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Entretien | « On nous a promis des garanties » : un parlementaire raconte la veille du vote

Au lendemain du vote qui a confié les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain, un parlementaire qui hésitait encore l’avant-veille accepte de revenir, à voix nue, sur ces journées de Vichy. Les démarches de M. Laval, la lettre du Maréchal lue dans la matinée du 10, le ralliement de M. Flandin, les contre-projets repoussés, et ce doute qui ne le quittait pas dans les couloirs du Grand Casino : fallait-il un exécutif fort, ou refusait-on de signer un blanc-seing ? Un long entretien sur l’indécision d’un homme de juillet.

Propos recueillis par notre envoyé spécial à Vichy 12 juillet 1940, 07h00 17 min de lecture

Il nous reçoit dans le hall d’un hôtel de Vichy transformé en antichambre du pouvoir, parmi les valises que l’on n’a pas défaites et les conversations que l’on tient à mi-voix. La ville, qui comptait il y a peu une vingtaine de milliers d’âmes, en abrite aujourd’hui plusieurs fois plus : ministères logés dans les villas d’eau, sénateurs et députés répartis d’hôtel en hôtel, fonctionnaires venus du Nord avec ce qu’ils ont pu emporter. C’est dans ce décor de cure et de désastre que s’est joué, mercredi, le vote dont chacun ici mesure la gravité sans toujours en saisir la portée.

Notre interlocuteur a voté. Il ne dira pas dans quel sens, et nous avons accepté de respecter cette réserve, comme nous avons accepté de taire son nom. Ce qu’il a accepté de nous livrer, c’est autre chose, et de plus rare : le cheminement d’un homme qui, l’avant-veille encore, ne savait pas ce qu’il ferait. Un indécis du matin, comme il y en eut beaucoup dans ces couloirs, et qui parle ici pour cette part hésitante de l’Assemblée que les chiffres du scrutin ne disent pas.

Nous publions ses propos comme un témoignage situé, daté de ces journées de juillet, et non comme une profession de foi. Il avance des doutes ; il n’en cache aucun ; il refuse pourtant qu’on les transforme en regrets, parce qu’à l’heure où il parle nul ne sait ce que produira l’ouvrage qui vient d’être engagé.

Grand entretien

Un parlementaire qui hésitait jusqu’au matin du vote

Note de rédaction : cet entretien ne prête de propos à aucune personne réelle nommée. Il s’agit d’une figure composite, reconstruite à partir des sensibilités plausibles des parlementaires hésitants réunis à Vichy en juillet 1940 — anciens combattants, modérés, élus du Front populaire désorientés par le désastre. Les réponses condensent ces hésitations connues ; elles ne sont pas des citations authentifiées et s’en tiennent à ce qui pouvait être su, dit ou redouté ces jours-là, sans rien préjuger de la suite.

Vous nous dites avoir hésité jusqu’au dernier matin. Qu’est-ce qui, dans ces journées de Vichy, rendait la décision si difficile ?

Tout, à dire vrai. On ne délibère pas sereinement dans une ville qui n’est pas faite pour cela. Nous logeons à l’hôtel, parfois à plusieurs, on se croise dans les couloirs, on se hèle au café, et les nouvelles passent de bouche à oreille avant de passer par les voies régulières. Le pays est coupé en deux, des millions de gens sont sur les routes ou ne sont pas rentrés, et nous voilà sommés de nous prononcer en quelques heures sur la forme même de l’État. Ajoutez à cela que beaucoup d’entre nous ont été élus voici quatre ans dans un tout autre climat, pour un tout autre dessein. On nous demandait, en somme, de tirer les conséquences d’un effondrement que personne n’avait voulu. Voilà pourquoi tant d’hommes, autour de moi, n’étaient pas fixés le matin du 10. Moi le premier.

M. Laval a beaucoup vu les parlementaires ces jours derniers. Que vous a-t-il dit, à vous et à vos collègues hésitants ?

Il a fait ce qu’il sait faire : il est venu dans les couloirs, il a parlé bas, il a écouté les objections une à une. Son argument tenait en deux mots : la réforme et les garanties. La réforme, parce que les institutions de 1875 nous ont conduits là où nous sommes, et qu’il faut un pouvoir capable de relever le pays. Les garanties, parce qu’il jurait que rien ne se ferait sans nous : que les commissions parlementaires continueraient de siéger et de travailler avec le gouvernement, que la nouvelle constitution serait soumise à la ratification de la nation, que nous ne disparaissions pas, que nous nous mettions seulement en retrait le temps de l’ouvrage. Il répétait qu’il ne parlait pas en son nom, mais au nom du Maréchal. C’est cela qu’il fallait croire, ou ne pas croire.

Et le croyiez-vous ? Ces garanties vous paraissaient-elles sérieuses ?

J’aimerais vous répondre sans détour, mais ce serait vous mentir sur l’état où nous étions. Disons que je voulais les croire, et que vouloir croire n’est pas tout à fait croire. Sur le papier, l’engagement était clair : ratification par la nation, commissions maintenues. Mais une promesse de couloir n’a pas la force d’un texte. Plusieurs de mes collègues le faisaient observer : si ces garanties comptaient tant, pourquoi ne pas les inscrire noir sur blanc dans la loi elle-même ? On nous répondait que le moment commandait la confiance, que chicaner sur les mots quand l’ennemi est dans le pays, c’était se déshonorer. Cet argument-là pesait lourd. Il pesait peut-être trop lourd.

Le matin du 10, M. Laval a lu une lettre du maréchal Pétain. Quel effet cette lecture a-t-elle produit dans la salle ?

Un effet considérable, je ne le cacherai pas. Tant que c’était M. Laval qui parlait, on pouvait se dire : c’est un homme politique, il défend son affaire, il a ses raisons. Mais quand on a entendu que le Maréchal lui-même demandait ces pouvoirs, qu’il y attachait son nom et son honneur, beaucoup d’hésitants ont senti le sol se dérober sous leur réserve. Le Maréchal n’est pas un homme de parti. C’est le vainqueur de Verdun, c’est celui vers qui le pays s’est tourné dans le malheur. Refuser à M. Laval, c’était discuter ; refuser au Maréchal, c’était presque manquer au pays. Cette lettre a fait, à elle seule, basculer des consciences qui flottaient. La mienne en a été ébranlée, je l’avoue.

Le ralliement de M. Flandin a aussi marqué les esprits. Pourquoi a-t-il tant compté ?

Parce que M. Flandin n’est pas un homme que l’on emporte facilement, et que sa parole engage toute une sensibilité modérée à laquelle beaucoup d’entre nous appartiennent. Quand un homme de ce poids, dont on connaît la prudence, dit publiquement qu’il faut voter, il donne aux indécis ce qu’ils cherchent désespérément : une couverture, le sentiment de n’être pas seuls, de n’être pas dupes. On se dit : si lui s’y résout, c’est que la chose est raisonnable, c’est que je ne cède pas à la peur mais à la raison. Son ralliement a fait plus que des discours. Il a rendu le vote respectable aux yeux de ceux qui craignaient de s’y abaisser.

Il y avait pourtant d’autres voies. On a parlé d’un contre-projet de M. Taurines, d’une motion de M. Badie. Pourquoi n’ont-ils pas rallié les hésitants comme vous ?

Ils auraient pu, et c’est tout mon regret. Le texte que défendaient M. Taurines et plusieurs sénateurs disait à peu près ce que beaucoup d’entre nous pensaient tout bas : oui aux pleins pouvoirs au Maréchal pour rétablir l’ordre et relever le pays, mais réservons l’élaboration de la constitution au Parlement et au Maréchal lui-même, sans remettre cet ouvrage entre les mains du gouvernement. C’était une manière de donner sans tout donner, de faire confiance à l’homme sans signer pour son entourage. La motion de M. Badie, elle, mettait en garde plus nettement contre une loi qui mènerait à la disparition du régime républicain. Voilà des textes faits pour des hommes comme moi.

Alors qu’est-ce qui les a empêchés de l’emporter ?

La procédure, et le temps. On ne les a pour ainsi dire pas laissés venir. M. Badie n’a pu défendre sa motion comme il l’aurait fallu ; on a réglé l’ordre des choses de telle façon que le texte du gouvernement passe le premier et balaie le reste. Quand un contre-projet n’est pas appelé, débattu, mis en lumière, il meurt avant d’avoir vécu, et les hésitants qui s’y seraient ralliés se retrouvent devant un choix qu’on a réduit à deux termes : le texte tel quel, ou rien. Or « rien », dans le moment où nous sommes, paraissait à beaucoup une dérobade coupable. On nous a placés en somme devant un mur, et l’on s’étonne ensuite que nous l’ayons franchi.

Au fond de vous, qu’est-ce qui plaidait pour le oui, et qu’est-ce qui plaidait pour le doute ?

Pour le oui, l’évidence du désastre. Regardez où nous en sommes : l’armée défaite, le territoire occupé pour une large part, l’administration dispersée, la population sur les routes. Un État qui délibère encore comme avant, qui s’épuise en combinaisons de couloir, qui met huit jours à former un cabinet, cet État-là ne relèvera pas le pays. Il faut une main ferme, un exécutif qui décide vite et qu’on n’entrave pas à chaque pas. Cela, je le crois sincèrement. Pour le doute, l’étendue de ce qu’on nous demandait. Donner pour relever, oui. Donner sans bornes et sans terme fixé, c’est autre chose. Entre l’autorité dont le pays a besoin et le blanc-seing que nul homme sage ne devrait signer, la frontière est mince, et je n’étais pas sûr, le matin du 10, de savoir de quel côté nous mettait le texte.

Ce mot de « blanc-seing » revient beaucoup dans les couloirs. Qu’est-ce qui vous effrayait au juste ?

Non pas le Maréchal, entendons-nous bien. Sa personne nous rassure : on n’imagine pas qu’un tel homme abuse de la confiance d’un pays meurtri. Ce qui m’effrayait, c’est le texte par-delà l’homme. Une loi ne dure pas le temps d’un homme ; elle institue des pouvoirs qui survivent à celui qui les reçoit. On nous demandait de remettre l’ouvrage constitutionnel à un gouvernement, c’est-à-dire à des hommes qui changeront, dont nous ne maîtriserons pas la liste, et de nous dessaisir nous-mêmes du droit de regard. Voilà la crainte : non pas une trahison, mais une habitude. Que ce qui se donne dans l’urgence ne se reprenne plus quand l’urgence aura passé. Je n’affirme pas qu’il en sera ainsi. Je dis seulement que rien, dans le texte, ne m’assurait du contraire.

Vous insistez sur le prestige du Maréchal. N’est-il pas, pour beaucoup d’hésitants, la véritable raison du vote ?

Sans lui, ce vote n’aurait pas eu lieu, ou n’aurait pas eu cette ampleur. Comprenez bien : le pays s’est remis à lui dans le pire moment, comme on se remet à un père. Il a accepté la charge quand d’autres fuyaient. On ne lui prête pas l’ambition d’un dictateur ; on lui prête au contraire le désintéressement d’un vieux soldat qui n’a plus rien à conquérir et qui se sacrifie. C’est précisément ce prestige qui a tranché tant d’hésitations, y compris chez ceux qui, comme moi, redoutaient l’étendue des pouvoirs. On s’est dit : entre nos doutes et le jugement du Maréchal, peut-être faut-il faire taire nos doutes. Est-ce de la sagesse ou de la facilité ? Je me le demande encore ce matin.

Une nouvelle constitution est annoncée. Qu’en attendez-vous, concrètement ?

J’en attends qu’elle tienne les promesses qu’on nous a faites pour l’obtenir. On nous a dit qu’elle garantirait les droits du travail, de la famille et de la patrie, et qu’elle serait soumise à la nation. C’est sur ces mots que beaucoup d’entre nous ont voté. J’attends donc, d’abord, que la nation soit bien consultée, et non mise devant le fait accompli. J’attends ensuite que le Parlement, sous une forme ou une autre, garde une voix, qu’on ne légifère pas indéfiniment sans nous. J’attends enfin que ce pouvoir fort qu’on réclame serve à relever le pays et non à régler des comptes anciens. Si la constitution qui vient répond à cela, j’aurai eu raison de surmonter mes doutes. Si elle y manque, je n’aurai pas fini de me les reprocher.

Un dernier mot. Si c’était à refaire, ce matin, sauriez-vous ce qu’il faut faire ?

Pas davantage qu’avant-hier, et c’est là ma seule franchise. On voudrait, après coup, parer son vote des raisons les plus nobles ; la vérité est plus pauvre. J’ai pesé l’abîme où le pays est tombé, la lettre du Maréchal, la parole de M. Flandin, les garanties de M. Laval, et de l’autre côté la crainte de signer plus que je ne voulais. À un moment, il a fallu lever la main ou la retenir, et nul ne vous accorde le temps d’être certain. Ce que je sais, c’est qu’aucun de nous n’a voté gaiement, et que ceux qui prétendront demain n’avoir jamais hésité mentiront. Pour ma part, je vous demande d’imprimer mon doute tel qu’il est. Il vaut mieux, je crois, qu’un homme avoue n’avoir pas su, plutôt qu’il se fabrique après coup une assurance qu’il n’avait pas.

Le contexte

Réunis à Vichy, faute de pouvoir siéger à Paris occupé, les députés et sénateurs ont été appelés à se prononcer sur une révision des lois constitutionnelles de 1875.

Les 9 juillet, les deux chambres ont voté séparément le principe d’une révision, à de très larges majorités.

Le 10 juillet au matin, M. Laval a réuni les parlementaires et lu une lettre du maréchal Pétain demandant les pleins pouvoirs ; M. Flandin s’est rallié publiquement.

Un contre-projet du sénateur Taurines et une motion du député Badie ont été écartés de la discussion ; le texte du gouvernement a été adopté l’après-midi du 10 juillet.

L’entretien restitue l’état d’esprit d’un hésitant à chaud et ne préjuge en rien de la suite de l’ouvrage constitutionnel annoncé.

État des informations

Ce témoignage est une reconstruction composite, sans personne réelle nommée. Il s’en tient à ce qui pouvait être su, dit ou redouté à Vichy les 10 et 11 juillet 1940 et ne révèle rien de la suite.

Ce que l’on sait

  • L’Assemblée nationale réunie à Vichy a adopté, le 10 juillet 1940, une loi confiant au gouvernement, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, le soin d’établir une nouvelle constitution.
  • M. Laval a mené les démarches auprès des parlementaires et lu, le 10 au matin, une lettre du Maréchal appuyant la mesure.
  • M. Flandin s’est rallié publiquement à la mesure ; un contre-projet du sénateur Taurines et une motion du député Badie ont été écartés de la discussion.

Ce que l’on ignore

  • On ignore quelle forme exacte prendra la nouvelle constitution annoncée et dans quel délai elle sera établie.
  • Nul ne sait si les garanties promises en couloir — maintien des commissions, ratification par la nation, voix conservée au Parlement — seront tenues.
  • L’étendue réelle et la durée des pouvoirs ainsi confiés restent indéterminées.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — figure composite d’un parlementaire hésitant

Entretien fictif des « Échos du Passé ». Aucune personne réelle nommée : les réponses condensent des sensibilités d’hésitants documentées (anciens combattants, modérés, élus désorientés) et imitent une parole recueillie à chaud à Vichy en juillet 1940, sans citation authentifiée.

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