← Retour à l’édition Politique

Vichy rompt avec Washington

Au lendemain du débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, le maréchal Pétain a fait connaître la rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis. Le chargé d’affaires américain a quitté son poste. Et l’on apprend que M. Laval, mandé par le Reich, a pris la route de l’Allemagne, sans qu’on sache ce qui s’y décidera.

Robert Aymard 9 novembre 1942 5 min de lecture

Vichy a tranché : les relations diplomatiques entre la France et les États-Unis sont rompues. La nouvelle, tombée dans la soirée d’hier et confirmée ce matin, scelle d’un trait la crise ouverte au petit jour du 8 novembre, quand les forces anglo-américaines ont pris pied sur les côtes du Maroc et de l’Algérie. En quelques heures, le partenaire d’hier — Washington, qui maintenait encore une représentation auprès du Maréchal quand Londres l’avait rompue dès 1940 — est devenu, dans le langage officiel, l’agresseur. M. Pinckney Tuck, chargé d’affaires des États-Unis à Vichy, doit quitter son poste.

On connaît mal, à cette heure, le détail des échanges qui ont conduit à cette rupture. Le Maréchal aurait reçu hier matin, à neuf heures, le diplomate américain pour lui signifier la protestation du gouvernement. Dans les communiqués qui ont suivi, l’entourage du chef de l’État s’est gardé d’endosser ouvertement la décision : on a laissé entendre, à Vichy, que ce seraient « les États-Unis » qui auraient rompu « d’eux-mêmes ». La formule est prudente ; elle ménage les apparences sans changer le fait. Entre la France de l’armistice et l’Amérique, le lien est tranché.

Cette rupture, le gouvernement la présente comme la conséquence d’une agression : une armée étrangère a débarqué sur des territoires de l’Empire sans déclaration ni avertissement. C’est, dans cette logique, l’acte de Vichy ; nous le rapportons comme tel, sans le faire nôtre. Reste que, derrière les mots, chacun, ici, mesure ce qui s’est joué : une grande puissance qui combat l’Allemagne a porté la guerre aux portes de la France d’outre-mer, et le gouvernement du Maréchal a choisi de couper les ponts avec elle plutôt que de composer.

Mais l’épisode diplomatique n’épuise pas l’inquiétude du jour. Car une autre nouvelle, plus lourde encore d’incertitude, court depuis ce matin : M. Pierre Laval, chef du gouvernement, a quitté Vichy. On le dit attendu en Allemagne, mandé par les autorités du Reich. À quelle fin ? Nul, à l’heure où nous écrivons, ne saurait le dire avec certitude. On parle d’un entretien au sommet, peut-être avec le chancelier Hitler lui-même ; on évoque Munich. L’objet de ce voyage demeure scellé.

Toutes les questions, dès lors, restent suspendues à ce déplacement. Le Reich exigera-t-il de la France qu’elle prenne les armes aux côtés de l’Axe contre les Anglo-Saxons ? Vichy ira-t-il jusqu’à la déclaration de guerre ? Et la zone dite libre, ce territoire du Sud que l’armistice avait soustrait à l’occupation, demeurera-t-elle à l’abri des troupes allemandes, maintenant que la guerre flambe sur la rive d’en face de la Méditerranée ? Aucune de ces interrogations n’a, ce 9 novembre, de réponse assurée.

Dans les villes de la zone Sud, on guette les bulletins, on commente les bribes de communiqués, on échafaude. Les uns veulent croire que rien ne changera, que le Maréchal saura, comme il l’a fait jusqu’ici, préserver ce qui peut l’être. D’autres pressentent que les jours qui viennent pèseront lourd. Entre la rupture consommée avec Washington et le silence qui entoure le voyage de M. Laval, la France de l’armistice est entrée, ce matin, dans une zone d’ombre dont nul ne connaît l’issue.

Le contexte

Depuis l’armistice de juin 1940, la France est coupée en deux : une zone occupée au Nord et à l’Ouest, sous administration allemande, et une zone dite « libre » au Sud, où le gouvernement du maréchal Pétain, installé à Vichy, exerce ses pouvoirs. Les États-Unis, à la différence de la Grande-Bretagne, avaient maintenu des relations diplomatiques avec ce gouvernement.

M. Pierre Laval, écarté puis rappelé au pouvoir en avril 1942 comme chef du gouvernement, conduit depuis lors une politique de rapprochement avec l’Allemagne, présentée comme la voie de la « collaboration » engagée depuis l’entrevue de Montoire, à l’automne 1940.

Le 8 novembre, les forces anglo-américaines ont débarqué au Maroc et en Algérie, territoires de l’Empire français. Des combats ont opposé les troupes restées fidèles à Vichy aux assaillants. L’événement bouleverse l’équilibre que le gouvernement de l’armistice s’efforçait de tenir entre l’occupant et les puissances anglo-saxonnes.

État des informations

Nous écrivons depuis la zone Sud, au matin du 9 novembre 1942, au fil de communiqués officiels rares et de nouvelles encore incertaines. Nous rapportons la décision de rupture comme un acte du gouvernement de Vichy, sans l’approuver, et nous nous gardons d’anticiper ce qui n’est pas connaissable ce jour.

Ce que l’on sait

  • Le 8 novembre 1942, les forces anglo-américaines ont débarqué au Maroc et en Algérie.
  • Le gouvernement de Vichy a annoncé la rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis ; le chargé d’affaires américain, M. Pinckney Tuck, doit quitter son poste.
  • M. Pierre Laval, chef du gouvernement, a quitté Vichy ce 9 novembre, attendu en Allemagne par les autorités du Reich.

Ce que l’on ignore

  • L’objet exact de la convocation de M. Laval en Allemagne et la teneur des exigences allemandes ne sont pas connus.
  • On ignore si Vichy déclarera la guerre aux Alliés ou prendra les armes aux côtés de l’Axe.
  • On ignore quel sera le sort de la zone libre dans les jours qui viennent.

Sources historiques utilisées

secondary

Opération Torch

Débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie, 8 novembre 1942, et réactions de Vichy.

secondary

Régime de Vichy

Politique du gouvernement de l’armistice, rôle de Laval, contexte de novembre 1942.

editorial-reconstruction

Note de reconstitution éditoriale

Les formulations « à chaud » de cet article imitent un quotidien de la zone Sud daté du 9 novembre 1942, écrit au fil de communiqués rares et sans connaissance de la suite. Reconstruction des « Échos du Passé » à partir des sources citées. La décision de rupture est rapportée comme un acte du gouvernement de Vichy, non approuvée.