Pierre Laval, l'homme qui a emporté le vote
Ministre d'État, artisan discret et tenace de la révision constitutionnelle, Pierre Laval a conduit dix jours de couloirs et de promesses pour obtenir, hier, la majorité dont le maréchal Pétain avait besoin.
On ne l'a guère vu à la tribune du Grand Casino, hier. C'est depuis les coulisses, les salles de café et les chambres d'hôtel de Vichy que Pierre Laval a mené la partie décisive. Pendant dix jours, le ministre d'État a sillonné la ville thermale, abordant les uns après les autres les parlementaires hésitants, distribuant les assurances, jouant de chaque levier disponible. Le résultat — 569 voix pour, 80 contre — est à la mesure du travail accompli.
L'homme est connu des milieux républicains pour ce talent-là : convaincre, accommoder, manœuvrer. Né en 1883 dans le Puy-de-Dôme, fils d'un cafetier-boucher de Châteldon, il s'est hissé dans la politique par le droit et les coudes. Avocat d'abord — défenseur de syndicalistes et de militants ouvriers —, il entre à la Chambre dès 1914 sous l'étiquette socialiste d'Aubervilliers, ville dont il devient maire.
Du socialisme aux affaires : un itinéraire singulier
La trajectoire de Laval déconcerte ses contemporains. Commencée à gauche, elle a glissé vers le centre puis vers la droite sans que l'intéressé ait jamais jugé utile d'en rendre compte publiquement. Il quitte la S.F.I.O. en 1924, se fait réélire sous l'étiquette « socialiste indépendant », puis abandonne peu à peu cette bannière pour siéger parmi les non-inscrits. Sénateur depuis 1927, il multiplie les portefeuilles : Travaux publics sous Painlevé, Travail sous Tardieu — c'est lui qui fait voter la loi sur les assurances sociales en 1930 —, puis Affaires étrangères à partir d'octobre 1934.
Deux fois président du Conseil — en 1931-1932, puis en 1935-1936 —, il a conduit une politique de rigueur budgétaire qui lui a valu l'hostilité des milieux populaires et la méfiance durable d'une partie de la gauche. Sa fortune personnelle, bâtie dans les journaux et la radio, lui confère une indépendance qui intrigue autant qu'elle dérange. Dans les années récentes, il a cherché à ménager Rome et Berlin, convaincu que la paix continentale passait par un dialogue direct avec les régimes forts. Sa rencontre à Rome avec Mussolini en janvier 1935 avait fait couler beaucoup d'encre.
Dix jours pour emporter une majorité
Depuis le départ du gouvernement de Bordeaux pour Vichy, fin juin, Laval n'a pas ménagé ses efforts. Il s'est installé comme l'homme-pivot de la révision constitutionnelle, avançant l'argument que la IIIe République, épuisée par la défaite, n'était plus en mesure de gouverner un pays en détresse. Aux républicains de la vieille école, il a promis que les commissions parlementaires continueraient à travailler auprès du nouveau gouvernement. Aux sénateurs anciens combattants, il a offert des assurances sur le maintien de l'ordre.
La torpille du 3 juillet a servi ses desseins. L'attaque de la flotte française à Mers el-Kébir par la marine britannique — près de 1 300 marins tués — a déchaîné une vague d'indignation et d'anglophobie dans les couloirs. Des parlementaires qui hésitaient encore ont fait part de leur lassitude envers l'alliance britannique. Laval a su utiliser ce ressentiment, en répétant que la France devait d'abord regarder vers le continent.
Le cas de Pierre-Étienne Flandin illustre bien ces méthodes. Arrivé à Vichy le 7 juillet dans un état d'esprit peu favorable à la révision, Flandin avait d'abord exprimé des réserves publiques sur le projet. Une soirée de conciliabules avec Laval a suffi à retourner la situation : le lendemain, l'ancien président du Conseil apportait son ralliement, entraînant dans son sillage plusieurs parlementaires indécis.
Le matin du 10 juillet, lors de la réunion officieuse qui précédait la séance, Laval a lu à voix haute une lettre du maréchal Pétain approuvant la démarche. Le prestige du vainqueur de Verdun a fait le reste. À seize heures, le vote a consacré ce travail de longue haleine.
Un homme fort au style discret
Ceux qui l'ont côtoyé cette semaine dans les salles de l'Hôtel du Parc décrivent un homme affable, attentif, toujours prêt à écouter un grief. Sa cravate blanche est devenue, dit-on, sa marque autant que sa voix grave et son accent auvergnat. Le contraste est saisissant avec la figure tutélaire du maréchal, dont il semble n'ambitionner que d'être le serviteur efficace.
Ministre d'État, il est l'homme fort du moment, et l'on le dit appelé à de plus hautes fonctions. Il apparaît déjà comme la deuxième personnalité de l'État en construction. Ce que sera exactement ce nouvel État, nul ne le sait encore avec certitude. Le texte voté hier confie au maréchal les pleins pouvoirs pour promulguer une nouvelle constitution « garantissant les droits du travail, de la famille et de la patrie ». La formule est générale ; l'architecture reste à bâtir.