Sous le manteau : ce que disent les tracts
La presse autorisée se tait ; d’autres feuilles, elles, parlent. Imprimées en secret, glissées sous les portes, recopiées à la main, elles disent les arrestations là où les journaux n’en soufflent mot. Revue de ces voix clandestines — engagées, partielles, mais datables.
Pendant que les quotidiens parus à Paris n’ont rien rapporté des arrestations de la semaine dernière, d’autres écrits circulent. On les trouve roulés dans une poche, recopiés à la machine, abandonnés sur un banc ou dans une cage d’escalier. Ce sont des tracts et des feuilles imprimés hors la loi, sans nom d’imprimeur ni adresse, diffusés par des mains que nous ne pouvons nommer. Ils ont ceci de commun qu’ils disent, eux, ce que la presse autorisée passe sous silence.
Ces papiers ne sont pas une source comme une autre. Ils émanent d’organisations engagées dans le combat clandestin, ils défendent une cause, ils écrivent pour mobiliser autant que pour informer. Leurs chiffres, quand ils en avancent, ne sont pas vérifiables ; leurs mots sont des mots de lutte. Nous les rapportons ici non comme des comptes rendus impartiaux, mais comme les seules voix qui, à cette date, nomment publiquement ce qui s’est passé. À chacune nous tâchons d’attribuer sa provenance, et nous citons sa teneur avec prudence, faute de pouvoir tenir l’original entre nos mains.
Un tract communiste, en alerte avant la rafle
La feuille la plus précoce que l’on nous ait signalée émane de la mouvance communiste clandestine, active dans les quartiers populaires de la capitale. Datée, selon ceux qui l’ont vue, des jours précédant immédiatement les arrestations — autour du 15 juillet —, elle s’adressait directement aux familles juives étrangères pour les avertir d’un danger imminent.
On nous en rapporte le ton plus que la lettre. Le texte appelait, dit-on, à se tenir sur ses gardes, à ne pas rester chez soi, à se cacher : « Frères, le danger est grand », aurait-il commencé. Nous citons cette formule sous toute réserve, telle qu’elle nous a été répétée de mémoire, sans avoir pu confronter l’exemplaire. Ce qui est sûr, c’est qu’une partie au moins des intéressés a été prévenue, par ce canal ou par d’autres, avant que les policiers ne frappent aux portes.
Les feuilles juives clandestines, en yiddish
D’autres écrits viennent du milieu juif immigré lui-même, organisé dans la clandestinité autour de la main-d’œuvre étrangère. Imprimés en yiddish, ils s’adressent à une population d’ouvriers et d’artisans venus d’Europe centrale et orientale, installés dans les quartiers de l’est et du centre de Paris — précisément ceux que les arrestations ont visés.
On cite parmi ces feuilles un titre, Unzer Wort — « Notre Parole » —, et une publication destinée aux femmes, La Voix de la Femme Juive. Nous n’en avons pas eu d’exemplaire récent sous les yeux et ne saurions en restituer les termes exacts à propos des journées de la semaine passée. Mais leur seule existence dit une chose : la communauté visée s’est dotée de ses propres voix, dans sa propre langue, pour parler quand nul journal légal ne le ferait à sa place.
Une parole chrétienne, mais antérieure aux faits
Il faut ranger à part une autre publication clandestine dont le nom revient ces jours-ci dans les conversations : les Cahiers du Témoignage chrétien, et particulièrement leur livraison intitulée « Antisémites ». Imprimée et diffusée en zone libre à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, dit-on, cette feuille catholique récuse en termes vigoureux la persécution des Juifs au nom de la conscience chrétienne.
Mais l’honnêteté commande une mise au point de date. Ce cahier a paru au printemps, plusieurs semaines avant les arrestations de la semaine passée : il n’en est pas la réaction. Il s’en prend à une doctrine et à des mesures déjà à l’œuvre, non à un événement qu’il ne pouvait connaître. Si nous le citons, c’est pour montrer qu’une voix s’était déjà élevée en amont — non pour lui prêter une clairvoyance qu’il n’a pas eue sur ce qui venait.
Ce que ces voix peuvent, et ne peuvent pas, nous apprendre
Mises bout à bout, ces feuilles dessinent en creux ce que la presse autorisée refuse d’écrire : que des familles étrangères ont été arrêtées, que l’alarme a couru les quartiers, qu’une partie des habitants a cherché à fuir. Elles confirment, par des canaux indépendants les uns des autres, qu’il s’est bien passé quelque chose — et que ce quelque chose a été assez grave pour qu’on prenne le risque d’imprimer dans l’illégalité.
Pour le reste, elles ne nous disent pas le nombre exact des personnes prises, ni où elles ont été conduites au-delà des camps que l’on devine, ni ce qu’il adviendra d’elles. Ce sont des cris d’alerte, non des bilans. Nous les recensons pour ce qu’ils sont : la trace, à cette date, des seules bouches qui n’ont pas consenti au silence.