Vichy rompt avec Washington
Au lendemain du débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, le maréchal Pétain a fait connaître la rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis. Le chargé d’affaires américain a quitté son poste. Et l’on apprend que M. Laval, mandé par le Reich, a pris la route de l’Allemagne, sans qu’on sache ce qui s’y décidera.
Vichy a tranché : les relations diplomatiques entre la France et les États-Unis sont rompues. La nouvelle, tombée dans la soirée d’hier et confirmée ce matin, scelle d’un trait la crise ouverte au petit jour du 8 novembre, quand les forces anglo-américaines ont pris pied sur les côtes du Maroc et de l’Algérie. En quelques heures, le partenaire d’hier — Washington, qui maintenait encore une représentation auprès du Maréchal quand Londres l’avait rompue dès 1940 — est devenu, dans le langage officiel, l’agresseur. M. Pinckney Tuck, chargé d’affaires des États-Unis à Vichy, doit quitter son poste.
On connaît mal, à cette heure, le détail des échanges qui ont conduit à cette rupture. Le Maréchal aurait reçu hier matin, à neuf heures, le diplomate américain pour lui signifier la protestation du gouvernement. Dans les communiqués qui ont suivi, l’entourage du chef de l’État s’est gardé d’endosser ouvertement la décision : on a laissé entendre, à Vichy, que ce seraient « les États-Unis » qui auraient rompu « d’eux-mêmes ». La formule est prudente ; elle ménage les apparences sans changer le fait. Entre la France de l’armistice et l’Amérique, le lien est tranché.
Cette rupture, le gouvernement la présente comme la conséquence d’une agression : une armée étrangère a débarqué sur des territoires de l’Empire sans déclaration ni avertissement. C’est, dans cette logique, l’acte de Vichy ; nous le rapportons comme tel, sans le faire nôtre. Reste que, derrière les mots, chacun, ici, mesure ce qui s’est joué : une grande puissance qui combat l’Allemagne a porté la guerre aux portes de la France d’outre-mer, et le gouvernement du Maréchal a choisi de couper les ponts avec elle plutôt que de composer.
Mais l’épisode diplomatique n’épuise pas l’inquiétude du jour. Car une autre nouvelle, plus lourde encore d’incertitude, court depuis ce matin : M. Pierre Laval, chef du gouvernement, a quitté Vichy. On le dit attendu en Allemagne, mandé par les autorités du Reich. À quelle fin ? Nul, à l’heure où nous écrivons, ne saurait le dire avec certitude. On parle d’un entretien au sommet, peut-être avec le chancelier Hitler lui-même ; on évoque Munich. L’objet de ce voyage demeure scellé.
Toutes les questions, dès lors, restent suspendues à ce déplacement. Le Reich exigera-t-il de la France qu’elle prenne les armes aux côtés de l’Axe contre les Anglo-Saxons ? Vichy ira-t-il jusqu’à la déclaration de guerre ? Et la zone dite libre, ce territoire du Sud que l’armistice avait soustrait à l’occupation, demeurera-t-elle à l’abri des troupes allemandes, maintenant que la guerre flambe sur la rive d’en face de la Méditerranée ? Aucune de ces interrogations n’a, ce 9 novembre, de réponse assurée.
Dans les villes de la zone Sud, on guette les bulletins, on commente les bribes de communiqués, on échafaude. Les uns veulent croire que rien ne changera, que le Maréchal saura, comme il l’a fait jusqu’ici, préserver ce qui peut l’être. D’autres pressentent que les jours qui viennent pèseront lourd. Entre la rupture consommée avec Washington et le silence qui entoure le voyage de M. Laval, la France de l’armistice est entrée, ce matin, dans une zone d’ombre dont nul ne connaît l’issue.