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Je ne signerai pas un blanc-seing

À la veille du vote sur la révision constitutionnelle, un parlementaire de la majorité républicaine explique pourquoi il refusera le texte du gouvernement — non par obstruction, mais parce qu’il ne borne ni ne date le pouvoir qu’il concède.

Un député de la majorité républicaine 9 juillet 1940, 21h00 5 min de lecture

Demain, quand mon nom sera appelé, je voterai contre le projet du gouvernement. Je veux dire pourquoi, ce soir, pendant qu’il en est encore temps, et pour que nul n’attribue mon vote à l’aveuglement ou à l’esprit de coterie. Je n’ignore rien de la détresse où nous sommes. Le pays est envahi, ses routes encombrées, ses ministères dispersés ; il faut relever l’État, et vite. On peut vouloir tout cela — je le veux — et refuser pourtant le texte qu’on nous présente. Réformer n’est pas abolir, et donner beaucoup n’oblige pas à tout donner.

Lisons donc ce texte tel qu’il est écrit, sans y ajouter ni en retrancher. Il « donne tous pouvoirs au Gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, à l’effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle Constitution de l’État français ». Cette Constitution, dit-il encore, « devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie », et « sera ratifiée par la Nation ». Voilà les mots. Sur le nom qui les couvre, je n’ai rien à objecter : le maréchal a toute mon estime, et la France a besoin d’une autorité qu’on respecte. Ce n’est pas l’homme que je discute, c’est la formule.

Car ce que le texte dit importe moins que ce qu’il tait, et ce qu’il tait est considérable. Il ne fixe aucune durée : ni six mois, ni un an, ni un terme d’aucune sorte. Il n’arrête aucun calendrier. Il ne règle pas le sort de nos deux Chambres, qu’il dessaisit du pouvoir constituant sans les dissoudre ni dire ce qu’elles deviendront dans l’intervalle. Il annonce une « ratification par la Nation » sans en définir la forme : plébiscite, assemblée nouvelle, consultation, nul ne le sait. C’est un pouvoir qu’on ne borne ni ne date, et qu’on remet sans savoir à quoi il devra rendre compte.

On me répondra que la République a déjà consenti des pouvoirs étendus, et c’est vrai. Nous avons voté des décrets-lois, nous en avons confié à M. Daladier l’an dernier encore, en 1939, pour parer au plus pressé. Mais ces pouvoirs-là étaient des pouvoirs d’exception, délimités dans leur objet et rendus à leur terme. Confier à un gouvernement le soin de légiférer par décrets sur des matières nommées, c’est une chose ; lui déléguer le droit de récrire à lui seul la loi fondamentale tout entière, c’en est une autre. La première est une facilité que la nécessité commande ; la seconde n’a jamais été accordée, et pour cause.

Il y a plus, et c’est un argument de droit. L’article 8 de la loi du 25 février 1875 organise la révision de nos lois constitutionnelles, mais une révision bornée : elle est votée par le Parlement lui-même, à la majorité absolue des membres qui le composent. Cet article a prévu que l’Assemblée révise ; il n’a jamais prévu qu’elle délègue à un tiers le soin d’écrire à sa place la loi fondamentale. Se servir de la forme de l’article 8 pour se dessaisir du fond même qu’il réserve au Parlement, c’est retourner l’instrument contre la fin qu’il servait. La procédure serait sauve ; l’esprit, renversé.

Et voyez ce qui en résulte : le même gouvernement recevrait le mandat, écrirait la Constitution, puis la promulguerait de sa propre signature. Recevoir, rédiger, promulguer d’une seule et même main — cela ne s’appelle plus une délégation. Une délégation suppose un mandant qui demeure, qui surveille, à qui l’on rend compte. Ici, celui qui donne le pouvoir s’efface, et celui qui le reçoit devient à la fois l’auteur et le juge de son propre ouvrage. Ce n’est pas déléguer le pouvoir constituant, c’est s’en dessaisir.

On nous a pourtant montré qu’une autre voie était ouverte. Des textes ont été déposés hier soir, dans la nuit ; d’autres de mes collègues, soucieux comme moi de la République, y proposaient d’accorder au maréchal tous les pouvoirs qu’exige le relèvement du pays, tout en réservant aux assemblées la plume qui écrira la Constitution. On peut n’en pas partager chaque disposition. Mais leur seule existence suffit à ruiner l’argument de la nécessité : la preuve est faite qu’on pouvait donner beaucoup sans tout donner, armer le gouvernement pour l’heure présente sans lui abandonner l’avenir des institutions.

Voilà pourquoi je voterai non. Accorder ce blanc-seing, ce n’est pas relever la République : c’est la priver de la seule chose qui la fasse République, la capacité de se donner à elle-même ses lois. C’est lui demander de se dessaisir d’elle-même, et de le faire sans en fixer ni le terme ni les conditions. Un pays peut consentir de grands sacrifices ; il ne peut pas consentir à ne plus décider de rien. C’est pourquoi je ne signerai pas.

Le contexte

Le 9 juillet 1940, la Chambre des députés et le Sénat, réunis séparément en assemblées préparatoires à Vichy, ont voté le principe d’une révision des lois constitutionnelles de 1875.

Le projet du gouvernement, qui doit être soumis le 10 juillet à l’Assemblée nationale (les deux Chambres réunies), délègue au gouvernement, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, le soin de promulguer une nouvelle Constitution.

Dans la nuit du 8 au 9 juillet, des parlementaires ont déposé des textes alternatifs proposant d’accorder des pouvoirs étendus au maréchal tout en réservant la rédaction constitutionnelle aux assemblées.

Les lois constitutionnelles de 1875 fondent la IIIe République ; leur article 8 (loi du 25 février 1875) réserve la révision au Parlement, statuant à la majorité absolue de ses membres.

La France a antérieurement accordé au gouvernement des pouvoirs élargis par décrets-lois, notamment au cabinet Daladier en 1939.

État des informations

Ce texte est une tribune d’opinion écrite au soir du 9 juillet 1940, la veille du vote. Son auteur raisonne sur le texte soumis et ses lacunes visibles ; il ne connaît pas l’issue du scrutin du 10 juillet et n’en préjuge aucune conséquence.

Ce que l’on sait

  • Le 9 juillet 1940, la Chambre et le Sénat ont voté séparément le principe d’une révision constitutionnelle.
  • La teneur du projet gouvernemental est connue : délégation au gouvernement, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, du soin de promulguer une nouvelle Constitution garantissant « les droits du travail, de la famille et de la patrie » et devant être « ratifiée par la Nation ».
  • Des textes alternatifs ont été déposés dans la nuit du 8 au 9 juillet, proposant d’accorder des pouvoirs étendus au maréchal sans confier la rédaction constitutionnelle au gouvernement.

Ce que l’on ignore

  • L’issue du vote de l’Assemblée nationale du 10 juillet n’est pas connue à la date de cette tribune.
  • Le sort effectif des deux Chambres après la délégation demeure indéterminé : le texte ne les dissout pas et ne fixe pas leurs attributions dans l’intervalle.
  • Le contenu et les modalités de la « ratification par la Nation » ne sont pas définis (référendum, assemblées nouvelles, autre procédure).
  • Le contenu, la durée et le calendrier de la future Constitution restent entièrement ouverts.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique — Les Échos du Passé

Cette tribune est une composition fictive, dans la veine de la séquence, prêtée à un parlementaire républicain composite et non nommé. Elle est écrite comme si elle paraissait au soir du 9 juillet 1940, à la veille du vote, en s’en tenant à ce qui était connaissable à cette date.

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