L’Aigle rentre seul : à Vienne, l’impératrice et le roi de Rome
Ce soir où l’Empereur est porté aux Tuileries, deux places restent vides à ses côtés : celle de l’impératrice Marie-Louise et celle de leur fils, le roi de Rome, qui a quatre ans depuis ce jour. La mère et l’enfant demeurent à Vienne, au château de Schönbrunn, sous la garde de l’empereur d’Autriche, grand-père du petit prince. Un trône qui s’était voulu héréditaire se relève sans son héritier.
Paris, ce 20 mars, au soir. Tandis que la capitale se presse aux abords des Tuileries pour voir reparaître celui qu’elle avait cru relégué pour toujours, une pensée traverse même les rangs des plus fervents : l’Empereur rentre seul. Ni l’impératrice à son bras, ni l’enfant qu’il avait fait proclamer roi de Rome au berceau. La mère et le fils sont à Vienne, à plusieurs centaines de lieues d’ici, dans les jardins de Schönbrunn, et rien ne dit à cette heure qu’ils en doivent bientôt sortir.
Le fait mérite qu’on s’y arrête, car il touche à ce que l’Empire avait de plus neuf. Le régime fondé en 1804 ne s’était pas seulement voulu personnel : il s’était voulu dynastique. C’est pour donner un héritier de son sang à sa couronne que Napoléon avait répudié la première impératrice et épousé, en 1810, une archiduchesse d’Autriche, fille de la plus ancienne maison souveraine d’Europe. L’enfant né de cette union, salué roi de Rome à sa naissance, était la clef de voûte de tout l’édifice. Or cette clef de voûte se trouve aujourd’hui à la garde de l’adversaire.
On ne saurait, ce soir, prétendre lire dans les intentions des cours. Mais la question se pose d’elle-même, et il n’est pas jusqu’aux amis de l’Empereur qui ne se la posent tout bas : un Empire peut-il se refonder quand son avenir réside chez ceux-là mêmes qui viennent de mettre son chef au ban ?
Une impératrice à Vienne depuis bientôt un an
Il faut se rappeler comment les choses se sont défaites l’an dernier. Après l’abdication de Fontainebleau, Marie-Louise ne suivit pas l’Empereur dans son exil. Elle quitta la France dans les derniers jours d’avril 1814 — le 23, selon les relations — et regagna les États de son père, l’empereur François. Depuis, elle réside auprès de la cour d’Autriche, l’été à Schönbrunn, l’hiver dans la capitale, et n’a jamais fait le voyage de l’île d’Elbe.
On avait d’abord dit qu’elle rejoindrait son époux dans sa petite principauté ; le bruit en avait couru tout l’été. Il n’en fut rien. Fille soumise à son père et à sa maison, l’archiduchesse est demeurée dans le giron autrichien, entourée des siens, tenue par les convenances d’une cour qui n’avait aucun intérêt à la voir repartir. Les près de dix mois de l’Elbe se sont écoulés sans qu’elle parût, et l’Empereur a régné sur son rocher en époux séparé autant qu’en souverain diminué.
Ce qu’elle veut aujourd’hui pour elle-même, nul à Paris ne le sait. On lui prête tantôt le regret de la France, tantôt l’attachement tranquille à la vie qu’elle mène chez son père. Entre ces deux figures, celle de l’épouse fidèle et celle de l’archiduchesse rentrée au bercail, on ne saurait trancher de si loin.
Le roi de Rome, quatre ans, élevé chez son grand-père
L’enfant est né le 20 mars 1811 — il a donc quatre ans aujourd’hui même. À peine venu au monde, il fut titré roi de Rome, dignité que l’Empire réservait à l’héritier présomptif, et salué par les cent un coups de canon qui annonçaient un fils. Sa naissance avait paru assurer l’avenir de la maison impériale ; on la célébra alors comme le gage de la durée du régime.
Depuis le retour de sa mère à Vienne, le prince grandit à Schönbrunn, parmi les archiducs, sous les yeux de son grand-père maternel. Il y est élevé à l’autrichienne, dans une cour qui n’est pas celle où il était né. Ceux qui l’ont approché le disent bel enfant, vif et choyé ; mais c’est désormais la maison d’Autriche qui veille sur celui que les partisans de l’Empereur nomment encore le roi de Rome.
Le titre lui-même prête à débat, et ce débat est ancien d’un an. Pour les fidèles de l’Empire, il demeure le roi de Rome, héritier du trône de son père. Pour les traités de l’an dernier, il est autre chose : un prince de Parme, dont il faut dire un mot, car c’est là que le sort de l’enfant et celui de sa mère se trouvent noués.
Ce que le traité de l’an dernier avait réglé
Le traité conclu à Fontainebleau au mois d’avril 1814 ne s’était pas borné à régler le sort de l’Empereur. Il avait aussi pourvu à celui de sa femme et de son fils, et de manière qui, relue ce soir, ne manque pas de sel. Napoléon et Marie-Louise y conservaient l’un et l’autre les titres et qualités d’empereur et d’impératrice, à en jouir leur vie durant.
À l’impératrice était assurée, sur la rente de deux millions de francs stipulée pour l’Empereur, une part d’un million réversible sur sa tête. Surtout, on lui donnait en toute propriété et souveraineté les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla, en Italie. Et — le point mérite d’être pesé — ces duchés devaient passer à son fils et à sa descendance en ligne directe. Le petit roi de Rome, ayant perdu au traité le trône de son père, se voyait ainsi désigné prince héréditaire de Parme.
Voilà donc l’enfant pourvu, sur le papier, d’un établissement souverain qui lui vînt par sa mère. Mais l’affaire n’est pas close. Au congrès réuni à Vienne, on assure que les Bourbons de Parme, dépossédés naguère, réclament ces duchés comme leur bien et contestent l’arrangement de Fontainebleau. Rien n’est tranché de ce côté, et l’on ignore ce que les puissances décideront d’un héritage promis à l’enfant d’un homme qu’elles viennent de proscrire.
La nouvelle parvenue à Vienne, et la cour qui juge
Comment la maison d’Autriche a-t-elle reçu la nouvelle du retour ? Les avis qui nous parviennent, et qu’il faut prendre pour ce qu’ils valent — des bruits venus de loin, par les mêmes courriers qui portaient la nouvelle du débarquement —, s’accordent sur une date : c’est vers le 8 de ce mois que l’on aurait su, à Vienne, que l’Empereur avait quitté l’Elbe. On rapporte que l’impératrice en fut affligée, et qu’elle se remit aussitôt à la protection de son père.
On raconte aussi — et ceci relève plus encore de l’anecdote de cour que du fait établi — que, dans l’entourage même de Schönbrunn, quelques Français attachés au service de l’impératrice ou de l’enfant auraient laissé paraître leur joie à la première rumeur, quand la maîtresse des lieux, elle, s’alarmait. De si loin, on ne garantit ni les mots ni les visages ; mais le contraste, s’il est vrai, dit assez la position singulière de cette petite cour française prise dans une cour autrichienne.
Ce qui est plus grave, et ce qui pèse sur tout le reste, c’est que le congrès assemblé dans cette même ville a, dit-on, prononcé contre l’Empereur. On apprend que les puissances réunies à Vienne l’ont, le 13 de ce mois, mis au ban comme ennemi et perturbateur du repos du monde. C’est donc dans la ville qui vient de le proscrire que se trouvent aujourd’hui sa femme et son fils.
Un trône héréditaire dont l’héritier est ailleurs
On mesure de là ce qui manque à la journée d’aujourd’hui. L’Empereur reprend un palais, il retrouvera peut-être une armée ; mais la dynastie pour laquelle il avait tout disposé lui fait défaut. Le régime qu’il relève est de ceux qui ne valent que par la suite : c’est un ordre de succession, une couronne qui se transmet. Or l’objet même de cette transmission dort ce soir à Schönbrunn.
Nul ne sait si l’Empereur réclamera le retour de sa femme et de son fils, ni en quels termes ; ni si Vienne, qui les tient, consentira jamais à les rendre. On a bien entendu murmurer, dans les rangs des fidèles, qu’il les attendrait pour le mois prochain ; mais rien, à Paris, ne confirme ce bruit, et l’on voit mal l’empereur d’Autriche laisser repartir vers un gendre proscrit une fille et un petit-fils qui sont aussi des gages.
Restent les questions, et elles sont lourdes. Que veut au juste l’impératrice ? Que décideront les puissances de l’enfant et de son duché promis ? Un Empire peut-il se refonder loin de son avenir ? À l’heure où nous écrivons, on n’en sait rien. L’Aigle est rentré au nid ; l’aiglon, lui, est encore chez le voisin.