De Compiègne à Vichy : comment on en est arrivé là
En moins de deux mois, la France a perdu une bataille, changé de gouvernement, signé un armistice et déplacé son État dans une ville d’eaux. Récit d’un enchaînement que peu auraient cru possible au printemps.
Pour comprendre ce qui se joue cette semaine à Vichy, il faut remonter le fil. Rien, dans l’ordre des choses, ne préparait les Français à voir leurs représentants délibérer, début juillet, dans le hall d’un casino thermal. Cet enchaînement n’est pas un coup de théâtre isolé : c’est la suite, presque mécanique, d’un effondrement militaire que personne n’avait su prévoir dans cette ampleur.
Reprenons donc, étape par étape, la chaîne des faits connus — celle qui mène d’une percée allemande dans les Ardennes au vote que vient de rendre l’Assemblée nationale.
Mai-juin : l’effondrement du front
Tout part de l’offensive lancée le 10 mai. En quelques semaines, le front occidental, que l’on croyait tenu, cède. Les colonnes blindées allemandes prennent de vitesse les états-majors ; les communications se rompent ; les routes se couvrent de réfugiés. Le 14 juin, Paris, déclarée ville ouverte, est occupée. Le gouvernement, déjà parti, se replie vers la Loire puis vers Bordeaux.
À Bordeaux, le président du Conseil Paul Reynaud plaide encore pour continuer la lutte avec l’Empire et l’allié britannique. Mais la majorité de son cabinet ne le suit plus. Le 16 juin, Reynaud cède la place. Le président de la République, M. Albert Lebrun, appelle le maréchal Pétain à former le gouvernement.
Le maréchal au pouvoir, l’armistice à Rethondes
Le choix de Pétain n’a rien d’anodin. Le vainqueur de Verdun jouit auprès des Français d’un prestige presque sans rival : on voit en lui le soldat de sang-froid, l’homme des situations désespérées. Dès le 17 juin, il s’adresse au pays pour annoncer qu’il faut « cesser le combat » et qu’il demande à l’ennemi les conditions d’un armistice.
Ces conditions, on les connaît cinq jours plus tard. Le 22 juin, l’armistice est signé dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne — au même endroit, et dit-on dans le même wagon, où l’Allemagne avait dû s’incliner en novembre 1918. La symétrie n’a échappé à personne. Le pays apprend les clauses au fur et à mesure : démobilisation, prisonniers, partage du territoire, sort de la flotte. L’épreuve militaire est close ; l’épreuve politique commence.
Pourquoi Vichy
Bordeaux n’était qu’un refuge administratif, saturé et peu commode. Restait à fixer le gouvernement quelque part. Le choix s’est porté sur Vichy, pour une raison toute pratique : cette ville d’eaux dispose, hors saison, d’un parc d’hôtels considérable, capable de loger en quelques jours ministères, services et députés. Le Grand Casino, surtout, offre la seule salle assez vaste pour réunir l’Assemblée nationale.
Ainsi le pouvoir s’est-il installé entre les sources thermales et les façades à colonnades, dans un décor de villégiature qui contraste avec la gravité de l’heure. C’est de là que, à la demande du maréchal Pétain, le président Lebrun a convoqué les Chambres : la décision a été arrêtée le 1er juillet, et rendue publique par communiqué le lendemain.
Les manœuvres de la semaine
Reste qu’une convocation ne fait pas une majorité. C’est ici qu’intervient M. Pierre Laval, entré au gouvernement comme ministre dès le 23 juin. Depuis le 29 juin, jour où il a soumis au maréchal un projet de révision constitutionnelle, il n’a cessé d’aller d’un groupe à l’autre, persuadant les hésitants, levant les réticences. Sa méthode tient à la conviction, non à la contrainte : il présente l’abandon des formes parlementaires comme un gage d’ordre et de rénovation.
Un coup de tonnerre est venu peser sur ces tractations. Le 3 juillet, la flotte britannique a ouvert le feu sur les navires français mouillés à Mers el-Kébir, en Algérie, faisant plus d’un millier de morts. Le choc a été immense, jusque chez ceux qui restaient attachés à l’alliance de Londres. L’émotion et la colère contre l’ancien allié ont renforcé, ces jours-ci, la main de ceux qui réclament que la France se donne un pouvoir fort.
Le 4 juillet, le cabinet a adopté le projet ; le 8, il a été présenté aux députés ; dans la nuit du 8 au 9, des contre-projets ont été déposés par ceux qui voulaient encadrer la réforme.
Les votes : ce que met de côté la République de 1875
Le 9 juillet, le Sénat et la Chambre des députés, siégeant séparément, ont reconnu la nécessité de réviser les institutions, à de très larges majorités. Le 10 juillet au soir, réunies en Assemblée nationale dans la salle du Grand Casino, les deux Chambres ont accordé au maréchal Pétain le pouvoir de doter le pays d’une constitution nouvelle. Cette décision met de côté les lois constitutionnelles de 1875, fondatrices du régime parlementaire né voici soixante-cinq ans.
Voilà le point où nous en sommes. En huit semaines, le pays est passé d’une bataille perdue à un changement de gouvernement, d’un armistice à un déplacement de l’État, et d’un repli administratif à une révision de ses institutions. Ce qu’en feront les semaines qui viennent, nul ne le sait encore : l’Assemblée a donné un mandat, elle n’a pas écrit le texte. Mais la chaîne des faits, elle, est claire — et c’est elle que nous avons voulu, ici, rendre lisible.