L’Europe en congrès : que feront les souverains réunis à Vienne ?
Depuis l’automne, les cabinets de l’Europe siègent à Vienne pour rebâtir le continent après la chute de l’Empire. Le débarquement de Bonaparte les surprend au milieu de leurs querelles, la Pologne et la Saxe les ayant naguère menés au bord de la rupture. Tiendront-ils le retour de l’Empereur pour une affaire intérieure de la France, ou pour un défi à relever ensemble ? À l’heure où nous écrivons, la réponse des chancelleries n’est pas parvenue à Paris.
Paris, ce 17 mars. Depuis plus de quinze jours, la capitale suit pas à pas la remontée venue du Midi, et l’on n’y parle guère que de villes ralliées et de régiments passés sous l’aigle. Mais il est un point du monde où l’affaire pèse peut-être plus lourd encore qu’à Paris, et dont nul avis ne nous parvient : c’est Vienne, où siègent depuis l’automne les souverains et les ministres de l’Europe.
C’est là, en effet, que les vainqueurs de l’an dernier s’étaient donné rendez-vous pour recomposer le continent après la chute de l’Empire. Le débarquement du golfe Juan les surprend au beau milieu de leurs travaux, et de querelles qui, cet hiver, ont failli les diviser. La question qui s’ouvre est donc double : le retour de Bonaparte les rassemblera-t-il, ou achèvera-t-il de les brouiller ?
Tiendront-ils la chose pour une affaire intérieure de la France, dont il appartient au seul Roi de venir à bout, ou pour un défi qui les regarde tous ? De la réponse dépend beaucoup ; mais cette réponse, à cette heure, n’est point encore arrivée jusqu’à nous. Les distances sont longues, et Vienne n’a sans doute appris l’affaire qu’il y a peu de jours.
Vienne, depuis l’automne
Le congrès s’est réuni dans la capitale de l’Autriche à l’automne dernier. Les premiers plénipotentiaires y étaient dès le mois de septembre ; l’ouverture formelle des travaux a suivi, au commencement de novembre. Son objet est immense : redessiner les frontières et rétablir un ordre en Europe après vingt années de guerres et l’effondrement de l’Empire.
C’est le prince de Metternich, ministre de l’empereur d’Autriche, qui reçoit et préside, Vienne étant la ville hôte. La France y est représentée par le prince de Talleyrand, envoyé du roi Louis XVIII, qui s’est fait le champion du principe de légitimité et a su, à force d’adresse, faire rentrer notre pays dans le concert des grandes puissances dont on l’avait d’abord tenu à l’écart.
Autour d’eux siègent les autres vainqueurs : l’empereur Alexandre de Russie, venu en personne, assisté de son ministre le comte de Nesselrode ; pour la Prusse, le chancelier de Hardenberg et le savant M. de Humboldt. La Grande-Bretagne, que lord Castlereagh avait d’abord conduite, est désormais représentée par le duc de Wellington, arrivé à Vienne au début de février, le premier étant reparti pour Londres.
Une table déjà divisée
On aurait tort de se figurer les vainqueurs unis comme au lendemain de la victoire. Deux affaires, cet hiver, ont opposé les cabinets jusqu’à faire craindre la rupture : le sort de la Pologne, où l’on prête à la Russie de vastes ambitions, et celui de la Saxe, que la Prusse voudrait s’annexer tout entière.
Sur ces deux points, les puissances se sont partagées. La Russie et la Prusse d’un côté ; l’Autriche, la Grande-Bretagne et la France de l’autre, unies pour contenir des prétentions qu’elles jugent excessives. On assure que les débats ont été fort âpres, et que le congrès a plus d’une fois paru sur le point de se défaire.
Le bruit a même couru, ces derniers mois, que d’anciens alliés en fussent venus à parler d’épée, et que la paix entre les vainqueurs eût pu se rompre avant même d’être assise — de ces bruits de chancelleries que nulle déclaration publique n’est venue confirmer.
Affaire française ou défi européen ?
Voilà donc la table sur laquelle tombe la nouvelle du golfe Juan. Encore faut-il qu’elle y soit tombée : entre la côte de Provence et les bords du Danube, un courrier met de longs jours, et l’on peut penser que Vienne n’a rien su avant les premiers jours de ce mois. La réponse des cabinets, quelle qu’elle soit, ne saurait donc être encore revenue à Paris.
Que feront les souverains ? Nul ne peut le dire, mais on connaît assez leurs dispositions générales. Le prince de Metternich a fait de l’ordre et de l’équilibre européens la règle de toute sa politique, et l’on sait de longue date son hostilité de principe à tout retour de Bonaparte, qu’il tient pour l’ennemi du repos du continent.
M. de Talleyrand, lui, parle au nom de la légitimité et au service de Louis XVIII : sa voix, à Vienne, est celle du gouvernement que l’entreprise du golfe Juan menace directement. Reste à savoir quel poids elle aura, dans une assemblée où la France, admise depuis peu, ne pèse pas encore comme les puissances qui l’ont abattue l’an dernier.
Quant à l’empereur Alexandre, on le dit prince imprévisible, dont les résolutions échappent souvent à ses propres ministres ; et l’on n’ignore pas que ses rapports avec Bonaparte, jadis cordiaux au temps de leur entente, ont tourné à l’inimitié la plus vive. De ce côté comme des autres, tout reste à apprendre.
Ce que Paris ignore encore
Ainsi, de Vienne, nous ne savons ce matin presque rien. Nous ignorons si les cabinets verront dans le retour de l’Empereur une querelle française à laisser vider entre Français, ou une menace commune qui les rappellera à l’union ; nous ignorons ce que pèsera la démarche de Talleyrand, et si le péril ressoudera les vainqueurs que la Pologne et la Saxe avaient divisés, ou s’il achèvera de les séparer.
La séance royale tenue hier à la Chambre a laissé, sur le sol de France, une question ouverte que chacun se pose. Celle qui vient de Vienne s’y ajoute, et n’est pas la moindre. Aux nouvelles du Midi, il faut désormais joindre l’attente des dépêches du Danube : c’est de là, autant que des routes de Bourgogne, que peut venir ce qui décidera de l’affaire.