Les absents du 10 juillet : le Massilia et ceux qui n’ont pas voté
Environ cent quatre-vingts parlementaires n’ont pas pris part au scrutin du 10 juillet. Vingt-sept d’entre eux ont gagné le Maroc à bord du Massilia. Le nouveau pouvoir les tient déjà pour des fuyards ; eux se réclament de la volonté de poursuivre la guerre depuis l’Empire.
VICHY. — Cinq cent soixante-neuf voix pour, quatre-vingts contre : le décompte du 10 juillet a été proclamé et commenté. Un autre chiffre, moins net, agite depuis les couloirs du Grand Casino : celui des absents. Sur les quelque neuf cents parlementaires que comptent en théorie la Chambre et le Sénat, six cent cinquante environ ont pris part au vote. Il en a donc manqué beaucoup — on avance couramment cent soixante-seize à cent quatre-vingts, selon la façon de compter — et nul décompte ne fait aujourd’hui autorité.
De tous ces absents, un groupe concentre l’attention et les reproches : les vingt-sept parlementaires qui, voici près de trois semaines, ont quitté la France par la mer. Leur nom est dans toutes les conversations. Il ne faudrait pourtant pas croire que « les absents », ce sont eux : les partis du Massilia ne forment qu’une part de ce vide, à peu près un sur sept.
Ceux qui ont pris la mer
Le Massilia est un paquebot mixte de la Compagnie de navigation Sud-Atlantique, réquisitionné par l’État. Il a appareillé du Verdon-sur-Mer, l’avant-port de Bordeaux à l’embouchure de la Gironde, le 21 juin, son départ retardé d’environ une journée par une grève d’une partie de l’équipage hostile à l’appareillage. Le navire a touché Casablanca le 24. C’est en mer, le 22, que ses passagers ont appris la conclusion de l’armistice.
Parmi les quelque cinq cents passagers figuraient vingt-sept parlementaires — vingt-six députés et un sénateur —, presque tous de la gauche et du centre-gauche. On y comptait M. Édouard Daladier, ancien président du Conseil ; M. Georges Mandel, ancien ministre de l’Intérieur du cabinet Reynaud ; M. Jean Zay, ancien ministre de l’Éducation nationale ; M. César Campinchi, ministre de la Marine du dernier cabinet Reynaud ; M. Yvon Delbos, ancien ministre des Affaires étrangères ; M. Pierre Mendès France, M. André Le Trocquer, M. Salomon Grumbach, M. Galandou Diouf, député du Sénégal, ou encore le sénateur Tony Révillon, de l’Ain. La droite n’y était guère représentée : M. Joseph Denais fait figure d’exception. On notera que M. Léon Blum n’était pas du voyage : resté en métropole, il a voté « non » le 10 juillet. De même, MM. Herriot et Jeanneney sont à Vichy, où ils ont présidé les Chambres.
Sur leur situation présente, les nouvelles sont rares. Ils sont à Casablanca et n’en peuvent revenir librement : retenus, surveillés, dit-on, sur la côte marocaine. Ce qu’ils comptent faire, ce que l’on fera d’eux, on l’ignore encore.
Tous les absents ne sont pas du Massilia
Réduire les absents aux seuls passagers du Massilia serait inexact. Les motifs d’absence sont divers et se recoupent, ce qui interdit tout décompte tranché. À titre indicatif, on relève, outre la vingtaine et quelques du Massilia, environ vingt-six parlementaires mobilisés ou faits prisonniers ; une quarantaine retenus par l’âge ou la maladie ; quelques-uns en mission à l’étranger ou empêchés ; une trentaine d’excusés ; et le reste sans motif déclaré.
À cela s’ajoutent les élus d’outre-mer et des colonies, que le chaos des communications et l’interruption des liaisons ont tenus loin de Vichy, sans qu’on en connaisse le nombre exact. Additionner ces catégories donne un ordre de grandeur, non un chiffre : les mêmes hommes peuvent relever de deux motifs, et les listes qui circulent ne concordent pas.
De ce vaste ensemble, le Massilia ne représente donc guère qu’un absent sur sept. C’est le point qu’on perd de vue dans les couloirs, où le nom du paquebot en est venu à désigner, à tort, tous les manquants.
Un poids réel, mais mesuré
Reste la question que chacun se pose : ces absences ont-elles pesé sur le résultat ? Les vingt-sept partis, presque tous de gauche, auraient sans nul doute grossi le camp du refus. Mais le rapport des forces était tel — cinq cent soixante-neuf voix contre quatre-vingts — que leur présence n’aurait pas renversé l’issue. Les quatre-vingts « non » sont d’ailleurs venus pour l’essentiel des bancs de la S.F.I.O.
L’absence de ces vingt-sept a surtout privé l’opposition de figures de premier plan : un ancien président du Conseil, des ministres récents. Le corps votant s’en est trouvé allégé, sans que le résultat en dépende.
Fuyards ou combattants : deux récits
Le départ du Massilia est devenu, en trois semaines, un objet de polémique. Depuis le débarquement des parlementaires à Casablanca, une partie de la presse et les proches du nouveau pouvoir les désignent comme des fuyards, quelques-uns allant jusqu’au mot de déserteurs : ils auraient abandonné le sol national à l’heure du malheur. La campagne est déjà constituée et le mot revient dans les couloirs de Vichy.
Les intéressés, et ceux qui les défendent, tiennent un tout autre langage. Ils affirment n’avoir quitté la métropole que pour continuer la guerre depuis l’Empire, en Afrique du Nord, là où la flotte et les colonies offraient, selon eux, une base pour poursuivre le combat. Ils rappellent enfin qu’ils avaient pris la mer avant même la conclusion de l’armistice.
On raconte enfin que ce départ aurait été toléré, voire encouragé, pour éloigner de Vichy des gêneurs à l’heure du vote ; on prête à M. Raphaël Alibert un rôle dans le freinage d’autres embarquements. Aucune preuve n’accompagne ces propos de couloir. On sait, en revanche, que vingt-sept parlementaires manquaient le 10 juillet parce qu’ils étaient au Maroc, et qu’ils n’ont pas voté.