Dans la salle du Grand Casino : un témoin de la séance
Il a passé la journée d’hier dans l’enceinte du Grand Casino, transformée en chambre du Parlement réuni. Réunion préparatoire du matin, lecture par M. Laval de la lettre du Maréchal, ralliement de M. Flandin, incident autour de M. Badie empêché de gagner la tribune, puis le scrutin et l’annonce du résultat : il raconte ce qu’il a vu et entendu, sans rien farder de la confusion qui régnait. Un long entretien recueilli à chaud, dans la chaleur de juillet et la gravité du désastre.
Nous l’avons retrouvé hier soir, au sortir de la séance, dans le hall d’un hôtel de la ville d’eaux où s’entassent depuis quelques jours parlementaires, fonctionnaires et journalistes. Il a vécu de l’intérieur cette journée du 10 juillet où le Parlement réuni a remis au maréchal Pétain le soin de donner à la France une constitution nouvelle. Témoin et non acteur, placé là par son métier dans la salle même du Grand Casino, il a suivi heure après heure le déroulé d’une séance qu’on dit déjà historique.
Il parle posément, en homme encore saisi par ce qu’il a vu, et ne cache pas que tout, dans cette journée, ne fut pas clair : les allées et venues incessantes, les conciliabules dans les couloirs, l’incident qui empêcha M. Badie de monter à la tribune et dont, avoue-t-il, les récits divergent déjà. Nous avons tenu à recueillir son témoignage tel quel, avec ses certitudes et ses doutes, plutôt qu’une version lissée des événements.
Le témoin que nous faisons parler ici n’est pas une personne réelle et nommée : c’est une figure composite, assemblée à partir de ce qu’un journaliste accrédité ou un membre du personnel de la station, présent dans la salle ce jour-là, pouvait observer et rapporter. Ses propos restituent l’atmosphère et le déroulé de la séance sans prêter à quiconque de paroles authentifiées.
Un témoin de la séance du 10 juillet au Grand Casino (figure composite — journaliste accrédité ou membre du personnel de la station, ne nommant personne de réel)
Note de rédaction : entretien reconstitué. L’interlocuteur est un personnage composite — un témoin anonyme présent dans la salle du Grand Casino le 10 juillet 1940, journaliste accrédité ou employé de la station. Ses propos ne sont pas des citations authentifiées : ils assemblent ce qu’un tel observateur pouvait voir et entendre ce jour-là. Sur l’incident qui empêcha M. Badie de gagner la tribune, l’entretien rapporte les versions qui circulent sans trancher entre elles, les récits divergeant à cette date.
Vous étiez dans la salle du Grand Casino dès le matin. Quelle impression première en avez-vous gardée ?
Celle d’un lieu qui n’était pas fait pour cela. Le Grand Casino, c’est une salle de spectacle, une salle de jeu et de concerts ; on y a installé en hâte une enceinte parlementaire. Imaginez la scène, les fauteuils de velours, les balcons dorés, et là-dedans six cent cinquante hommes graves, en sombre, qui cherchent leur place dans un décor de théâtre. La chaleur de juillet pesait déjà à l’entrée, les fenêtres entrouvertes ne tiraient guère, et l’on sentait monter, à mesure que la salle se remplissait, cette odeur de foule et de poussière chaude des grands rassemblements. Le contraste entre la frivolité du lieu et la gravité de l’heure m’a frappé dès le premier regard.
L’affluence était considérable, dit-on. La salle a-t-elle suffi à contenir tout ce monde ?
Tout juste, et l’on s’y pressait. On parlait d’environ six cent cinquante députés et sénateurs réunis ensemble, ce qui ne s’était guère vu : d’ordinaire les deux Chambres siègent séparément. Là, tout le Parlement de France tenait dans cette salle de casino, les uns assis, les autres debout dans les travées ou agglutinés contre les murs. Les huissiers avaient fort à faire pour ménager les passages. Il y avait un va-et-vient perpétuel, des groupes qui se formaient et se défaisaient, des hommes qu’on hélait à voix basse. On se serait cru, par moments, dans le foyer d’un théâtre à l’entracte, sauf que ce qui se jouait n’avait rien d’un divertissement.
Il y a eu, le matin, une réunion préparatoire. Qu’avez-vous pu en saisir ?
Beaucoup, car j’étais placé de manière à entendre. Dès le début de la matinée, avant le vote proprement dit, les parlementaires se sont retrouvés pour une réunion préalable où l’on a discuté le texte et entendu le gouvernement. C’est là que M. Laval a tenu le rôle principal. Il s’est montré maître de lui, allant et venant, parlant aux uns et aux autres, expliquant le projet, promettant des garanties, des modifications, l’assurance que la nation serait consultée et que des assemblées seraient créées. Il avançait, reculait, revenait : un homme qui mène une affaire et qui sait où il veut conduire la salle. On sentait que rien, dans cette journée, ne serait laissé au hasard de son côté.
On dit que M. Laval a lu une lettre du maréchal Pétain. Avez-vous assisté à ce moment ?
J’y étais, et ce fut, je crois, l’instant qui fit pencher bien des hésitants. M. Laval, pour clore son propos, a donné lecture d’une lettre du Maréchal. Le nom seul de Pétain impose dans cette assemblée un respect qu’aucun autre n’obtient : le vainqueur de Verdun, l’homme à qui l’on a remis le pays dans son malheur. Lorsque M. Laval a lu ces lignes, il s’est fait dans la salle un silence d’une autre qualité que les précédents — non plus le brouhaha qu’on fait taire, mais une attention recueillie. Le Maréchal n’était pas là en personne ; sa lettre, lue par un autre, suffisait à peser de tout son poids. Après cela, beaucoup de ceux qui doutaient encore le matin paraissaient résolus.
M. Flandin est intervenu, nous a-t-on dit. Quel effet a produit son intervention ?
Un effet décisif, de l’avis de tous ceux que j’ai entendus dans les couloirs. M. Flandin, dont on connaît le poids et la prudence, a pris la parole pour se ranger derrière le Maréchal et l’idée d’un ordre nouveau, tout en marquant son attachement à la liberté et à la dignité de l’homme. Venant de lui, qui n’est pas suspect de précipitation, ce ralliement a rassuré les indécis. C’est qu’il y avait, parmi ces parlementaires, beaucoup d’hommes troublés, partagés, qui cherchaient une caution avant de se prononcer. Quand une figure de cette autorité se déclare, elle entraîne derrière elle tous ceux qui n’attendaient qu’un signe. On a bien senti, à ce moment-là, que la partie était jouée.
Vous évoquiez l’incident autour de M. Badie. Que s’est-il passé, selon ce que vous avez vu ?
Voilà précisément ce dont je veux vous parler avec prudence, car c’est ici que ma vue et celle de mon voisin ne s’accordent plus. M. Badie, ce député qui avait, avec d’autres, préparé un texte différent — on parle d’une déclaration signée de plusieurs de ses collègues — a voulu gagner la tribune pour la faire connaître et la mettre aux voix. Et il en a été empêché. Cela, tout le monde l’a constaté : il n’a pas pu parler. Mais sur le comment, les récits divergent, et je ne veux pas vous donner pour certain ce que je ne suis pas sûr d’avoir bien vu.
Qu’avez-vous cru voir, justement ?
Pour ma part, dans le mouvement et la presse de la salle, j’ai cru voir des huissiers s’interposer sur son passage, lui barrer la route vers l’estrade. C’est l’image que j’ai gardée : ces hommes en habit qui se placent entre lui et la tribune. Mais je dois être honnête avec vous : d’autres, autour de moi, affirment que c’est M. Fernand Bouisson lui-même qui s’est interposé pour l’empêcher d’aborder la tribune et de mener son affaire à son terme. M. Badie, à ce que l’on me rapporte, dit lui-même avoir été empêché. De là où j’étais, dans cette cohue et cette chaleur, je ne jurerais pas du détail. Les deux versions courent déjà dans les couloirs, et je me garderai de trancher entre elles.
Pourquoi cette réserve ? Ne pourriez-vous pas, à la réflexion, démêler ce qui s’est réellement produit ?
Je m’y refuse, et c’est par scrupule. Songez à ce qu’était la salle à cet instant : une foule serrée, des hommes debout, des cris, des bras qui se lèvent, un brouhaha où la voix du président se perdait par moments. Dans pareil tumulte, dix témoins placés à dix endroits différents rapporteront dix choses. J’ai vu un empêchement, j’ai vu des hommes faire barrage ; que ce fût l’ordre du président transmis par les huissiers, ou le président en personne, ou les deux à la fois, je l’ignore sincèrement. Mieux vaut, je crois, dire honnêtement « je ne sais pas au juste » que de fixer dans l’airain une version qui sera peut-être démentie demain. Ce qui est sûr, c’est que M. Badie n’a pu se faire entendre.
Passons au scrutin lui-même. Comment s’est-il déroulé ?
Avec une solennité un peu lasse, si je puis dire. Après les discours, les explications de M. Laval, les diverses interventions, on est venu au vote. Le climat avait changé depuis le matin : la résistance des opposants paraissait brisée, l’issue ne faisait plus guère de doute pour personne. On a procédé au dépouillement dans le silence relatif d’une assemblée fatiguée par des heures de débats et de chaleur. J’ai vu des visages graves, certains fermés, d’autres soulagés que l’épreuve s’achève. Il n’y avait dans cette salle ni triomphe ni exaltation : plutôt l’accablement d’hommes qui sentent le désastre du pays peser sur chacun de leurs gestes.
Et l’annonce du résultat ? Quel a été le décompte exact ?
Le résultat a été proclamé, et le voici tel qu’on l’a donné : cinq cent soixante-neuf voix pour, quatre-vingts contre, et une vingtaine d’abstentions, sur près de six cent cinquante votants. Une majorité écrasante, vous le voyez. À l’énoncé des chiffres, il n’y a pas eu de clameur, pas d’éclat : un murmure, quelques mouvements, et cette impression que chacun mesurait en lui-même la portée de ce qui venait de se faire. Les quatre-vingts qui ont dit non, on les remarquait à leur silence obstiné. Mais le nombre était sans appel : le Parlement venait de remettre au Maréchal le soin de refaire la constitution du pays.
Quelle atmosphère régnait dans la salle une fois le vote acquis ?
Une atmosphère lourde, où la fatigue le disputait à la gravité. On était au cœur de juillet, la chaleur n’était pas tombée, les hommes s’épongeaient le front, dénouaient leur col. Beaucoup sont restés un moment immobiles, comme on demeure après qu’une grande chose s’est accomplie et qu’on n’en mesure pas encore toute l’étendue. Il faut dire que rien, dans cette salle, ne permettait d’oublier le malheur de fond : la France envahie, l’armistice signé voilà quelques semaines, le gouvernement réfugié dans cette ville d’eaux. Ce vote ne se comprenait que sur ce fond de désastre. On ne fêtait pas une victoire ; on prenait acte d’une nécessité que chacun ressentait à sa façon, dans la défaite commune.
Un dernier mot. Qu’emporterez-vous de cette journée, vous qui l’avez vue de si près ?
J’emporterai le contraste, qui ne me quitte pas : ce décor de casino, ces dorures de salle de spectacle, et là-dedans la France entière qui décidait de son sort dans la chaleur et la fatigue. J’emporterai aussi la confusion de certains moments — l’affaire Badie, les allées et venues, les versions qui se contredisent — car elle dit bien que l’histoire, quand on la vit, n’a pas la netteté qu’on lui prêtera plus tard. Pour le reste, le nom du Maréchal aura plané sur tout, sans qu’il parût en personne. Ce que deviendra ce que l’on a voté hier, je n’en sais rien et ne veux rien en préjuger : je ne suis qu’un témoin, et un témoin ne devine pas l’avenir. Je dis ce que j’ai vu, et je m’en tiens là.