Le maréchal Pétain, vainqueur de Verdun, l’absent de la séance
C’est en son nom que l’Assemblée a remis hier ses pouvoirs. Mais l’homme de Verdun, à quatre-vingt-quatre ans, n’a pas paru au Grand Casino : sa lettre, lue par M. Laval, a tenu lieu de présence.
Il y a une singularité dans la séance d’hier : l’homme autour duquel tout a tourné n’y était pas. Pendant que les députés et sénateurs réunis au Grand Casino de Vichy votaient de lui confier le soin de donner à la France une nouvelle Constitution, le maréchal Pétain, lui, ne siégeait pas parmi eux. Une lettre, lue à la tribune par M. Pierre Laval, a porté sa parole. L’Assemblée a remis ses pouvoirs à un absent — mais à un absent dont le nom, à lui seul, valait engagement pour la plupart de ceux qui ont glissé leur bulletin.
Car ce nom-là n’est pas un nom comme un autre. Philippe Pétain est, aux yeux du pays, le vainqueur de Verdun. Au printemps de 1916, quand l’armée allemande s’acharnait sur les forts de la Meuse, c’est lui qui prit le commandement de la défense, organisa la noria des divisions et le flux logistique de la « Voie sacrée », et tint la ligne là où l’on craignait la rupture. De cette épreuve il sortit avec un prestige que vingt-quatre ans n’ont pas entamé. « Vainqueur de Verdun » : la formule lui est restée comme un titre, et c’est encore sous ce titre que beaucoup, hier, ont voté.
À quatre-vingt-quatre ans — il est né en 1856 —, le maréchal est le plus âgé des hommes d’État du pays, et le plus décoré. Sa silhouette droite, son visage impassible, sa parole rare et mesurée composent une figure que l’on dit au-dessus des partis. Dans un pays qui sort brisé de six semaines de débâcle, beaucoup voient en lui moins un chef de parti qu’un recours : l’homme qui, ayant déjà sauvé la France sur le champ de bataille, viendrait la relever une seconde fois.
Le parcours de ces dernières semaines a tout du dénouement attendu. Rappelé au gouvernement le 16 juin, après la démission de M. Paul Reynaud, le maréchal n’a pas caché qu’il tenait la poursuite des combats pour impossible. Dès le 17, il s’adressait aux Français pour leur demander de cesser le feu. L’armistice, signé le 22 juin à Rethondes, fut conclu par son gouvernement. Aux yeux de ses partisans, il a pris sur lui l’opprobre d’une décision douloureuse pour épargner au pays une agonie inutile : « je fais à la France le don de ma personne », selon la formule qu’il a prononcée le 17 juin.
C’est cet homme que l’Assemblée, hier, a voulu investir. Le texte voté lui remet « tous pouvoirs » à l’effet de promulguer une nouvelle Constitution de l’État français — une refonte dont nul ne connaît encore ni les contours ni le calendrier. Cinq cent soixante-neuf voix se sont prononcées pour, quatre-vingts contre, et près de deux cents parlementaires n’ont pas pris part au scrutin, dont ceux que le bateau le *Massilia* avait conduits vers l’Afrique du Nord. Mais ces oppositions et ces absences pèsent peu au regard de l’adhésion massive qu’a recueillie le nom du maréchal.
Pourquoi, alors, n’a-t-il pas paru ? On explique son absence par l’âge, par la dignité d’une fonction qui se tient au-dessus des débats, par le soin de laisser l’Assemblée délibérer librement de ce qu’elle lui accordait. Le maréchal n’a pas eu à plaider sa cause : on l’a plaidée pour lui, et son silence même a paru à beaucoup une forme de grandeur. Il reçoit les pouvoirs sans les avoir réclamés à la tribune.
Reste que la France, ce matin, remet son sort à un homme de quatre-vingt-quatre ans dont elle attend tout sans savoir précisément ce qu’il fera. Que sera cette Constitution promise ? Quel visage prendra l’« État français » dont on parle déjà ? Nul ne le sait encore, et le maréchal lui-même ne s’est engagé sur aucun programme détaillé. Le pays accorde sa confiance à un nom, à une silhouette, à un souvenir de victoire — et attend désormais que l’absent d’hier paraisse, et dise ce qu’il entend faire de ce qu’on lui a confié.