Calais rendu, Philippe II reconnaît le roi
Signée ce 2 mai à Vervins, en Thiérache, la paix avec l’Espagne rend au royaume Calais et les places prises depuis trois ans, et arrache au roi Philippe la reconnaissance d’Henri IV comme roi de France. Décryptage de termes qui, sans qu’on en connaisse encore la solidité, retirent aux mécontents catholiques leur appui du dehors.
On tient pour arrêtée, ce jour, la paix négociée depuis février entre les couronnes de France et d’Espagne, dans la petite ville de Vervins, en Thiérache. Trois ans après la déclaration de guerre ouverte, les députés du roi et ceux du roi Philippe se sont accordés sous les yeux du légat du Saint-Père, le cardinal Alexandre de Médicis, envoyé pour conduire les parties à composition.
Le fait qui frappe d’abord est la restitution de Calais. La place, enlevée par les gens de l’archiduc Albert au printemps de l’an 1596, revient à la couronne, avec les autres conquêtes que l’Espagne tenait sur la frontière de Picardie et jusque sur les côtes de Bretagne. En échange, le roi rend ce qu’il occupait du côté de Bourgogne et renouvelle les renoncements anciens sur la Flandre et l’Artois.
Mais l’article que l’on retiendra ici touche moins aux villes qu’au titre. Le roi Philippe, qui longtemps soutint les armes de la Ligue et disputa la couronne au nom de sa fille, reconnaît désormais Henri IV comme roi de France. C’est le point qu’il faut peser, car il ne regarde pas seulement le dehors du royaume : il en change le dedans.
Ce que porte le traité
Les termes tiennent en peu de mots, quoique la négociation ait été longue. L’Espagne rend Calais, et avec elle les places gagnées depuis l’ouverture de la guerre, du côté du Vermandois comme sur la côte bretonne où elle avait mis garnison. Le roi, de son côté, restitue ce qu’il détenait vers le Charolais et redit les renonciations à la Flandre et à l’Artois que les traités d’autrefois avaient réglées. On dit, sans qu’il faille y voir plus qu’un premier jugement, que l’accord se rapporte pour l’essentiel aux bornes fixées voici près de quarante ans, au traité conclu jadis au Cateau-Cambrésis.
La médiation vient de Rome. Le pape Clément VIII, qui absolut le roi il y a trois ans, a poussé aux pourparlers et y a délégué son légat ; les conférences se sont ouvertes le neuvième jour de février. Que le Saint-Siège se soit fait l’artisan d’une paix entre deux princes catholiques, cela se comprend de soi ; il reste à savoir ce que Madrid, en signant, a réellement en vue.
Sur la reconnaissance du roi enfin, on ne saurait trop marquer le renversement. Le roi Philippe avait fait de la cause catholique en France l’affaire de sa couronne ; il en avait armé les chefs, entretenu les villes, avancé l’argent. Le voir aujourd’hui traiter Henri IV en roi de France, c’est ôter à ce parti l’appui sur lequel il vivait.
Une paix qui regarde le dedans du royaume
Il n’est pas indifférent que cette paix suive de deux jours l’édit signé à Nantes en faveur de ceux de la religion. Les deux actes ne parlent pas de la même chose, mais ils visent le même mal. L’édit ferme la plaie ouverte entre les deux confessions ; la paix ferme la porte par laquelle l’étranger entrait dans la querelle.
Car il faut le dire nettement : ce qui a fait durer les troubles, ce n’est pas seulement la division des Français, c’est la main que l’Espagne y tenait. Tant que les mécontents catholiques trouvaient à Madrid un bailleur, ils pouvaient refuser toute composition et attendre du dehors ce qu’ils n’obtenaient pas au dedans. En reconnaissant le roi, le roi Philippe leur retire ce recours. Ceux qui, dans le royaume, regardaient encore vers l’Espagne se trouvent, ce jour, sans appui déclaré.
C’est là, si l’on veut bien y regarder, le lien entre les deux journées. Le roi a réduit la Bretagne le mois passé, apaisé les réformés par l’édit, et voici qu’il ôte à ses adversaires du dedans le protecteur du dehors. On ne sait ce qu’il en sortira ; mais l’ordre dans lequel les choses se font ne paraît pas l’effet du hasard.
Ce qu’on ne saurait encore assurer
Il serait imprudent de donner cette paix pour une chose faite et durable. On a vu, dans le siècle, plus d’un accord signé en grande cérémonie et rompu peu après. Ce que valent les intentions de Madrid, nous l’ignorons : un traité couche des mots sur le papier, il ne change pas d’un coup le dessein d’une couronne aussi puissante que l’espagnole, qui garde ses armées aux Pays-Bas et ses affaires dans toute la chrétienté.
On dit le roi Philippe fort avancé en âge et fatigué de la guerre ; d’aucuns y voient la raison qui le fait traiter. Nous le rapportons pour ce que cela vaut, sans en faire la clef de tout. La restitution des places, elle-même, demandera d’être vue de nos yeux : une place promise n’est pas une place rendue tant que la garnison n’en est point sortie.
Reste enfin que le royaume a repris Calais sans coup férir, et que le roi de France est reconnu pour tel par celui qui le lui disputait le plus. C’est beaucoup pour un seul jour. Ce que la suite en fera, nul ne le sait ; mais nul, ce soir, ne peut dire que rien n’a changé.