depuis le débarquement du golfe Juan.

On nous assure qu’un commandant de la place de Grenoble, dont le nom nous est rapporté sous la forme de Delessart sans que nous puissions le garantir, avait pris position dans le défilé à la tête d’un bataillon du 5e régiment de ligne, soutenu de quelques sapeurs. La consigne était de tenir et, s’il le fallait, de faire feu. Les hommes étaient en ligne, l’arme prête. De l’autre côté s’avançait la petite colonne venue de l’île d’Elbe, en tête de laquelle on cite un officier chargé de parlementer.

Ici commence ce qu’aucun de nous n’a vu et que nous ne tenons que de témoins, dont les récits, déjà, ne s’accordent pas en tout. Ce qui en ressort de plus constant, c’est que les soldats du Roi, mis en joue, n’ont pas tiré. On les dit pâles, la main tremblante, les yeux baissés. Leur chef lui-même, dit-on, se serait demandé tout haut comment engager le combat avec des hommes en cet état.

C’est alors, rapporte-t-on, que Bonaparte aurait fait taire ses gens, mis pied à terre et marché seul vers les fusils braqués. Parvenu à portée, il aurait écarté sa redingote, découvert sa poitrine et lancé à la troupe que, s’il se trouvait parmi eux un soldat voulant tuer son empereur, il était là, devant eux. Nous rapportons le sens de ces paroles, non leur lettre : nul de nos correspondants ne prétend les avoir notées au mot, et chacun les rend autrement.

On dit qu’il y eut un silence, puis que les rangs se sont rompus. Les cocardes blanches auraient été jetées à terre, des cris de « Vive l’Empereur ! » seraient montés de la troupe, et les hommes se seraient portés en foule autour de lui. Le bataillon du 5e de ligne, envoyé pour l’arrêter, aurait ainsi grossi sa marche. C’est, si le récit est fidèle, l’instant où tout se jouait : un seul fusil parti, et l’aventure du golfe Juan s’effondrait sur cette prairie.

Les mêmes nouvelles ajoutent que, le soir du 7, Bonaparte serait entré dans Grenoble. On parle d’une ville où les portes auraient cédé et où la garnison aurait passé de son côté. On nous nomme surtout un colonel du 7e régiment de ligne, le sieur de La Bédoyère, qui aurait quitté ses quartiers à la tête de son régiment pour aller au-devant de la colonne et se ranger sous ses aigles. Ce ralliement d’un régiment entier, s’il se confirme, pèse plus encore que l’affaire de Laffrey.

Voilà ce que l’on dit dans le Midi et ce qui remonte vers nous. Nous le livrons pour ce qu’il vaut : des dépêches en retard, des relations qui se contredisent sur le détail, une affaire dont les ressorts nous échappent encore. Que des troupes du Roi aient refusé de tirer et se soient données à un proscrit, voilà qui passe l’entendement de beaucoup. Nous attendons, pour en juger, des avis plus assurés que ceux qui courent les rues.

Le contexte

On a appris dans les premiers jours de mars le débarquement de Bonaparte sur la côte de Provence, au golfe Juan, et sa marche vers le nord par les chemins des montagnes du Dauphiné.

Le Roi est à Paris et la Cour tient l’entreprise pour une équipée de brigand qui doit se briser sur la première troupe résolue. Des ordres ont été donnés pour lui couper la route avant Grenoble.

Grenoble commande l’entrée du Dauphiné par le sud : qui en tient les portes et la garnison tient le verrou de la province et la route de Lyon.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui peut être su et débattu à Paris au 11 mars 1815, sur la foi de dépêches en retard et de relations qui se contredisent sur le détail. L’affaire de Laffrey et l’entrée dans Grenoble sont rapportées ; leurs suites ne le sont pas et ne sont pas préjugées. Les propos prêtés à Bonaparte sont donnés comme reconstruits, non comme verbatim.

Ce que l’on sait

  • Bonaparte a débarqué du golfe Juan au début de mars et remonte vers le nord par les routes de montagne du Dauphiné.
  • Le 7 mars, sur la prairie de Laffrey au sud de Grenoble, un bataillon du 5e régiment de ligne envoyé lui barrer la route a refusé de faire feu et s’est rallié à lui.
  • Le soir du 7 mars, Bonaparte est entré dans Grenoble, dont la garnison est passée de son côté.
  • Le colonel de La Bédoyère, à la tête du 7e régiment de ligne, s’est porté au-devant de la colonne et l’a ralliée.

Ce que l’on ignore

  • La suite de la marche au-delà de Grenoble n’est pas connue : on ignore l’accueil de Lyon et la conduite des troupes et des chefs qui restent entre Bonaparte et la capitale.
  • Les intentions du Roi et des cabinets étrangers devant cette nouvelle ne sont pas connues et ne sauraient être devinées.
  • Le nom et le grade exacts de l’officier qui commandait au défilé de Laffrey nous sont rapportés sous une forme incertaine (Delessart) que nous n’avons pu vérifier.
  • La datation précise du ralliement de La Bédoyère et de son régiment — le 7 mars ou la matinée du 8 — varie d’une relation à l’autre.

Sources historiques utilisées

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Vol de l'Aigle — Wikipédia FR

Notice consultée pour la chronologie du débarquement au golfe Juan (1er mars), la marche par le Dauphiné, l'épisode de Laffrey (7 mars) et l'entrée dans Grenoble.

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Laffrey — Wikipédia FR

Article consulté pour la géographie du défilé de Laffrey (lac, prairie, route resserrée au sud de Grenoble), la présence du bataillon du 5e de ligne et la scène du ralliement du 7 mars 1815.

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Charles Angélique François Huchet de La Bédoyère — Wikipédia FR

Notice consultée pour la biographie du colonel : carrière, garnison de Chambéry, sortie par la porte de Bonne à Grenoble et ralliement de son régiment le 7 mars 1815.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale — Laffrey, 11 mars 1815

Article composé dans la langue d'un journal parisien du 11 mars 1815, d'après des dépêches arrivées avec retard et des relations contradictoires. Les paroles prêtées à Bonaparte sont données comme reconstruction, non comme verbatim.