De Cannes à Paris sans coup férir
En dix-neuf jours, un homme parti d’une plage du golfe Juan avec une poignée de fidèles a traversé la France et gagné les Tuileries sans qu’un coup de feu l’arrête. Comment expliquer pareil ralliement ? Nous tâchons d’en lire les ressorts, sans préjuger de ce qui vient.
On voudrait comprendre. Le 1er de ce mois, Bonaparte débarquait près de Cannes avec quelques centaines d’hommes ; le 20 au soir, on le disait rendu à Paris, le Roi parti. Entre ces deux dates, dix-neuf journées, plusieurs centaines de lieues de chemins de montagne, et — c’est là le fait qui confond — pas une bataille, pas un siège, pour ainsi dire pas un mort. Une armée envoyée pour l’arrêter s’est, à chaque rencontre, retournée pour le suivre.
Le prodige, si c’en est un, n’a rien de magique : il s’est joué régiment par régiment, ville par ville. C’est cette mécanique du ralliement que nous voudrions ici décomposer, en nous gardant de toute conclusion sur ce qu’elle annonce. Car expliquer comment une chose s’est faite n’est pas dire ce qu’elle deviendra.
La chaîne des ralliements, de Laffrey à Lyon
Tout, dit-on, s’est noué près de Laffrey, sur la route âpre qui monte vers Grenoble. Un bataillon du 5e de ligne y barrait le passage, en ordre, l’arme prête. On rapporte que Bonaparte s’avança seul au-devant des fusils et offrit sa poitrine à qui voudrait tirer sur son empereur. Nul ne tira. Le 5e passa de l’autre côté et grossit la troupe. Que la scène ait été aussi théâtrale qu’on la raconte, on ne saurait le garantir ; mais le résultat, lui, n’est pas contesté : les soldats envoyés pour fermer la route l’ont ouverte.
À Grenoble même, c’est un officier supérieur qui a tranché : le colonel de La Bédoyère aurait conduit son régiment au-devant de Bonaparte et l’aurait rejoint sur la route, peu avant la ville. Le geste est d’un autre poids que celui du simple fantassin : un homme de commandement, qui avait fait serment au Roi, choisit de le rompre et entraîne les siens. De Grenoble, la marche cesse d’être une équipée pour devenir une colonne.
Vint Lyon, deuxième ville du royaume. On y avait dépêché des princes et des troupes pour tenir la cité ; elles l’ont quittée sans combattre. Les corps massés pour la défense ont rejoint, l’un après l’autre, celui qu’ils devaient repousser. À chaque étape la même scène se rejoue : on dresse une barrière, la barrière se change en escorte.
Le ralliement de Ney, ou la digue qui cède
Restait, entre Lyon et Paris, l’obstacle qu’on croyait le plus ferme : le maréchal Ney, l’un des plus glorieux de l’ancienne armée, parti, assurait-on, avec la résolution de barrer la route. On lui prête, en se ralliant à son tour, le mot qu’on n’arrête pas la mer avec les mains. Authentique ou non, ce propos dit assez l’impression du moment : ceux-là mêmes qui devaient endiguer le mouvement se sont sentis emportés par lui.
Il faut peser ce que ce ralliement a de singulier. Ce ne sont pas des conscrits sans foi qui ont changé de camp, mais des soldats aguerris et des chefs couverts d’honneurs, qui s’étaient pourtant engagés envers le Roi. Comprendre l’affaire, c’est donc moins s’étonner d’une trahison que se demander à quoi tenait, dans cette armée, un attachement plus fort que le serment récent.
Ce qui couvait dans l’armée et dans le pays
L’explication, nous semble-t-il, est moins sur les chemins du Dauphiné que dans l’année qui vient de s’écouler. La paix revenue, l’armée a été taillée au plus court. Des milliers d’officiers — on en parle par dizaines de mille — ont été renvoyés à la demi-solde, c’est-à-dire à la moitié d’une paye, sans emploi et sans guerre, quand des centaines de milliers de soldats étaient purement et simplement congédiés. Toute une jeunesse qui n’avait connu que les camps s’est retrouvée oisive, gênée, et tenue pour suspecte.
À cette armée mécontente répondaient d’autres rancœurs. Le retour des émigrés, dont quelques-uns parlaient haut de reprendre leur rang et leurs terres, a inquiété tous ceux qui détenaient des biens nationaux et craignaient pour leur acquisition. La cocarde et le drapeau blancs, substitués aux trois couleurs, ont été ressentis comme un désaveu par des hommes qui avaient porté ces couleurs vingt ans sous le feu. On dira ce qu’on voudra de Bonaparte ; il s’est présenté à ces gens-là comme celui qui leur rendait leur drapeau, leur solde et leur dignité.
Voilà, croyons-nous, le terrain où la poudre a pris si vite. Non que tout le pays l’ait accueilli en libérateur : on nous assure qu’en maintes provinces, dans l’Ouest surtout et dans le Midi, l’humeur est tout autre, et que là où l’armée le portait, les campagnes le regardaient passer avec froideur, voire avec hostilité. L’adhésion fut celle des garnisons et d’une part des villes ; elle ne fut pas celle de la France entière. Il importe de ne pas peindre en épopée unanime ce qui fut d’abord l’affaire des régiments.
Les questions qui restent ouvertes
Reste à savoir ce que tout cela vaudra. Avoir parcouru la France sans coup férir n’est pas avoir gagné la paix. Les souverains réunis à Vienne, qui délibéraient encore hier sur le sort de l’Europe, n’ont pas dit leur mot ; nul ne sait s’ils tiendront l’événement pour une affaire intérieure de la France ou comme un défi à relever ensemble. C’est la première inconnue, et la plus lourde.
L’armée elle-même, qui s’est ralliée si vite, tiendra-t-elle aussi fermement à l’épreuve d’une guerre nouvelle, si guerre il devait y avoir ? Et le pays qui n’a pas marché — l’Ouest, une part du Midi — se taira-t-il ou s’armera-t-il ? Personne aujourd’hui ne peut le dire, et ce serait mentir au lecteur que de feindre de le savoir.
Nous nous bornons donc à constater ce qui est : un retour accompli en dix-neuf jours, porté par une armée déçue et un mécontentement plus ancien qu’on ne croit. Sur la suite, nous n’avons que des questions. Elles valent mieux, à cette heure, que de fausses certitudes.