Ce que les journaux ne disent pas
Au lendemain de la plus vaste arrestation jamais vue à Paris, les quotidiens autorisés sont muets. Ce silence n’est pas un oubli : il est ordonné. Nous tâchons ici de dire d’où nous tenons le peu que nous savons.
Que l’on prenne, ce vendredi, les feuilles que les kiosques ont le droit de vendre : on y cherche en vain ce que tout un quartier a vu de ses yeux depuis hier matin. Des autobus arrêtés à l’aube, des familles entières emmenées, des appartements scellés, des classes vides : de cela, pas une ligne. La plus grande opération de police que Paris ait connue se déroule, et la presse n’en souffle mot.
Ce silence mérite qu’on s’y arrête, car il est, à lui seul, une information. Un journal qui ne parle pas de ce qui se passe sous ses fenêtres ne se tait pas tout seul. Il se tait parce qu’on le lui demande, ou parce qu’il a appris à deviner ce qu’il vaut mieux ne pas écrire. Nous voudrions, sans rien savoir de plus que le lecteur, expliquer pourquoi la page est blanche là où l’événement est immense — et d’où nous tenons, nous, le peu que nous avançons.
Une presse qui n’écrit plus librement depuis deux ans
Il faut le rappeler froidement : depuis l’armistice, aucun journal paraissant à Paris ne s’écrit librement. La zone occupée vit sous le contrôle de l’occupant ; les titres autorisés reçoivent des consignes, des notes d’orientation qui indiquent, parfois au jour le jour, ce qu’il convient de mettre en avant et ce qu’il faut taire. À cela s’ajoute la censure proprement dite, française et allemande, qui peut interdire un article, une photographie, une simple brève.
Dans ces conditions, un quotidien n’est plus tout à fait le miroir de ce qui arrive : il est le reflet de ce qu’on accepte de laisser paraître. Le lecteur averti l’a compris depuis longtemps et lit autant entre les lignes que dans les lignes. Mais pour un fait de cette ampleur, il n’y a même pas de lignes : il y a un trou.
Un ordre de silence
Sur l’affaire d’hier, le mot d’ordre paraît avoir été net. Tout indique que consigne a été donnée à la presse de n’en rien dire — un silence imposé, et non un hasard de l’actualité. On rapporte que des photographies prises ces jours-ci portent le cachet de la censure allemande, marquées « interdiction de publication ». Si le renseignement est exact, et nous le donnons pour ce qu’il vaut, cela signifie que des images existent, mais qu’aucun journal n’a le droit de les montrer.
Cette absence de toute photographie est, en soi, frappante. Un événement de cette taille, en plein Paris, ne laisse aucune trace imprimée : pas un cliché du Vélodrome, pas une vue des rassemblements, pas un visage. Là où, en temps ordinaire, la presse couvrirait jusqu’à l’excès, elle est aveugle — ou rendue aveugle.
Quand un mot finit par paraître, c’est celui du pouvoir
Il se peut que, dans les jours qui viennent, quelques feuilles — les plus violentes contre les Juifs — finissent par évoquer l’affaire. Si elles le font, ce ne sera pas pour la décrire telle que les habitants l’ont vue. Le vocabulaire est déjà tout prêt : on parlera de « mesures » contre les Juifs étrangers, de « déplacement », de « regroupement ». Ces mots-là ne sont pas les nôtres ; ce sont ceux de l’administration, et nous les citons entre guillemets, sans les faire nôtres.
Car c’est le propre de ce langage que de tout recouvrir. « Mesure » ne dit pas la peur d’une mère, ni l’enfant tiré du lit, ni la porte scellée. Reprendre ces termes comme s’ils décrivaient la chose, ce serait déjà mentir à demi. Nous préférons écrire ce que l’on a vu — des familles emmenées, enfants compris — et laisser au pouvoir la responsabilité de ses propres euphémismes.
Alors, d’où savons-nous ?
Puisque les journaux se taisent, il faut bien dire au lecteur sur quoi nous nous appuyons. La réponse est modeste : sur ce qui filtre, et rien d’autre. D’abord les témoins directs — voisins, concierges, passants — qui ont vu les autobus, les listes entre les mains des policiers, les portes condamnées. Ces récits concordent, ce qui les rend dignes de foi ; ils restent des récits, avec leur part d’erreur.
Ensuite la rumeur, qu’il faut manier avec prudence. On chuchote un entassement de milliers de personnes au Vélodrome d’Hiver ; nous le rapportons comme une chose dite, non comme une chose constatée, car l’endroit est fermé et nul ne peut y entrer. Enfin les feuilles clandestines et les tracts, qui circulent de main en main et alertent les quartiers : on en a vu passer, dès avant les arrestations, mettant en garde les familles. Eux non plus ne sont pas la vérité prouvée ; ils sont une parole qui ose, là où la presse légale se dérobe.
Croiser ces trois fils — le témoin, la rumeur, le tract — sans les confondre : voilà toute notre méthode, faute de mieux. Nous ne prétendons pas savoir ce que nous ne savons pas. Combien de personnes au juste, vers où on les conduit ensuite, sur quel ordre et selon quel plan : tout cela nous échappe, et nous le disons franchement plutôt que de combler le vide par des chiffres ou des certitudes que nous n’avons pas.
Le silence comme aveu
Il y a une chose, pourtant, que ce silence laisse entendre. Quand un pouvoir agit au grand jour mais interdit qu’on en parle, c’est qu’il préfère que cela ne se sache pas. On ne met pas sous scellés ce dont on est fier. Nous ne tirons de là aucune conclusion sur ce qui adviendra : nous n’en savons rien. Mais nous tenons à noter que le secret organisé autour d’un fait public est, lui-même, un fait — et qu’il dit quelque chose.
C’est pourquoi nous avons choisi d’écrire cet article-ci avant tout autre : non pour raconter ce que nous ne pouvons voir, mais pour expliquer pourquoi nous voyons si mal. Un journal honnête, en ces temps, doit au moins cela à ses lecteurs : avouer les bornes de son savoir, nommer la main qui les a posées, et ne jamais faire passer son ignorance pour de la discrétion.