Qui sont les quatre-vingts ? Le camp du refus
Sur les six cent quarante-neuf parlementaires qui ont pris part au scrutin d’hier, quatre-vingts ont voté contre les pleins pouvoirs. Autant qu’on puisse en juger ce soir, cette opposition est d’abord celle de la gauche. Voici ce qu’on en sait, et ce qu’on ignore encore.
Le résultat proclamé hier au Grand Casino est sans appel : cinq cent soixante-neuf voix pour, quatre-vingts contre, une vingtaine d’abstentions, sur environ six cent quarante-neuf votants. Le chiffre du refus tient donc en deux nombres — cinquante-sept députés et vingt-trois sénateurs — qui forment, dans une Assemblée acquise au projet du gouvernement, une minorité clairsemée mais nette.
Reste à savoir qui la compose. La liste nominative complète des quatre-vingts n’a pas été publiée, et les décomptes qui circulent ce soir dans les couloirs varient d’un groupe à l’autre. On peut néanmoins, en recoupant les votes connus et les indications recueillies auprès des groupes, dessiner la carte politique de cette opposition. Elle penche fortement à gauche.
Une opposition à dominante de gauche
Le premier bloc du refus est socialiste. Le groupe de la S.F.I.O. paraît avoir fourni à lui seul près de la moitié des voix hostiles : une trentaine de députés et une poignée de sénateurs. On y relève les noms de M. Léon Blum, de M. Vincent Auriol, de M. Marx Dormoy et de M. Jules Moch, qui n’ont pas caché leur opposition au texte.
Vient ensuite le groupe radical et radical-socialiste, partagé mais qui a donné une trentaine de voix au « non », députés et sénateurs mêlés à parts presque égales. Trois anciens élus communistes, aujourd’hui rattachés à l’Union populaire française, ont également voté contre. Le reste — une quinzaine de voix — se disperse entre la gauche indépendante, l’Union socialiste républicaine et quelques élus de centre ou de droite.
De ce dernier côté, les refus sont rares : sept tout au plus, et ce sont des individualités, non un groupe. La droite parlementaire, dans son ensemble, a suivi le gouvernement. Autrement dit, sur les quatre-vingts, une large majorité — de l’ordre de soixante-dix — vient de la gauche ou du centre-gauche. Le camp du refus est d’abord celui-là.
Au nom de quoi ils disent non
Les motifs affichés se recoupent d’un banc à l’autre. Ceux qui ont refusé disent ne pas vouloir signer un blanc-seing : accorder au gouvernement, sous la signature du maréchal, un mandat sans terme ni contour leur a paru revenir à consentir « la disparition du régime républicain ». Ils invoquent leur attachement aux libertés démocratiques et aux lois constitutionnelles de 1875.
Plusieurs prennent soin de distinguer deux choses. Un redressement moral et économique, dans la détresse où le pays se trouve, beaucoup d’entre eux l’auraient accepté ; ce qu’ils refusent, c’est l’abandon en bloc de la souveraineté du Parlement. C’était déjà, pour l’essentiel, le sens de la motion déposée avant la séance par M. Vincent Badie et ses cosignataires — dont on lira le détail par ailleurs.
M. Badie, député radical-socialiste de l’Hérault, reste la figure la plus en vue de ce refus : empêché de défendre sa motion à la tribune, il a quitté la salle avec les opposants. On lui prête, à propos de cette soirée, un « Vive la République quand même ! » que se répètent ses proches. Ce propos, rapporté de bouche à oreille, n’a pas été consigné.
Ce qu’on ne sait pas encore
Les chiffres, eux, restent incomplets. On tient le total — quatre-vingts, soit cinquante-sept députés et vingt-trois sénateurs — et l’on tient la couleur d’ensemble de cette minorité. On connaît quelques grands noms. Mais le décompte nominatif complet des quatre-vingts n’est pas établi à cette heure, et la ventilation par groupe reste une lecture, non un état civil.
Elle dépend en effet du rattachement de plusieurs élus, aux frontières mal fixées entre gauche indépendante, Union socialiste républicaine et divers. Les nombres avancés ici sont les meilleurs qu’on puisse arrêter ce soir ; ils demandent à être vérifiés à mesure que les groupes publieront le vote de leurs membres.