Bonaparte aurait débarqué sur la côte de Provence
Des nouvelles parvenues du Midi, et que rien encore n’autorise à tenir pour assurées, annoncent que le ci-devant empereur, échappé de l’île d’Elbe, aurait pris terre sur les côtes du Var avec une poignée d’hommes. Le bruit en court depuis hier dans la capitale ; le Gouvernement du Roi le donne pour une équipée sans portée. Nous rapportons ce que l’on en sait, et tout ce que l’on en ignore encore.
Paris, ce 5 mars. Une nouvelle si étrange qu’on hésite à l’écrire occupe depuis hier les esprits de la capitale : le général Bonaparte, que l’on croyait fixé pour toujours dans son petit royaume de l’île d’Elbe, en serait sorti, et aurait osé reparaître sur le sol de France. Des dépêches venues du Midi, par voie de courrier, rapportent qu’il aurait pris terre, dans les premiers jours de ce mois, sur la côte de Provence, du côté du golfe Juan, entre Cannes et Antibes. Nous donnons ces avis pour ce qu’ils sont : des nouvelles encore mal assurées, que la distance et la rapidité du bruit rendent malaisées à vérifier.
Comment une telle entreprise aurait-elle pu se concevoir ? On dit qu’il aurait quitté son île à la faveur de la nuit, sur un brick et quelques bâtiments légers, échappant à la croisière qui devait surveiller ces parages. Le nombre des hommes qu’il aurait amenés avec lui demeure incertain : les uns parlent de sept à huit cents, les autres d’un millier ou davantage. Ce ne serait, en tout état de cause, qu’une troupe fort mince, sans cavalerie ni artillerie de quelque poids — bien peu de chose, en vérité, pour qui prétendrait à autre chose qu’à une équipée désespérée.
On nomme, auprès de lui, quelques-uns des officiers qui l’avaient suivi dans son exil : le général Bertrand, qui fut grand maréchal du palais, le général Drouot, et un certain Cambronne, dont on dit qu’il commanderait la petite avant-garde. Ces noms, s’ils se confirmaient, marqueraient assez que ce n’est pas là l’escapade d’un aventurier obscur, mais une tentative formée et conduite par des mains exercées. Nous nous gardons toutefois d’en rien affirmer avant d’en avoir la certitude.
Les avis du Midi s’accordent sur un point qui ne laisse pas de rassurer : la place d’Antibes lui aurait fermé ses portes. Un détachement qu’il y aurait poussé, pour sommer ou surprendre la garnison, aurait été arrêté et fait prisonnier par les troupes du Roi. Si le fait est exact, et tout porte à le croire, voilà l’entreprise mal commencée : les villes fortes du littoral ne paraissent pas disposées à lui ouvrir leurs murs.
On assure encore qu’au lieu de descendre vers la vallée du Rhône et les grandes routes, il aurait pris au plus court par la montagne, gagnant les chemins âpres du Dauphiné par Grasse, Castellane et Digne. Les relations se contredisent sur la marche qu’il aurait faite depuis : tantôt on le dit déjà fort avant dans les terres, tantôt arrêté par les neiges et les difficultés du pays. Dans cette région de hautes vallées, l’hiver et les défilés sont des adversaires plus sûrs que bien des régiments.
Le Gouvernement du Roi, à qui ces nouvelles sont parvenues, en parle avec une assurance entière. On nous donne à entendre dans les bureaux que l’affaire n’a point la gravité que le premier bruit lui prête : que cette poignée d’hommes, sans appui dans le pays, sera dissipée ou prise avant d’avoir pu rien entreprendre, et que la fidélité des populations du Midi, comme celle des troupes, ne fera pas défaut. Les ordres seraient déjà partis pour faire marcher contre lui les forces de la division.
Faut-il partager cette confiance ? Nous le voudrions sans réserve. La capitale, hier, a reçu la nouvelle avec plus de stupeur que d’alarme, et beaucoup refusent encore d’y ajouter foi, tant la chose paraît téméraire. Mais nous ne saurions, en honnête feuille, donner pour réglé ce qui ne l’est point. Tout, à cette heure, demeure suspendu aux dépêches que l’on attend du Midi, et que les distances retardent. Nous y reviendrons dès que des avis plus sûrs nous permettront de distinguer, dans ce concours de bruits, ce qui tient du fait et ce qui tient de la rumeur.