« Je suis là, terré, et je ne sais pas où sont les miens » — la parole d’un Juif de l’est parisien
Ouvrier de la confection, immigré juif installé de longue date dans l’est de Paris, M. H. a échappé aux arrestations du 16 juillet. Il vit caché depuis. Il raconte l’étoile, les interdits, l’alerte qu’on s’est passée sous le manteau, la nuit où il a fui — et cette question qui ne le lâche pas : où sont sa femme, ses enfants, ses voisins. Propos recueillis la nuit, sans nom ni adresse, à sa demande.
Nous l’avons rencontré la nuit, dans le logement d’un tiers où il se cache depuis le 16 juillet. Il n’a pas voulu qu’on le nomme, et nous ne le nommerons pas : ni son nom, ni sa rue, ni le nom de ceux qui l’abritent. C’est un homme de l’est parisien, ouvrier de la confection, venu de Pologne il y a bien des années, qui parle un français d’immigré, mêlé parfois d’un mot d’yiddish. Il a échappé, par hasard dit-il, aux arrestations de jeudi matin. Sa femme et ses enfants, eux, ont été emmenés. Il ne sait pas où ils sont. Il le répète à chaque phrase, comme on appuie sur une plaie.
Ses propos sont reconstitués à partir de notes prises pendant l’entretien. Il nous a prévenus lui-même : de ce qu’il n’a pas vu de ses yeux, il ne veut rien affirmer, et ce qu’on raconte dans le quartier sur le sort des gens emmenés, il nous le donne pour ce que c’est — des bruits.
M. H., ouvrier de la confection, juif d’origine étrangère, établi de longue date dans l’est parisien, échappé aux arrestations du 16 juillet (identité préservée à sa demande).
Témoignage recueilli dans la nuit du 19 au 20 juillet 1942, dans le logement où l’homme se cache ; propos reconstitués à partir de notes, sans nom ni adresse, à la demande d’un homme qui craint pour lui et pour ses proches. Il ne sait rien du sort des personnes emmenées et le répète : ce qu’il rapporte au-delà de ce qu’il a vu n’est que rumeur de quartier.
Depuis quand vivez-vous ici, dans ce quartier ?
Depuis longtemps, monsieur. Je suis venu de Pologne jeune homme, avant la guerre d’avant, et je me suis établi ici, dans l’est, avec les gens de chez nous. Je suis de la confection, tailleur, je travaille à façon — des vestons, des pantalons, ce qu’on me donne à faire. Ma femme piquait à la machine avec moi. On a eu nos enfants ici, ils sont nés Français, eux. On parlait yiddish à la maison, français à l’atelier, un peu des deux dans la rue. C’est un quartier où tout le monde se connaît, où on s’aide, où on fait la fête ensemble et le deuil ensemble. Je croyais y finir mes jours tranquille. On croit toujours ça.
Depuis le mois dernier, il faut porter l’étoile. Qu’est-ce que cela a changé pour vous ?
L’étoile, oui. On nous l’a fait coudre sur la poitrine, à gauche, avec le mot écrit dessus, « Juif ». On est allés la chercher au commissariat, on nous a pris des points de textile pour ça, comme pour un morceau d’étoffe. Il a fallu la coudre bien à plat, cousue, pas épinglée, sinon gare. Ce qui a changé ? Tout et rien. Dans la rue, on vous regarde. Certains détournent la tête, d’autres non, quelques-uns vous saluent plus bas qu’avant, exprès, et ça, ça fait du bien, je ne vous cache pas. Mais surtout on se sent marqué. Mon petit dernier m’a demandé pourquoi il devait la porter, lui, à son âge. À partir de six ans, ils l’ont dit. Un enfant avec une étoile. Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ? J’ai dit que c’était comme ça, qu’il fallait faire. Je n’avais pas d’autre réponse.
Et les interdits qui sont venus après ? On dit que vous ne pouvez plus aller grand-chose.
Ça n’a pas arrêté de tomber, une chose après l’autre. Il y a une douzaine de jours, une nouvelle affaire : plus de cafés, plus de restaurants, plus les squares, plus les jardins où les petits jouaient, plus les marchés, les piscines, les bibliothèques, les cinémas, plus rien de tout ça pour nous. Et pour faire les courses, une seule heure, de trois à quatre de l’après-midi, quand les étals sont déjà vidés par les autres. Vous arrivez, il ne reste que ce qu’on n’a pas voulu. Dans le métro, depuis le début de l’été déjà, on nous a mis dans le dernier wagon, à part, comme si on allait salir les autres. On rétrécit votre vie petit à petit, vous comprenez, un cran, un cran encore. On finit par ne plus sortir que le strict nécessaire. C’est peut-être ça, le but.
Aviez-vous été prévenu de ce qui se préparait ?
On avait entendu des choses. Depuis quelque temps, il courait un avertissement dans le quartier. Et puis il y a eu ce papier — un tract, en yiddish, qu’on s’est passé de main en main, sous le manteau, jamais devant témoin. C’étaient les nôtres qui l’avaient fait, des gens de chez nous qui ne se résignaient pas, la « Solidarité » comme on dit, je ne sais pas trop qui exactement. Le papier disait de se méfier, qu’il allait y avoir de grandes arrestations, et — c’est ça qui nous a glacés — qu’on prendrait aussi les femmes et les enfants, cette fois. Il disait : ne restez pas chez vous, cachez-vous, ne dormez pas dans vos lits. Un voisin me l’a lu à voix basse dans l’arrière-boutique. J’ai eu ce papier entre les mains une fois, une seule.
Y avez-vous cru ?
Là est toute la question, monsieur, et j’y pense nuit et jour. Beaucoup n’y ont pas cru. Vous vous rendez compte, arrêter des femmes, des petits enfants, des vieux ? Ça ne rentrait pas dans la tête d’un homme. On se disait : ils veulent des bras pour travailler, ils prendront peut-être encore des hommes, comme l’an dernier, mais pas les gosses, pas les mères. Le cœur d’un homme n’arrive pas à imaginer certaines choses. Et puis d’autres, même en croyant, où voulez-vous qu’ils aillent ? Une femme seule avec quatre enfants, un vieux qui marche à peine, chez qui ? Ils n’avaient nulle part. Moi, j’ai à moitié cru. Assez pour ne pas dormir chez moi cette nuit-là. Pas assez pour emmener tout le monde. C’est ça que je ne me pardonne pas.
Racontez-moi la nuit du 15 au 16. Qu’avez-vous décidé ?
Le soir, après le tract, on en a parlé, ma femme et moi, à voix basse pour ne pas effrayer les petits. On a décidé que je ne dormirais pas à la maison. Un homme seul, si on venait, valait mieux qu’il ne soit pas là — on pensait, voyez-vous, qu’ils venaient pour les hommes. Elle, avec les enfants, on s’est dit qu’on ne toucherait pas à une mère et à ses petits. On s’est trompés. Je suis allé passer la nuit à deux pas, chez un connaissance, dans un réduit sous les toits. Je n’ai pas fermé l’œil, habillé, les souliers aux pieds, à écouter la rue. C’était une nuit d’été, on entendait tout. Je me disais : demain je rentre, ce sera passé. Voilà ce que je me disais.
Et au matin du 16, qu’avez-vous vu, qu’avez-vous entendu ?
Il faisait à peine jour. Ça a commencé très tôt, avant quatre heures je crois. J’ai entendu d’abord des moteurs, des autobus — on reconnaît le bruit —, plusieurs, qui s’arrêtaient dans les rues autour. Puis des coups aux portes, des voix, des pas dans les escaliers. De là où j’étais, par une lucarne, un soupirail plutôt, je voyais un bout de rue en contrebas. J’ai vu un autobus arrêté, et des gens qu’on faisait monter avec des paquets. Des femmes, des enfants qu’on portait encore endormis. De loin, je ne distinguais pas les visages, Dieu merci, ou Dieu me pardonne. Les hommes qui frappaient, qui faisaient monter, c’étaient des agents de chez nous, des Français, en tenue. Pas des Allemands. Ça, je l’ai bien vu. Je suis resté collé au mur, à trembler, sans pouvoir rien faire. Rien.
Comment avez-vous échappé, vous-même ?
Par chance, rien d’autre. Je n’ai pas de courage à me vanter, ne l’écrivez pas comme ça. Quand j’ai compris que ce n’était pas que pour les hommes, que ça raflait tout, j’ai eu peur qu’on fouille aussi les maisons voisines, les greniers. Le connaissance chez qui j’étais m’a fait descendre par un escalier de service, derrière, qui donnait sur une cour, et de cour en cour on peut passer d’un immeuble à l’autre par ici, il faut être du quartier pour savoir. Je me suis retrouvé plus loin, et une porte s’est ouverte, des gens m’ont fait entrer, m’ont dit de me taire et de rester. Voilà. Ce n’est pas de l’héroïsme, c’est un escalier au bon endroit et des gens qui n’ont pas refermé la porte. D’autres n’ont pas eu cet escalier-là. Ça tient à ça.
Vos proches. Qui a été pris ?
Ma femme. Mes enfants. Ils sont venus à notre logement pendant que j’étais terré à deux rues. On me l’a dit après, une voisine qui a vu. On les a fait descendre, elle et les petits, avec un baluchon. Le grand avait juste eu le temps de prendre… je ne sais même pas quoi. Des familles entières de la maison, aussi, des gens que je connais depuis vingt ans. C’est ça qui me tient éveillé, monsieur, ce n’est pas ma peur à moi. C’est de savoir qu’ils sont quelque part et pas moi. Que je me suis caché et qu’elle, non. Où sont-ils à l’heure où je vous parle ? Je ne le sais pas. Personne ne me le dit. Un enfant a soif quelque part et je ne peux pas lui donner à boire. Voilà où j’en suis.
Qu’est-ce qu’on dit, dans le quartier, du lieu où on les aurait menés ?
On dit beaucoup de choses, et je vous les donne comme ça, comme des on-dit, parce que moi je n’y suis pas allé, je n’ai rien vu. On parle d’un grand vélodrome, du côté de Grenelle, où on aurait entassé les familles, les mères avec les enfants, dans la chaleur, sans eau ou presque, depuis plusieurs jours. On parle aussi de Drancy, pour d’autres, les hommes seuls, les couples. Et de camps plus loin, dans la campagne, du côté du Loiret — on prononce des noms, Pithiviers, Beaune-la-Rolande. Je répète ce qui se dit au coin des rues, chez ceux qui cachent, par les uns et les autres. Est-ce que ma femme est dans ce vélodrome ? Dans un de ces camps ? Je ne sais pas. Je m’accroche à ces noms parce que je n’ai rien d’autre à quoi m’accrocher. Mais ce ne sont que des noms qu’on se passe.
Et vivre caché, comme vous vivez maintenant, comment est-ce ?
Le temps ne passe pas, monsieur. C’est ça d’abord. Vous êtes dans une pièce, vous ne sortez pas, vous ne devez pas vous montrer à la fenêtre, vous parlez bas. Vous sursautez à chaque pas dans l’escalier, à chaque voix un peu forte dans la rue. Vous dépendez de tout des autres — pour manger, pour un renseignement, pour tout. Vous avez faim et vous n’osez pas demander plus. Vous vous sentez un poids pour ceux qui vous gardent, et vous savez ce qu’ils risquent pour vous, alors vous vous faites tout petit, vous voudriez ne pas exister. Et la tête qui tourne toujours à la même chose : où sont-ils, où sont-ils. On n’a rien à faire de ses mains, alors les mauvaises pensées vous mangent. Une journée, c’est très long, quand on la passe à avoir peur et à attendre une nouvelle qui ne vient pas.
Ceux qui vous entourent — qui vous aide, qui se détourne ?
Il y a les deux, monsieur, comme partout. Il y a des gens qui m’ont ouvert leur porte sans hésiter, en sachant le danger, des Français, des voisins, une concierge qui ferme les yeux et qui monte un bout de pain. Ça existe, et sans eux je ne serais pas là à vous parler. Et il y en a d’autres qui baissent les yeux, qui ne veulent pas savoir, qui ont peur pour eux — je ne les accuse pas tous, la peur est mauvaise conseillère et ils ont leurs propres soucis. Et il y en a, hélas, qui parlent, qui montrent du doigt. On sait qu’il y a eu des maisons trouvées vides parce que prévenues, et d’autres où on a frappé juste. Je ne fais pas de tout le monde des saints ni des traîtres. Je dis qu’il y a de tout, et qu’un homme caché apprend vite à connaître qui est quoi.
Et maintenant ? Qu’attendez-vous ?
Je ne sais pas. C’est la vérité, je ne sais pas. Je ne sais pas où sont les miens, je ne sais pas ce qu’on va faire d’eux, je ne sais pas ce qu’on ferait de moi si on me prenait. Je ne peux pas rester ici indéfiniment, je le sens bien, je mets ces gens en danger. Je ne peux pas non plus sortir avec mon étoile et mon visage. Alors j’attends. J’attends une nouvelle, un mot, n’importe quoi qui me dise qu’ils sont vivants, où ils sont. Si vous écrivez tout cela, écrivez au moins ceci : qu’il y a des hommes comme moi, terrés dans Paris, qui ne demandent qu’à savoir où sont leur femme et leurs enfants. Nous n’avons rien fait. On travaillait, on payait, on élevait nos petits. Je voudrais qu’on le sache, ça, et qu’on ne nous oublie pas dans les caves où nous sommes. C’est tout ce que je demande. Savoir. Et qu’on nous rende les nôtres.