La rumeur du Vélodrome : des familles entières, et des enfants
Trois jours après les arrestations de l’aube, un bruit se précise dans le XVe : des milliers de gens seraient entassés au Vélodrome d’Hiver, rue Nélaton, dans la chaleur, sans presque rien. Et l’on dit qu’il y a là des enfants.
Depuis trois ou quatre jours, une même rumeur revient de bouche en bouche dans les quartiers de l’Ouest parisien, et l’on a fini par la suivre jusqu’à son point de départ supposé : la rue Nélaton, dans le XVe arrondissement, et le grand Vélodrome d’Hiver. C’est là, dit-on, que l’on aurait conduit une partie des familles emmenées au petit matin du 16 par les autobus et les cars de police. Nous n’avons pu entrer ; les abords sont tenus, l’intérieur reste clos et invisible. Tout ce qui suit nous vient des riverains, de quelques passants, et de personnes qui disent avoir approché les portes.
Ce qui frappe d’abord, à les entendre, c’est le nombre. On parle de plusieurs milliers de personnes — certains avancent des chiffres que rien ne permet de vérifier — réunies sous la grande verrière, dans un bâtiment conçu pour des courses cyclistes et non pour loger des familles. Par cette canicule de juillet, le verre retiendrait la chaleur au point de la rendre suffocante. Des voisins parlent d’une rumeur sourde qui passerait les murs aux heures chaudes ; d’autres, d’une odeur qui se serait installée dans la rue.
Le point qui revient le plus souvent, et qui bouleverse ceux qui le rapportent, c’est la présence d’enfants. Non pas quelques-uns, mais beaucoup, dit-on : des nourrissons, des petits, des plus grands, avec leurs parents ou parfois, assure-t-on, sans eux. Plusieurs personnes affirment avoir vu, le 16 et le 17, des mères porter des bébés en montant dans les véhicules, des familles entières emportées d’un même immeuble. Si ces récits disent vrai, ce ne sont donc pas seulement des hommes en âge de travailler qui ont été pris, mais des foyers complets.
Sur les conditions à l’intérieur, nous en sommes réduits aux bribes et au conditionnel. On rapporte qu’il n’y aurait que très peu d’eau pour cette foule, un ou deux points tout au plus ; que le ravitaillement serait quasi nul ; que rien n’aurait été prévu pour faire vivre tant de monde sur place plusieurs jours. La chaleur, la soif, l’entassement, le manque de tout : c’est l’image que dessinent, concordants malgré eux, des témoignages qui ne se connaissent pas. Mais nul de ceux que nous avons entendus n’a pu décrire la salle elle-même : la porte ne s’ouvre pas pour les curieux.
Quelques-uns disent avoir aperçu, aux abords, des brassards de la Croix-Rouge et de rares secouristes ; d’autres parlent de médecins ou d’infirmières qu’on aurait laissés approcher par instants. Là encore, impossible de confirmer ce qui relève de l’organisation des secours et ce qui relève du récit qu’on se fait après coup. Ce qui est sûr, c’est que l’aide, s’il y en a, se heurte au même mur que nous : on ne voit pas l’intérieur, on en devine seulement les abords.
À ces récits s’ajoutent des bruits plus sombres encore, que nous rapportons avec la plus grande réserve : on parle, dans le voisinage, de personnes qui auraient préféré la mort à ce qui les attendait. Nous ne pouvons ni vérifier ces propos ni en mesurer l’ampleur, et nous nous gardons d’en faire un chiffre ; nous les notons parce qu’ils disent l’état d’esprit qu’on prête au lieu, non parce qu’ils seraient établis.
Officiellement, rien. Aucune note, aucune photographie, aucun communiqué ne vient dire ce qui se passe rue Nélaton. La presse du matin n’en souffle mot. C’est ce silence, justement, qui laisse toute la place à la rumeur : faute de pouvoir savoir, on suppose, on additionne les bribes, on grossit ou l’on minimise selon ce qu’on redoute. Nous tenons à le dire nettement : ce que nous publions ici n’est pas un constat de l’intérieur, c’est l’écho de ce qui se dit aux portes.
Reste un fait que tant de voix répètent qu’il est difficile de l’écarter : il y a, dans ce bâtiment fermé, des familles, et il y a des enfants. Sur leur nombre, sur leur état, sur ce qu’on entend faire d’eux, nous ne savons rien de certain. Nous continuerons d’interroger les abords, faute de pouvoir franchir la porte.