Les autobus repartent : on transfère vers les camps
Depuis le Vélodrome de la rue Nélaton, les autobus de la S.T.C.R.P. ont recommencé à rouler. On dit les familles dirigées par trains vers des camps de la région — Drancy, dans la Seine ; Pithiviers et Beaune-la-Rolande, dans le Loiret. Au-delà, on ne sait rien.
Le vélodrome de la rue Nélaton se vide. Après des jours d’un entassement dont, du dehors, on ne pouvait que deviner l’ampleur aux plaintes et au va-et-vient des gardiens, les grandes portes ont de nouveau livré passage aux autobus à plate-forme de la S.T.C.R.P. Ce sont les mêmes véhicules qui, la semaine passée, avaient amené là des milliers de familles ; ils repartent à présent chargés, par fournées, vers les gares.
Les riverains, tenus à distance, rapportent des départs échelonnés depuis plusieurs matins. On charge, on referme, on s’éloigne. Des voisins disent avoir suivi le convoi des autobus jusqu’aux abords d’une gare, sans pouvoir approcher davantage : la police écarte les curieux et l’on ne voit, des quais, que des silhouettes pressées et des ballots.
De ces gares, c’est par le rail que le mouvement se poursuit. Plusieurs témoignages concordants parlent de trains formés pour la banlieue et la province proche. Les noms qui reviennent sont ceux de trois camps de la région : Drancy, dans le département de la Seine ; Pithiviers et Beaune-la-Rolande, dans le Loiret. Ce sont des lieux d’internement déjà connus, où des Juifs étrangers furent envoyés dès l’an dernier ; leur existence n’est pas un secret, et c’est là, dit-on, que les familles raflées sont à présent dirigées.
Au pied du Vélodrome, des proches errent encore. Des femmes, des hommes restés libres — parents âgés, voisins, un époux absent au matin de l’arrestation — viennent demander où l’on emmène les leurs. Les réponses se contredisent. Tel agent lâche un nom de camp ; tel autre se tait. Des listes circulent de bouche à oreille, recopiées à la hâte ; on s’écrit des adresses sur des bouts de papier dans l’espoir de faire suivre du linge ou un mot.
À Drancy, à Pithiviers, à Beaune-la-Rolande, des familles de la région se présentent déjà, dit-on, aux abords des camps, espérant apercevoir un visage ou remettre un colis. Nous ne pouvons confirmer ce qu’il advient à l’intérieur de ces enceintes, gardées et fermées comme l’était le Vélodrome. Ce que l’on sait s’arrête à la grille.
Car c’est là le mur contre lequel butent toutes les questions. Que les internés soient conduits dans ces camps français, on peut le tenir pour établi : on a vu les autobus, on a vu les trains, on connaît les noms des lieux. Mais nul, ici, ne peut dire ce qui se passe ensuite, ni si ces camps sont un terme ou une étape. L’administration ne communique pas. Aucune liste de noms n’est rendue publique, aucune destination ultérieure n’est annoncée.
Les familles séparées le restent. Des cas nous sont rapportés d’un mari dirigé d’un côté, d’une épouse de l’autre ; d’enfants dont on ignore vers quel camp ils ont été emmenés. Faute d’information officielle, chacun reconstitue ce qu’il peut à partir d’un horaire de train entrevu, d’un mot d’un gardien, d’une carte griffonnée jetée d’un wagon et ramassée le long de la voie.
Il faut le dire avec netteté : passé le seuil de ces camps de la Seine et du Loiret, notre information cesse. Nous ne suivons pas plus loin ce que nous ne pouvons voir ni recouper, et nous nous gardons d’affirmer une suite que personne, à cette heure, n’est en mesure de connaître. Ce que nous tenons, ce sont les autobus qui repartent, les trains qui s’éloignent et les noms de trois camps. Le reste, à ce jour, est une question sans réponse.