Entretien | Un lieutenant du 5e de ligne, présent à Laffrey : « Aucun de nous n’a voulu tirer ; quand il a ouvert sa redingote, tout était déjà décidé dans nos cœurs »
Il sert au 5e régiment d’infanterie de ligne, ce bataillon que le général Marchand avait poussé de Grenoble jusqu’au défilé de Laffrey pour barrer la route à l’homme revenu de l’île d’Elbe. Officier subalterne, ancien de la Grande Armée, il était dans les rangs lorsque la troupe a reçu, fusils chargés, l’ordre de faire feu — et que cet ordre n’est pas parti. Il raconte la marche dans la neige, l’attente sur la prairie, l’homme à la redingote grise qui s’est avancé seul, les cris, le ralliement. Il dit la fidélité, le doute, le serment au Roi qu’il avait prêté de bonne foi, et ce qu’on éprouve quand on reconnaît une voix qu’on croyait ne plus entendre. Sans rien préjuger de ce que demain réserve.
Nous l’avons rencontré dans une auberge des faubourgs, à l’écart du tumulte qui agite la ville depuis que l’on sait l’homme revenu de l’île d’Elbe maître de Grenoble, puis en marche vers Lyon. Lieutenant au 5e régiment d’infanterie de ligne, la trentaine, le visage tanné de ceux qui ont fait les campagnes d’Allemagne et de France, il portait encore l’uniforme blanc à la cocarde du Roi quand il s’est assis ; à la fin de notre entretien, il ne savait plus très bien, disait-il, de quelle couleur serait sa cocarde le lendemain.
Le 7 mars, son bataillon était de ceux que le général Marchand, qui commande pour le Roi à Grenoble, avait fait sortir au-devant du petit corps débarqué quelques jours plus tôt sur la côte de Provence et remonté par les montagnes — Grasse, Digne, Gap, Sisteron. On les avait postés au défilé de Laffrey, entre les lacs, à quelques lieues au sud de la ville, fusils chargés, avec ordre d’arrêter cette poignée d’hommes et leur chef proscrit. On sait ce qu’il advint : pas un coup ne fut tiré, et le 5e de ligne passa tout entier du côté de celui qu’il devait combattre.
Il parle posément, sans forfanterie, pesant ses mots comme un homme encore étourdi de ce qu’il a vécu. Il ne se donne pas le beau rôle et ne cache pas son trouble. Nous restituons ses propos comme la reconstitution plausible de ce qu’un officier du 5e, présent à Laffrey, pouvait dire et ressentir en ces journées. L’officier qui parle ici est un personnage composite et fictif, non une figure authentifiée : son témoignage assemble ce que l’on sait de l’épisode de Laffrey, sans rien préjuger de suites que nul, à cette date, ne connaît.
Un lieutenant au 5e régiment d’infanterie de ligne, présent à Laffrey le 7 mars 1815 (officier fictif et composite reconstitué)
Note de rédaction : entretien reconstitué. L’interlocuteur est un personnage fictif et composite — un lieutenant anonyme du 5e de ligne, ancien soldat de la Grande Armée — assemblé à partir de ce que l’on sait de la rencontre de Laffrey du 7 mars 1815. Ses propos ne sont pas des citations authentifiées ; il rapporte les paroles prêtées à l’Empereur « telles qu’il les a entendues », sans prétendre au verbatim exact. L’entretien s’en tient à ce qui est connaissable au 14 mars 1815 et ne préjuge en rien de la suite des événements.
Lieutenant, remontons au matin du 7 mars. Que saviez-vous, dans la troupe, de l’homme que l’on vous envoyait arrêter ?
Ce que tout le monde en savait à Grenoble, monsieur, c’est-à-dire peu de chose de sûr et beaucoup de rumeurs. On nous avait dit qu’il avait quitté son île, débarqué du côté de Cannes ou d’Antibes avec une poignée d’hommes, des grenadiers de sa garde, et qu’il remontait par les montagnes du Dauphiné. Le Roi l’avait déclaré hors la loi, traître, rebelle ; les ordres parlaient de l’arrêter, de le prendre mort ou vif. Mais voyez-vous, dans nos rangs, le mot qui courait n’était pas « le rebelle ». C’était un autre mot, plus court, qu’on n’osait pas dire trop haut devant les officiers à cocarde blanche. On disait : « il revient ». On ne disait même pas qui. Tout le monde comprenait.
Vous aviez prêté serment au Roi. Cet ordre de marcher contre l’Empereur, comment l’avez-vous reçu, vous, officier ?
Je vais être franc, car je n’ai plus rien à ménager. J’ai prêté serment à Louis XVIII l’an dernier, et je l’ai prêté de bonne foi. La guerre était finie, on était las, on avait enterré trop de camarades ; le Roi promettait la paix, et la paix, après tant d’années, ce n’était pas une petite chose. J’ai servi sous la cocarde blanche sans état d’âme affecté, faisant mon métier. Mais qu’on me comprenne : un soldat sert un drapeau, et moi, le drapeau sous lequel j’avais saigné dix ans, ce n’était pas celui-là. Quand l’ordre est venu de charger les fusils et de marcher sur Laffrey, j’ai senti dans ma main que quelque chose se nouait. Faire feu sur des Français, je l’avais déjà fait à regret en d’autres temps. Mais faire feu sur lui… Je me suis dit : on verra bien quand on sera devant. Et nous étions tous, je crois, à nous le dire en silence.
Décrivez-nous la marche jusqu’au défilé. Quelle était l’atmosphère dans le bataillon ?
Lourde, monsieur. D’ordinaire, quand on marche au combat, on chante, ou bien on jure, ou bien on plaisante pour se donner du cœur ; là, rien. On entendait les pas dans la boue et la neige fondue, le cliquetis des gibernes, et c’était tout. Les sous-officiers ne donnaient plus que les commandements indispensables, à voix sourde. Les hommes regardaient devant eux, le menton bas. J’ai vu de vieux grognards, des hommes qui avaient passé le Danube et la Bérésina, marcher comme à un enterrement — et au fond, peut-être croyaient-ils qu’on les menait au leur. Le défilé de Laffrey, c’est un passage resserré entre les eaux des lacs et la montagne, un endroit froid, gris ce jour-là. On nous a déployés en travers de la route, sur une prairie, face au sud, d’où il devait venir. Et l’on a attendu.
Qui commandait votre bataillon, et quels étaient les ordres précis donnés sur cette prairie ?
Notre bataillon était sous les ordres du commandant — un officier ferme, fidèle au Roi, dévoué à son devoir tel qu’il le concevait, et il faut le dire à sa décharge, car ce qu’il a vécu ce jour-là n’est pas chose facile pour un homme d’honneur. Il y avait aussi près de nous un capitaine, parent du général Marchand, qui veillait à ce que les consignes fussent tenues. Les ordres étaient nets : la troupe en bataille, les armes prêtes, et au commandement, faire feu sur le groupe qui approcherait s’il ne se rendait pas. On avait bien recommandé de ne pas le laisser parler, de ne pas le laisser approcher des rangs. Car chacun, voyez-vous, chacun savait d’instinct le danger : non qu’il eût des canons, il n’en avait point ou presque ; le danger, c’était sa voix.
Puis il a paru. Racontez-nous ce que vous avez vu.
Nous avons d’abord aperçu, au loin sur la route, une petite colonne. Quelques cavaliers, des fantassins, des bonnets à poil — sa garde. Bien moins nombreux que nous, croyez-le : nous étions un bataillon en ordre de bataille, eux une poignée. À les compter, l’affaire eût dû être réglée en un instant. Ils se sont arrêtés à quelque distance. Et alors un homme s’est détaché et s’est avancé, seul, en avant des siens, vers nos fusils. Il portait la redingote grise et le petit chapeau qu’on lui connaît, ceux de tant de gravures et de tant de récits. Il marchait sans hâte, droit sur nous, comme s’il ne voyait pas les canons de nos fusils braqués sur sa poitrine. À mesure qu’il approchait, je sentais le silence se faire plus épais encore dans nos rangs. On n’osait plus respirer.
L’ordre de tirer a-t-il été donné ? Que s’est-il passé à cet instant précis ?
L’ordre a été donné, monsieur. J’ai entendu le commandement — « En joue ! » — et j’ai vu les fusils se lever. Pas tous d’un seul élan, non : avec une sorte d’hésitation, de lourdeur, comme si chaque bras pesait cent livres. Et puis l’instant est venu où il fallait dire l’autre mot, celui qui fait partir la décharge. Cet autre mot… il n’est pas parti, ou s’il est parti de quelque bouche, aucun doigt ne l’a suivi. Pas un coup. Comprenez bien : ce n’est pas qu’on ait refusé tout haut, qu’on se soit mutiné en criant. C’est plus étrange et plus fort que cela. C’est que la main n’a pas voulu. Le serment au Roi était dans nos têtes ; mais cet homme-là était dans nos bras, dans nos jambes, dans dix années de notre vie. Et le corps a tranché avant que la tête eût décidé.
On rapporte qu’il vous a parlé. Qu’avez-vous entendu, vous, de vos oreilles ?
Je vous dirai ce que j’ai entendu, et tel que je l’ai entendu — non pas mot pour mot, car dans un tel moment l’oreille tremble autant que le cœur, et je ne voudrais pas vous donner pour une formule gravée ce qui fut un cri jeté dans le froid. Il s’est arrêté tout près, et il nous a interpellés comme on appelle de vieilles connaissances : « Soldats du Cinquième, vous me reconnaissez ! » Quelque chose comme cela. Il s’est nommé. Il a dit qu’il était notre Empereur. Et puis — et c’est cela que je n’oublierai de ma vie — il a écarté sa redingote, il a découvert sa poitrine, et il a crié à peu près ceci : « S’il en est un parmi vous qui veuille tuer son Empereur, il le peut. Me voilà ! » Il offrait sa poitrine à nos fusils. Un homme seul, désarmé, devant tout un bataillon en armes, qui disait : tirez donc, si vous l’osez.
Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là, vous personnellement ?
Ce que j’ai ressenti ? Monsieur, j’ai senti quelque chose se briser et quelque chose se rouvrir en même temps. Des années que je m’étais fait à l’idée que tout cela était fini, que cet homme appartenait au passé, qu’il fallait tourner la page et servir d’autres maîtres. Et voilà que sa voix était là, la même, et que d’un coup toutes ces années rentraient en moi comme une vague. J’avais la gorge serrée. Je ne sais pas si c’était de la joie, de la peur, de la honte d’avoir cru pouvoir l’oublier — un peu de tout cela. À côté de moi, un sergent, un vieux à moustaches grises qui avait été à Austerlitz, pleurait sans rien dire, les larmes coulant dans ses rides, son fusil baissé. Quand j’ai vu cela, j’ai compris que c’était fini, que nul ne tirerait, et qu’au fond, au plus profond, je ne le souhaitais pas davantage que lui.
Comment le ralliement s’est-il fait ? D’un seul coup, ou peu à peu ?
D’un seul coup, comme une digue qui cède. Pendant quelques secondes, ce silence terrible, ces fusils à demi levés, cet homme la poitrine offerte. Et puis un cri est parti — je ne saurais dire de quelle bouche, de partout à la fois — « Vive l’Empereur ! » Et alors tout a croulé. Les fusils se sont abaissés, les shakos se sont levés au bout des baïonnettes, les rangs se sont rompus, les hommes ont couru vers lui. On riait, on pleurait, on criait, on se pressait pour le toucher, pour voir son visage. La cocarde blanche, je l’ai vue arrachée des chapeaux et jetée dans la boue, et de dessous, beaucoup avaient gardé l’autre, la tricolore, cousue à l’envers ou cachée dans la doublure, comme on garde une relique. En un instant, le bataillon qui devait l’arrêter était devenu son escorte. Notre commandant, lui, est resté un moment immobile, le visage défait ; il avait fait son devoir jusqu’au bout, et son devoir venait de fondre entre ses doigts.
Vous parlez de fidélité. Mais n’est-ce pas une fidélité bien commode, qui change de maître à la première voix venue ?
Je m’attendais à la question, et je ne m’en offense pas, car je me la suis posée à moi-même cette nuit-là, sans dormir. Voici ma réponse, telle que je la sens. Je n’ai pas changé de maître : j’ai retrouvé le mien. La fidélité au Roi, je l’avais donnée à un homme que je ne connaissais pas, parce qu’on me disait qu’il apportait la paix et qu’il fallait bien servir quelqu’un. La fidélité à l’Empereur, je ne l’avais pas donnée : je l’avais nouée, année après année, bivouac après bivouac, sous la mitraille, en le voyant partager nos misères. Ce n’est pas la même chose qu’une signature au bas d’un serment. Alors oui, on dira que nous sommes des girouettes ; je laisse dire. Mais demandez-vous quel serment pèse le plus : celui que l’on prête avec la plume, ou celui que l’on a écrit avec son sang sans même le savoir.
N’avez-vous donc aucun doute, aucun regret, en cette heure ?
Si, j’en ai, et je serais un sot ou un menteur de le nier. J’ai prêté serment au Roi, et je l’ai rompu ; cela ne se fait pas le cœur tout à fait léger, quoi qu’on en dise, car un homme d’honneur n’aime pas se parjurer, même pour une cause qu’il chérit. Et puis je songe à ce qui peut venir. La paix, on l’avait ; va-t-on la reperdre ? Les autres rois d’Europe, qui ont mis sa tête à prix, vont-ils nous laisser tranquilles ? Je l’ignore, monsieur, et je vous mentirais en faisant le prophète. Ce que je sais, c’est l’aujourd’hui : il est là, il marche sur Lyon, des régiments entiers le rejoignent, et le pays semble s’ouvrir devant lui comme la prairie de Laffrey s’est ouverte. Pour le reste — comment cela finira, ce que deviendra la France, ce que je deviendrai moi-même — je n’en sais rien, et celui qui prétendrait le savoir se moquerait de vous.
Et vos hommes, vos camarades — qu’en disent-ils, ce soir, autour des feux ?
Ils en disent ce qu’en dit le cœur d’un soldat qui croyait sa belle époque morte et qui la voit ressusciter. Beaucoup sont comme des jeunes gens, à parler campagnes, à fourbir leurs armes, à se rappeler les noms de batailles comme on récite une prière. D’autres, les plus vieux, sont plus graves : ils ont trop vu pour s’enivrer de mots, et je les surprends parfois à regarder le feu en silence, songeant peut-être à ceux qui ne sont plus là pour partager ce retour. Tous, pourtant, je vous le dis sans fard, sont prêts à le suivre. Là où il ira, le Cinquième ira. Ce n’est pas un raisonnement, c’est dans le sang. Quant à savoir vers quoi nous marchons — la gloire, la paix, une nouvelle guerre, je ne sais quoi encore —, cela, l’avenir le dira, et l’avenir, monsieur, ne se confie à personne, pas même aux grognards de Laffrey.