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Comment on en est arrivé là : trois ans de mesures

Avant cet été, il y a eu des lois, des recensements, des fichiers, des biens saisis, une étoile cousue sur le manteau et déjà des hommes emmenés. Rappel des textes, datés et publics, qui ont fait le lit de la situation présente.

La rédaction des Échos du Passé 17 juillet 1942, 12h00 8 min de lecture

On voudrait, ces jours-ci, comprendre. Comment des familles entières ont-elles pu, en une matinée, être tirées de chez elles par des agents porteurs de listes ? La réponse ne tient pas à ce seul été. Elle se lit dans une suite de textes parus, depuis l’automne 1940, au Journal officiel et au bulletin des ordonnances de l’occupant. Aucun n’a été secret. Chacun, à sa date, a été publié, commenté, appliqué.

Nous nous en tenons ici à ce qui est écrit et daté. Pris un à un, ces textes ont paru à beaucoup comme des dispositions administratives parmi d’autres. Mis bout à bout, ils dessinent un appareil : définir, recenser, ficher, exclure des métiers, prendre les biens, marquer les personnes, et enfin arrêter. C’est cet enchaînement de mesures connues que nous rappelons, sans rien y ajouter que l’on ne pût lire à l’époque de leur parution.

Octobre 1940 : la loi définit et exclut

Le premier texte est une loi de l’État français, datée du 3 octobre 1940 et publiée au Journal officiel le 18 octobre. Elle « porte statut des Juifs ». Pour la première fois en France, un texte donne du Juif une définition prétendue raciale, fondée sur l’ascendance, et non sur une appartenance déclarée.

À cette définition la loi attache des interdictions. Les Juifs sont écartés de la fonction publique, de l’enseignement, de l’armée, des fonctions électives, ainsi que des métiers de la presse, de la radio, du cinéma et du théâtre. On a su, dès l’automne 1940, que le texte avait été aggravé avant sa promulgation : des exceptions prévues pour les anciens combattants ou les familles installées de longue date ont été restreintes.

Une loi du 4 octobre 1940, parue le même jour au Journal officiel, vise séparément les « ressortissants étrangers de race juive » : elle autorise les préfets à les interner dans des camps spéciaux ou à les assigner à résidence. Dès l’automne 1940, des étrangers sont ainsi internés dans le Sud, notamment au camp de Gurs.

Automne 1940 : recenser et ficher en zone occupée

En zone occupée, l’autorité allemande agit par ordonnances. Celle du 27 septembre 1940 prescrit le recensement obligatoire des Juifs : entre le 3 et le 20 octobre 1940, ils doivent se faire inscrire aux commissariats de Paris et dans les sous-préfectures.

De ce recensement est sorti, à la préfecture de police, un fichier réputé immense — quelque six cent mille fiches, dit-on, classées par nom, par adresse, par nationalité et par profession. Ce dénombrement, dont on parle aujourd’hui à mots couverts, donne à l’administration le moyen de savoir qui habite où, et de le retrouver. C’est cet outil, constitué dès 1940, qui rend matériellement possibles les arrestations sur listes que l’on voit aujourd’hui.

Juin–juillet 1941 : un second statut, plus dur

Le 2 juin 1941 paraît une seconde loi portant statut des Juifs, due au commissaire général aux questions juives, Xavier Vallat, et au garde des Sceaux Joseph Barthélemy. Elle remplace et durcit celle de 1940 : la liste des professions interdites s’allonge, et un numerus clausus est imposé aux professions libérales — fixé à 2 % — comme à l’Université, à 3 %.

Le même 2 juin 1941, une loi prescrit un nouveau recensement des Juifs, étendu cette fois à la zone non occupée. À l’exclusion des métiers s’ajoute alors l’atteinte aux biens : la loi du 22 juillet 1941 organise « l’aryanisation » des entreprises et des biens juifs, c’est-à-dire leur mise sous administrateur provisoire et, le plus souvent, leur vente. Du droit de travailler au droit de posséder, l’étau s’est resserré en moins d’un an.

Mai 1941, août 1941 : les premières grandes arrestations

Les rafles ne datent pas de cet été. Le 14 mai 1941, à Paris, des Juifs étrangers — pour la plupart de nationalité polonaise — sont convoqués par une simple feuille, le « billet vert », qui les invite à se présenter pour « examen de situation ». Ils s’y rendent ; on les arrête. Selon les comptes rapportés, environ trois mille sept cents hommes sont ainsi pris et envoyés dans les camps du Loiret, à Pithiviers et à Beaune-la-Rolande.

Le 20 août 1941, c’est une opération de bouclage : le XIe arrondissement de Paris est cerné, rue après rue, et l’on contrôle les passants. Plus de quatre mille hommes, selon les chiffres avancés, sont arrêtés en quelques jours et conduits dans une cité d’habitations inachevée de la banlieue nord, à Drancy, qui devient camp d’internement. Ces deux opérations visaient des hommes adultes.

Juin 1942 : l’étoile sur le manteau

La mesure la plus visible est la plus récente. La huitième ordonnance allemande, signée le 29 mai 1942 et entrée en vigueur le 7 juin, impose en zone occupée le port d’une étoile jaune à six branches, frappée du mot « Juif », cousue à gauche sur la poitrine, à tous les Juifs âgés de six ans révolus.

Depuis ce mois de juin, on croise donc dans les rues de Paris des passants ainsi marqués — des vieillards, des femmes, des enfants. Pour la première fois, la mesure ne reste pas dans les registres : elle s’affiche sur les manteaux, à la vue de tous. C’est l’état du droit et des faits, publics et datés, dans lequel s’inscrivent les événements de ces derniers jours.

Le contexte

L’État français applique depuis l’automne 1940 une législation propre visant les Juifs ; en zone occupée s’y ajoutent les ordonnances de l’autorité allemande.

Le commissariat général aux questions juives, créé en mars 1941, centralise l’application de ces mesures côté français.

Le recensement de 1940 a alimenté à la préfecture de police un fichier des personnes recensées, classé notamment par adresse et profession.

Des camps d’internement fonctionnent depuis 1940-1941 : Gurs dans le Sud, Pithiviers et Beaune-la-Rolande dans le Loiret, Drancy en banlieue parisienne.

État des informations

Cet article regarde uniquement en arrière : il récapitule des textes et des faits déjà parus et publics au 17 juillet 1942. Il ne préjuge pas de la suite et n’avance aucune information sur les opérations en cours au-delà de ce qui en est connu à cette date.

Ce que l’on sait

  • Loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs (J.O. du 18 octobre 1940) : définition raciale et exclusion de la fonction publique, de l’enseignement, de l’armée, de la presse, de la radio, du cinéma et du théâtre.
  • Loi du 4 octobre 1940 autorisant l’internement des « ressortissants étrangers de race juive ».
  • Ordonnance allemande du 27 septembre 1940 prescrivant le recensement des Juifs en zone occupée (3-20 octobre 1940).
  • Second statut des Juifs du 2 juin 1941 (Xavier Vallat) : durcissement, numerus clausus de 2 % dans les professions libérales et de 3 % à l’Université ; loi de recensement du 2 juin 1941 étendue à la zone non occupée.
  • Loi du 22 juillet 1941 organisant « l’aryanisation » des biens et entreprises juifs.
  • Rafle dite « du billet vert », 14 mai 1941, à Paris ; rafle du XIe arrondissement, 20 août 1941, suivie de l’internement à Drancy.
  • Huitième ordonnance allemande du 29 mai 1942, en vigueur le 7 juin 1942 : port obligatoire de l’étoile jaune en zone occupée à partir de six ans.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact de personnes inscrites au fichier de la préfecture est diversement rapporté ; le chiffre de six cent mille fiches circule sans qu’on puisse le vérifier publiquement.
  • Le détail de l’application de ces textes — qui décide, à quel échelon, et selon quelles instructions — reste, pour le public, largement opaque.

Sources historiques utilisées

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Récapitulatif rédigé « à chaud », au 17 juillet 1942, à partir de textes déjà parus et publics ; aucune information postérieure ni sur la suite des événements n’y est introduite.

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