« J’ai vu partir tout le troisième étage » — une concierge du XIe
Gardienne d’un immeuble d’un quartier populaire de l’est parisien, Mme R. raconte l’aube du 16 juillet : les coups aux portes avant le jour, les agents avec leurs listes, les familles qu’on emmène. Propos recueillis à chaud, reconstitués.
Nous l’avons rencontrée sur le pas de sa loge, un quartier ouvrier du XIe arrondissement, trois jours après les arrestations. Mme R. tient cet immeuble depuis des années ; elle connaît, dit-elle, « tout le monde par son nom ». Elle a accepté de parler à condition qu’on ne la nomme pas. Sa voix est posée, mais elle s’interrompt souvent. Plusieurs familles de la maison ont été emmenées à l’aube du jeudi 16 ; depuis, leurs portes restent fermées. Voici ce qu’elle a vu, et ce qu’elle ignore.
Mme R., concierge d’un immeuble du XIe arrondissement de Paris (identité préservée)
Témoignage recueilli à chaud le 19 juillet 1942 ; propos reconstitués à partir de l’entretien, sans nom de famille à la demande de la témoin.
Quand avez-vous compris qu’il se passait quelque chose ?
Il faisait encore nuit. J’ai été réveillée par des coups, pas à ma porte, plus haut, vers les étages. Des coups secs, et des voix. J’ai regardé l’heure à la pendule de la loge : il n’était pas tout à fait cinq heures. D’habitude, à cette heure-là, on n’entend que le laitier et les premiers ouvriers qui descendent. Là, c’étaient des pas lourds dans l’escalier, plusieurs hommes, et ça montait. J’ai pensé d’abord à un accident, à un malade. Et puis j’ai entendu frapper porte après porte, méthodiquement, et j’ai compris que ce n’était pas pour un seul logement.
Qui était là ?
Des agents. Des Français, des nôtres, en tenue, certains que je crois reconnaître du commissariat du quartier. Ils étaient deux ou trois par groupe. L’un d’eux est descendu jusqu’à ma loge et m’a demandé d’ouvrir la porte de l’immeuble et de ne pas faire d’histoires. Il avait un papier à la main, une liste, avec des noms et des numéros d’étage. Il les lisait à voix basse. Ce n’est pas un homme qui criait, je dois le dire ; il faisait son travail comme on fait une corvée, sans me regarder vraiment. Il m’a dit que c’était « sur ordre », rien de plus.
Vous a-t-on demandé quelque chose ?
On m’a demandé qui habitait où, et si telle ou telle famille était bien là. J’ai répondu ce que je savais, je ne pouvais pas faire autrement, mon nom à moi est sur le bail de la loge. Mais je vous avoue que j’ai parlé le moins possible. Quand ils m’ont questionnée sur les Stein, du quatrième, j’ai dit que je ne les avais pas vus depuis deux jours. C’était vrai et ce n’était pas vrai. Ils sont montés quand même. On ne discute pas avec une liste.
Qui a été emmené dans votre immeuble ?
Tout le troisième étage, je peux le dire comme ça. La famille du tailleur, sa femme, leurs trois petits. La vieille dame du fond de cour, qui ne se déplace qu’avec sa canne ; ils l’ont fait descendre quand même, deux agents l’ont presque portée. Et la jeune femme du sixième, avec son bébé. Des étrangers, des Juifs, comme on dit sur leurs papiers. Des gens d’ici depuis longtemps, qui payaient leur terme, qui disaient bonjour. En tout, je dirais quatre ou cinq ménages de la maison. Je n’ose pas vous donner un chiffre exact, j’avais la tête à autre chose et je n’ai pas tout vu.
Et les enfants ?
C’est ça qui m’a remué le plus. On a pris les enfants avec. Les petits du tailleur, l’aîné a peut-être huit ans, en chaussettes, sans même ses souliers lacés, sa mère qui essayait de le coiffer dans l’escalier. Le bébé du sixième qui pleurait. Je croyais, je ne sais pas pourquoi, qu’on prenait les hommes, comme l’an dernier. Mais non. Là, c’étaient les familles entières, le père, la mère, les gosses, tout le monde dans le même paquet. Je n’avais jamais vu ça.
Combien de temps cela a-t-il duré ?
Pour notre immeuble, peut-être une heure, une heure et demie. Ils ne traînaient pas. On leur avait dit, je l’ai entendu, de faire vite et de ne pas s’éterniser en paroles. Les gens avaient le droit de prendre un baluchon, un peu de linge, on leur disait de se dépêcher. Certains demandaient combien de temps ils partaient, où on les conduisait. Les agents répondaient qu’ils n’en savaient rien eux-mêmes, ou qu’on le leur dirait « là-bas ». J’ai vu un homme redescendre chercher les papiers qu’il avait oubliés, on le lui a permis, et puis tout le monde est sorti.
Comment les a-t-on emmenés ?
Dans la rue, il y avait un autobus. Un autobus de ville, vert et crème, comme ceux qu’on prend tous les jours, mais arrêté là, devant la porte, à cette heure-là. On a fait monter les familles dedans. J’ai compris ensuite qu’il y en avait d’autres, dans les rues voisines ; une voisine m’a dit en avoir compté plusieurs vers la place. Voir des gens du quartier monter dans l’autobus de la ligne avec leurs baluchons, des enfants sur les bras, ça vous fait quelque chose. L’autobus est reparti. Je ne sais pas de quel côté.
Qu’a-t-on fait des logements ?
On m’a remis des clés, pour deux des appartements ; les autres, ils ont fermé eux-mêmes et m’ont dit de ne pas y toucher. On m’a parlé de « sceller », j’ai vu un agent coller quelque chose sur une porte, un papier en travers du chambranle. On m’a recommandé de surveiller, de ne laisser entrer personne, et que « le service » repasserait. Je garde les clés dans le tiroir de la loge. Je ne sais pas pour qui je les garde. C’est ce qui me pèse le plus, ces clés.
Aviez-vous été prévenue ?
Non, pas par les autorités. Mais on entendait des choses depuis quelques jours. Des bruits, vous savez comme ça court dans le quartier. Qu’il allait y avoir un « coup de filet », qu’il fallait que certains ne dorment pas chez eux. Il a même circulé un papier, un tract qu’on s’est passé sous le manteau, qui disait aux familles de se méfier, de partir. Je l’ai eu entre les mains une fois sans pouvoir vous dire qui l’avait écrit. Certains ont dû y croire : il y a des portes où les agents ont frappé pour rien, le logement était vide. D’autres n’ont pas voulu y croire, ou n’avaient nulle part où aller.
Savez-vous où on les a conduits ?
Non. Et personne ne me l’a dit. On parle, dans le quartier, d’un grand bâtiment où on les rassemblerait, du côté de Grenelle, un vélodrome à ce qu’on dit. Mais je ne l’ai pas vu, je n’y suis pas allée, je répète ce qu’on raconte au lavoir et chez l’épicière. Pour les camps, j’ai entendu nommer des endroits du côté de la province, sans savoir si c’est vrai. Honnêtement, je ne sais pas où sont les gens de ma maison à l’heure où je vous parle. C’est terrible à dire, mais c’est ainsi.
Et depuis, dans l’immeuble ?
Depuis, c’est le silence. Vous montez l’escalier, il y a des portes muettes avec leur papier collé en travers. Le troisième n’a plus de bruit, plus d’enfants qui courent le matin, plus la machine à coudre qu’on entendait jusque tard. Une voisine est venue me demander des nouvelles, je n’en avais pas. Des gens passent dans la rue et regardent les volets fermés. Il y a une boutique en bas qui n’a pas rouvert. On fait comme si, on continue, on sort les poubelles, on lave l’entrée. Mais ce n’est pas pareil. La maison est plus vide d’un coup.
Que pensez-vous de tout cela ?
Je ne fais pas de politique, je suis concierge, je tiens une maison. Je vous dis ce que j’ai vu, c’est tout. Mais des familles entières, avec les petits, emmenées avant le jour par des hommes de chez nous, ça, je n’arrive pas à me le mettre dans la tête. On me dira que c’est l’ordre, que c’est la loi. Moi je connais les noms sur les portes, et je connais les enfants. Je garde leurs clés, je tiens leurs logements propres, et j’attends qu’on me dise quoi en faire. C’est tout ce que je peux faire, et ce n’est rien.