Tenir la maison, la ferme, sans les hommes
Ils sont prisonniers en Allemagne, portés disparus, ou simplement pas rentrés : des centaines de milliers de foyers ont, cet été, perdu leur homme. Sur les femmes retombe tout à la fois — les enfants, les vieux, la boutique, et la moisson qui n’attend pas. Nous donnons ici la parole à l’une d’elles.
Je me lève avant le jour, comme avant. La différence, c’est qu’il n’y a plus personne à côté de moi pour se lever aussi. Mon mari est parti au printemps avec les hommes de la commune, et depuis la débâcle je n’ai reçu de lui ni un mot ni une nouvelle sûre. On me dit qu’il est prisonnier là-bas, en Allemagne. On me dit aussi qu’il en manque beaucoup à l’appel et qu’on ne sait pas encore lesquels. Alors je fais ce qu’une femme fait quand elle ne sait pas : je travaille, et j’attends.
Nous sommes une ferme du Bourbonnais, quelques hectares, des bêtes, un peu de vigne. Ma belle-mère a passé les soixante-dix ans et ses mains ne serrent plus rien. J’ai deux petits qui ne comprennent pas pourquoi leur père n’écrit pas, et un troisième qui, lui, ne demande encore rien. C’est sur moi que tout tient, à présent : la maison, l’étable, le champ, les vieux, les enfants. Je ne m’en plains pas devant eux ; je le dis seulement ici, une fois, parce qu’on ne le dit jamais.
Si j’accepte de parler, ce n’est pas pour me faire plaindre. C’est parce que nous sommes des milliers dans mon cas, peut-être bien davantage, et qu’on parle beaucoup, ces jours-ci, de relever le pays. On oublie de dire qui le tient debout pendant que les hommes sont derrière les barbelés : ce sont les femmes, et on ne s’occupe guère d’elles.
La moisson n’attend pas
Le blé, lui, ne sait pas qu’il y a eu une guerre. Il est mûr, il tombe, il faut le rentrer maintenant ou le perdre. On ne remet pas une moisson à l’an prochain sous prétexte que les bras sont partis. Alors on moissonne comme on peut : moi, ma belle-mère quand elle tient debout, les enfants qui glanent et lient derrière, un vieux voisin qui a passé l’âge et qui vient tout de même, par honte de nous laisser seules.
Le pire, ce sont les chevaux. On nous les a pris pour l’armée, les meilleurs, ceux qui tiraient la faucheuse et la charrette. Il m’est resté une bête qui souffle et qui bronche. Faucher à la main un champ qu’on faisait à deux chevaux, vous n’imaginez pas ce que c’est pour des bras de femme. On s’y met à plusieurs foyers, on va d’une ferme à l’autre, on rentre le blé des unes puis des autres. Sans cette entraide entre voisines, la moitié des récoltes de la commune pourrirait sur pied.
On me dira que la terre a toujours demandé du monde et que les femmes de la campagne n’ont jamais craint la peine. C’est vrai. Mais on faisait la peine à deux, et l’homme portait sa part. Aujourd’hui je porte la mienne et la sienne, et le soir je ne sais plus si c’est la fatigue du corps ou celle du cœur qui me couche.
Une lettre, une seule
Ce qui me ronge le plus, ce n’est pas le champ. C’est le silence. Depuis les combats, je n’ai rien reçu. On commence tout juste, dit-on, à pouvoir écrire aux prisonniers : des cartes réglées, quelques lignes qu’on ne choisit pas, et qui mettent, paraît-il, trois semaines ou davantage à passer la frontière. J’ai écrit. Je n’ai pas de réponse. La plupart des femmes que je connais n’en ont pas non plus.
Alors on vit avec quatre mots dans la tête, du matin au soir : prisonnier, blessé, disparu, mort. On les retourne, on se raccroche au premier, on chasse le dernier. Une voisine a reçu, elle, une carte de son mari ; elle est venue me la lire comme si c’était la mienne, et j’ai pleuré de joie pour elle et de peur pour moi. Le facteur, dans nos villages, est devenu l’homme qu’on guette et qu’on redoute. Rien n’est pire que d’ignorer si celui qu’on attend est seulement en vie.
On nous laisse
Et pendant ce temps, que nous donne-t-on ? Une allocation de femme de mobilisé qui ne paie pas le pain de la semaine. Voilà pour celles dont l’homme est simple soldat, ouvrier ou paysan. Mais que la femme d’un fonctionnaire pousse la porte de la mairie, et là, on lui garde le plein traitement de son mari absent. Le même État qui compte sou par sou ce qu’il lâche à la femme du laboureur continue de payer, entier, celui qui n’est plus à son bureau. Qu’on m’explique cette justice-là. Nos maris sont partis du même pas, ils sont derrière les mêmes barbelés ; pourquoi nos foyers ne pèsent-ils pas le même poids ?
Ce qui nous sauve ne vient pas d’en haut. Il vient d’à côté. Le maire qui ferme les yeux sur un retard, le curé qui passe et qui, l’air de rien, laisse de quoi manger, la dame de la Croix-Rouge qui recense les enfants sans père au foyer, la voisine qui garde les petits pendant qu’on est au champ. Tout cela se fait à la bonne franquette, sans règle, sans droit, au hasard des cœurs. Un jour on trouve une main tendue, le lendemain rien. On ne construit pas la vie de trois enfants sur la charité du voisin.
Il y a pis que le manque, il y a le regard. Une femme seule, dont l’homme n’est pas là, on la surveille. On compte ses allées et venues, on jauge sa mise, on s’étonne qu’elle rie encore ou qu’elle pleure trop. Comme si le malheur devait, en plus, se tenir droit et baisser les yeux. Je le dis tout net : nous n’avons pas à mériter qu’on nous plaigne. Nous tenons la maison, la ferme, la boutique et les enfants d’un pays qui a perdu ses hommes. Ce n’est pas de méfiance que nous avons besoin, c’est qu’on nous regarde en face.
Qu’il revienne
On me dit que les armes se sont tues, que l’armistice est signé, que les prisonniers rentreront. Je veux le croire. Je le crois. Chaque soir, quand j’ai fermé l’étable et couché les petits, je me tiens un moment sur le pas de la porte à regarder la route, et je me dis que c’est peut-être par là qu’il reviendra, un de ces jours, avec sa musette et son pas que je reconnaîtrais entre mille.
D’ici là, je tiens. Nous tenons. Que ceux qui parlent de refaire la France se souviennent seulement que, cet été, elle repose pour une bonne part sur des épaules de femmes. Nous ne demandons pas qu’on nous décore. Nous demandons qu’on nous aide, à égalité, et qu’on nous rende nos hommes.