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Grenoble a ouvert ses portes

Dans la nuit du 7 mars, la ville dauphinoise a basculé. La garnison et la population ont forcé ensemble les battants pour faire hommage à l'Ancien Maître — et le colonel de La Bédoyère a conduit le 7e de ligne droit dans ses bras.

Eugénie Forcade 11 mars 1815, 07h00 5 min de lecture

Grenoble, notre correspondante particulière. — Le 7 mars au soir, à huit heures environ, les troupes de Buonaparte paraissaient sous les remparts de la ville. Le général Marchand, commandant la place, avait fait fermer les portes et refusait tout passage. Mais à cette heure même, sur les murailles, la garnison tout entière criait déjà « Vive l'Empereur ! » et tendait les mains par les guichets aux soldats restés dehors. Les défenses étaient là en apparence ; en réalité, elles n'existaient plus.

La multitude brise les battants

Ce sont les habitants qui ont tranché le nœud. La multitude rassemblée sous les portes les a brisées à coups répétés, puis chargées sur ses épaules pour en porter les morceaux, en cortège, jusqu'aux avant-gardes de l'ex-Empereur. On dit que des femmes et des vieillards se trouvaient parmi ceux qui couraient ainsi, les bras chargés de ferrures et de madriers, faire hommage de leur ville à celui qu'ils appellent encore « l'Aigle ». La garde nationale elle-même, postée en arrière de la garnison, avait depuis longtemps joint ses vivats aux cris des soldats.

Grenoble n'a pas été prise : elle s'est donnée. Telle est, du moins, la version qui court les cafés et les places de la ville depuis l'aube de ce dimanche. Notre correspondante, arrivée le lendemain par la route de Lyon, a recueilli sur place plusieurs témoignages concordants, bien que les esprits demeurent fort agités et que nul ne parle ouvertement dans les cercles officiels.

Le colonel de La Bédoyère et le 7e de ligne

Avant même l'arrivée sous les murs, un ralliement de la plus haute conséquence s'était produit dans les environs de la ville, au hameau de Tavernolles. Le colonel Charles de La Bédoyère, qui commandait le 7e régiment de ligne en garnison à Grenoble, avait fait sortir son unité sur la route, comme pour en disputer le passage. C'est du moins ce que l'on croyait à la préfecture.

Mais La Bédoyère avait arrêté son régiment, mis pied à terre et harangué ses soldats. Selon plusieurs témoins recueillis en ville, il leur aurait dit, en substance : « Soldats, nous vous ramenons le héros que vous avez suivi dans tant de batailles. » Le 7e de ligne, à la quasi-unanimité, a rejoint la colonne impériale sans qu'un seul coup de feu ait été échangé. C'est un régiment entier — drapeaux en tête — qui a fait défection au roi.

On rapporte encore que, s'adressant à Buonaparte lui-même, le colonel lui aurait dit : « Sire, plus d'ambition, plus de despotisme ; nous voulons être libres et heureux. » Ces paroles, dont nous ne pouvons garantir l'exactitude mot à mot, circulaient hier soir parmi les officiers de la garnison ralliée. Elles expriment en tout cas l'état d'esprit d'une troupe qui n'attendait visiblement qu'un signal.

La Prairie de la Rencontre : la scène qui a tout précédé

Avant Grenoble, c'est à Laffrey, dans la Prairie dite « de la Rencontre », que la crise avait atteint son premier paroxysme. Le bataillon du 5e de ligne, envoyé par le général Marchand pour barrer le défilé, s'était trouvé face à la petite colonne venue de l'île d'Elbe — mille hommes tout au plus, dont les soldats de la Garde et quelques centaines de paysans ralliés en chemin.

Buonaparte aurait alors mis pied à terre, ouvert sa redingote grise et marché seul vers la ligne des fusils royaux, en criant qu'il ne serait tiré sur lui que par celui qui voulait tuer son Empereur. La scène, rapportée par plusieurs soldats du 5e régiment eux-mêmes, reste difficile à vérifier dans ses détails précis ; mais le résultat ne l'est pas : le bataillon a mis crosse en l'air, et les hommes ont rejoint Buonaparte en larmes. Le 5e de ligne, qui devait l'arrêter, a doublé sa force.

Un accueil inégal selon les quartiers

Il serait inexact de présenter Grenoble comme unanimement acquise à l'aventure. Le général Marchand, fidèle au roi, a quitté la place dans la nuit avec les officiers les plus déterminés à ne pas se compromettre. Plusieurs notables de la ville, membres du conseil de préfecture et commerçants de la haute-rue, ont prudemment fermé volets et boutiques dès le soir du 7. Certains, dit-on, ont fait brûler des lettres et des paperasses avant l'aube.

Il est vrai cependant que dans les faubourgs et parmi les gens de métier, l'enthousiasme était sincère et bruyant. Les tisserands de la Capuche, les gantiers de la rue Neuve-du-Palais — une industrie qui a fort souffert du blocus continental et de sa fin — ont fait retentir leurs ruelles de vivats. La question de savoir si ces acclamations tiennent à l'attachement à la personne de Buonaparte ou au souvenir de la gloire militaire reste ouverte.

À l'heure où nous écrivons, nous ne savons pas encore ce qui se passe à Lyon ni comment la nouvelle y est reçue. Les dépêches n'arrivent qu'avec retard, et leur contenu est parfois contredit par le suivant. Ce que nous savons avec certitude : le 7 mars au soir, Buonaparte a couché à Grenoble, à l'auberge des Trois-Dauphins, rue Montorge. Il y est demeuré deux nuits et s'en est allé le 9 mars vers le nord.

Le contexte

Napoléon Buonaparte a débarqué au golfe Juan le 1er mars 1815 avec environ mille hommes de sa Garde et quelques auxiliaires polonais, après neuf mois d'exil à l'île d'Elbe.

Il a remonté la route des Alpes par Grasse, Digne et Corps, évitant délibérément la vallée du Rhône tenue par des garnisons royalistes.

Le roi Louis XVIII a appris le débarquement avec plusieurs jours de retard et envoyé des troupes au-devant de la colonne. Le maréchal Soult, ministre de la Guerre, a lancé des proclamations appelant à l'arrestation de « Napoléon Buonaparte ».

Le 5e régiment de ligne, commandé par le colonel Lessart, avait reçu l'ordre du général Marchand d'intercepter la colonne au défilé de Laffrey.

Le colonel de La Bédoyère avait été nommé au commandement du 7e de ligne en octobre 1814, sous la Restauration.

État des informations

Cet article est rédigé à la date du 11 mars 1815. Notre correspondante a recueilli des témoignages à Grenoble les 8 et 9 mars ; certains faits demeurent non confirmés par voie officielle. Nous ignorons l'évolution de la situation au-delà de Grenoble et nous nous abstenons de tout pronostic sur la suite des événements.

Ce que l’on sait

  • Napoléon Buonaparte est arrivé sous les murs de Grenoble le 7 mars 1815 au soir.
  • Les portes de la ville ont été forcées par la population, et des habitants en ont apporté les morceaux à Buonaparte.
  • Le colonel de La Bédoyère a conduit le 7e régiment de ligne à se rallier à Buonaparte aux environs de Grenoble (hameau de Tavernolles).
  • Le 5e régiment de ligne, envoyé à Laffrey pour bloquer l'avance, a rejoint la colonne impériale sans combattre.
  • Le général Marchand, commandant la place de Grenoble, est resté fidèle au roi et a quitté la ville.

Ce que l’on ignore

  • Le texte exact des harangues prononcées par Buonaparte à Laffrey et par La Bédoyère à Tavernolles n'est connu que par des témoignages oraux non vérifiés à ce jour.
  • L'ampleur précise des ralliements à Lyon et dans les autres villes de la route n'est pas encore connue à Paris au 11 mars.
  • La réaction du maréchal Ney, envoyé par le roi pour arrêter Buonaparte, n'est pas encore parvenue à notre connaissance.
  • On ignore si les événements de Grenoble ont été portés à la connaissance de toutes les places fortes du royaume.

Sources historiques utilisées

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Vol de l'aigle — Wikipédia (fr)

Article consulté en mars 1815 (reconstitution) ; détails sur Laffrey, Tavernolles et l'entrée à Grenoble. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vol_de_l%27aigle

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Charles Angélique François Huchet de La Bédoyère — Wikipédia (fr)

Biographie du colonel ; grade, régiment, lieu précis du ralliement (Tavernolles), paroles rapportées. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Ang%C3%A9lique_Fran%C3%A7ois_Huchet_de_La_B%C3%A9doy%C3%A8re

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France Pittoresque — « 7 mars 1815 : entrée de Napoléon à Grenoble »

Détails sur le bris des portes par la multitude et l'hommage fait à Buonaparte. URL : https://www.france-pittoresque.com/spip.php?article3117=

editorial-reconstruction

Note de la rédaction des Échos du Passé

Le reportage d'Eugénie Forcade reconstitue, dans la forme d'un article de presse de 1815, les événements du 7 mars à Laffrey et à Grenoble. Il se tient rigoureusement à ce qui était connaissable à Paris le 11 mars 1815 : la Prairie de la Rencontre, le ralliement du 5e de ligne, le ralliement du 7e de ligne (La Bédoyère à Tavernolles), et l'entrée à Grenoble. Sont délibérément exclus : la marche sur Lyon, la défection du maréchal Ney, toute issue postérieure. Les citations prêtées aux protagonistes sont traitées comme rumeurs dans le relevé des faits.

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