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Pouvoirs sans abolir la République : les contre-projets écartés

Dans la nuit du 8 au 9 juillet, deux textes alternatifs ont été déposés par des parlementaires soucieux d’encadrer le mandat confié au maréchal Pétain sans sortir du régime républicain. Ils n’ont pas été mis aux voix.

Notre correspondant parlementaire 11 juillet 1940, 09h00 3 min de lecture

Alors que l’Assemblée nationale réunie à Vichy s’apprêtait à voter hier les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain, deux projets alternatifs avaient été soumis la veille par des groupes de parlementaires. Leur point commun : concéder au gouvernement une autorité élargie pour faire face à la crise, tout en refusant de confier un mandat constituant sans contrepartie institutionnelle.

Le premier texte est l’œuvre du député radical-socialiste de l’Hérault Vincent Badie, qui a rassemblé autour de lui quelque vingt-sept cosignataires. La motion reconnaît « la nécessité impérieuse d’opérer d’urgence le redressement moral et économique » et admet de confier tous les pouvoirs au maréchal, mais ses auteurs se « refusent à voter un projet de loi qui aboutirait inéluctablement à la disparition du régime républicain ». En clair : les pleins pouvoirs, oui ; la délégation constituante sans garde-fous, non.

Le second texte émane d’un groupe de trente-huit sénateurs anciens combattants animés par Jean Taurines. Sa logique diffère sensiblement : il prévoit la suspension des lois constitutionnelles de 1875 et confie au maréchal les pouvoirs nécessaires au maintien de l’ordre et au relèvement du pays, mais réserve la rédaction d’une nouvelle constitution aux seules commissions parlementaires — écartant ainsi le gouvernement, et Pierre Laval en particulier, de cette mission.

Les deux projets ont été déposés en commission dans la nuit du 8 au 9 juillet et n’ont pas été retenus au profit du texte gouvernemental. Sur la journée du 10, les circonstances dans lesquelles M. Badie n’a pas pu défendre sa motion à la tribune demeurent matière à contestation : selon une version, le député Fernand Bouisson, ancien président de la Chambre, se serait lui-même interposé physiquement ; selon une autre, ce sont les huissiers qui auraient barré l’accès au pupitre. Les deux motions n’ont en tout état de cause recueilli qu’une cinquantaine de voix à elles deux.

Il faut noter qu’à l’issue du scrutin, Jean Taurines a lui-même voté en faveur du texte gouvernemental, après avoir obtenu de Pierre Laval la garantie que la future constitution serait soumise à ratification populaire — ce qui constituait, pour les anciens combattants, leur principale exigence. Le vote de M. Taurines pour le texte gouvernemental s’explique par la garantie obtenue sur la ratification populaire.

Pour M. Badie et ses vingt-sept cosignataires en revanche, il n’y a pas eu de telle garantie ni de compromis de dernière heure. Leur motion, rejetée sans avoir pu être défendue à la tribune selon leurs propres déclarations, matérialise la tension qui a traversé une fraction du camp républicain hier à Vichy : comment doter le gouvernement des moyens exceptionnels qu’exige la situation sans liquider les formes institutionnelles qui définissent la République ?

Le contexte

Le 9 juillet, la Chambre des députés et le Sénat ont voté séparément, en assemblées préparatoires, le principe d’une révision constitutionnelle.

Le 10 juillet, l’Assemblée nationale réunie en séance plénière a adopté le projet de loi gouvernemental par 569 voix pour et 80 contre, sur 649 votants.

Les lois constitutionnelles de 1875 fondent le régime de la IIIe République. Elles n’ont pas été révisées depuis leur adoption.

Fernand Bouisson, ancien président de la Chambre des députés jusqu’en 1936, est présent à la séance comme simple député ; la séance est présidée par Jules Jeanneney.

État des informations

Cet encadré se limite aux faits connaissables au matin du 11 juillet 1940, au lendemain du vote. Les conditions juridiques et politiques exactes de l’application de la loi votée hier restent entièrement indéterminées à cette heure.

Ce que l’on sait

  • Une motion co-signée par environ vingt-sept parlementaires autour de Vincent Badie a été déposée dans la nuit du 8 au 9 juillet ; elle refusait la disparition du régime républicain tout en acceptant des pouvoirs étendus pour le maréchal.
  • Un contre-projet porté par Jean Taurines et une trentaine-huit sénateurs anciens combattants prévoyait de limiter le rôle du gouvernement dans la rédaction de la future constitution.
  • Aucun des deux textes n’a été soumis au vote de l’Assemblée nationale ; le texte gouvernemental a seul été mis aux voix le 10 juillet.
  • Jean Taurines a voté en faveur du texte gouvernemental le 10 juillet, après avoir obtenu une garantie sur la ratification populaire de la future constitution.
  • Les deux motions alternatives n’ont recueilli ensemble qu’une cinquantaine de voix environ.

Ce que l’on ignore

  • Les conditions précises dans lesquelles M. Badie n’a pas pu accéder à la tribune restent contestées : intervention de Fernand Bouisson, ancien président de la Chambre, ou des huissiers — les deux versions circulent et aucune ne fait l’objet d’un procès-verbal incontestable.
  • Le nombre exact de signataires de la motion Badie (chiffres variant entre vingt-cinq et vingt-huit selon les sources) n’est pas établi avec certitude.
  • On ignore si d’autres tentatives de dépôt d’amendements ont été découragées avant même la séance du 10 juillet.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique — Les Échos du Passé

Cet encadré est rédigé comme s’il paraissait au lendemain du vote, le 11 juillet 1940, en s’en tenant aux informations connaissables à cette date. Les sources consultées sont citées par ailleurs.

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9 juillet 1940, 21h0016 min