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Aux portes du Vélodrome : un secouriste raconte

Approché par bribes du Vél d’Hiv pendant les journées des 16 et 17 juillet, un secouriste d’une œuvre d’assistance livre ce qu’il a vu et fait passer — et tout ce qu’on l’a empêché d’approcher. Un témoignage de seuil, partiel et bouleversé.

Propos recueillis par la rédaction des Échos du Passé 21 juillet 1942, 10h00 9 min de lecture
Brassard de secouriste de la Croix-Rouge française (CRF), tissu brodé, 1942-1944
Brassard du service des secouristes de la Croix-Rouge Française (CRF), ayant appartenu à Robert Faille, 1942-1944 — Musée de la Libération de Paris, inv. 2020.13.1 (CC0, Wikimedia Commons).

Il n’a pas vu le Vélodrome d’Hiver de l’intérieur, ou si peu. Secouriste-infirmier d’une œuvre d’assistance, il s’est trouvé ces jours-ci aux abords de la rue Nélaton, parmi ceux que l’on a laissés porter de l’eau, des soins de fortune, un peu de lait, sans jamais leur ouvrir vraiment les portes. Ce qu’il rapporte n’est qu’un fragment : un coin de trottoir, un sas, une grille entrebâillée, une rumeur de bruit et de chaleur derrière les vitres peintes. Nous l’avons écouté longuement. Il a demandé à n’être pas nommé.

Ses propos sont reconstitués à partir d’un entretien à chaud. Il insiste lui-même sur les limites de ce qu’il a pu constater : il n’a pas tenu de compte, n’a pas vu l’ensemble, et se refuse à affirmer ce qu’il ne sait pas.

Grand entretien

Un secouriste-infirmier d’une œuvre d’assistance ayant approché les abords du Vélodrome d’Hiver les 16 et 17 juillet (a souhaité garder l’anonymat).

Témoignage recueilli à chaud le 20 juillet ; propos reconstitués à partir de notes prises pendant l’entretien. Le témoin n’a approché que les abords et le sas du Vélodrome : il ne décrit qu’une part de ce qui s’y est passé et le rappelle à plusieurs reprises. Plusieurs de ses dires ne peuvent être recoupés à cette date.

Comment vous êtes-vous trouvé devant le Vélodrome d’Hiver ces jours-ci ?

Comme tout le monde dans le quartier, j’ai d’abord vu passer les autobus, très tôt, le matin du jeudi. Notre œuvre a été prévenue qu’il fallait des bras du côté de la rue Nélaton, sans qu’on nous dise au juste pour quoi. Je m’y suis rendu avec deux camarades, une trousse, des bidons. On nous a fait attendre longtemps de l’autre côté de la rue. Il y avait des gardiens en faction, des barrages aux entrées. On voyait des familles qu’on faisait descendre des cars et entrer là-dedans, avec des paquets, des enfants à la main. Je dis bien : ce que j’ai vu, c’est ça, du dehors. L’intérieur, je ne l’ai entrevu que par moments, quand on nous laissait porter quelque chose jusqu’à un sas. Je ne veux pas vous raconter ce que je n’ai pas vu.

Que vous a-t-on autorisé à faire, exactement ?

Très peu, et toujours sous contrôle. On nous a laissés, par instants, faire passer de l’eau et un peu de lait pour les nourrissons, transmettre des paquets, prendre en charge dehors quelques personnes qu’on ressortait — un malaise, une vieille femme à bout. Mais on ne nous a pas ouvert les portes. À chaque fois c’était : « Vous attendez ici. » « Pas plus loin. » « Donnez, on transmet. » On donnait un bidon, il disparaissait derrière la grille, on ne savait pas à qui il revenait. J’ai compris très vite que je ne ferais pas ce pour quoi j’étais venu. Tenez : ce sentiment de tendre les bras et qu’on vous arrête le bras, c’est ce que je garderai.

Qu’avez-vous perçu de l’état des gens qu’on tenait là-dedans ?

La chaleur, d’abord. Il faisait lourd ces jours-ci, et là-dedans, sous cette verrière, derrière des vitres qu’on a peintes en bleu pour les alertes, ce devait être une fournaise. Quand un battant s’ouvrait, il en sortait un air épais, une odeur. On entendait une rumeur continue, des pleurs d’enfants, des appels. J’ai vu ressortir des gens qui titubaient, des visages couleur de cire. On m’a passé deux ou trois petits qu’il fallait faire boire tout de suite. La soif, c’est ce qui revenait dans toutes les bouches : « de l’eau, de l’eau ». Mais comprenez : je parle d’un seuil. Combien ils étaient là-dedans, dans quel état au fond de la piste, je ne peux pas vous le dire. Je ne l’ai pas vu.

On parle d’un manque d’eau terrible. Qu’en savez-vous de première main ?

De ce que j’ai entendu de la bouche même des gens qu’on ressortait, et de camarades qui ont pu entrer un peu plus que moi : il n’y aurait eu, pour tout ce monde, presque rien. Un point d’eau, m’a-t-on dit, une poignée de robinets pour des milliers de personnes. Les gens n’avaient rien pour recueillir, pas de quoi remplir, et la file ne désemplissait pas. Je vous donne cela comme on me l’a rapporté, pas comme un relevé. Mais ce que j’ai constaté, moi, de mes mains, c’est des enfants qui buvaient comme on boit après être resté un jour sans eau. On ne se trompe pas là-dessus.

Et les enfants, justement. Beaucoup d’enfants ?

Oui. C’est ce qui m’a frappé et ce qui frappe tous ceux qui ont approché. Des familles entières, avec les petits. Des nourrissons. J’ai vu des mères tendre leur enfant à travers une grille pour qu’on lui donne à boire, parce qu’elles-mêmes ne pouvaient pas sortir. J’ai vu des gamins seuls qu’on ressortait, qu’on ne savait pas à qui rendre. On n’imagine pas un instant rafler des enfants — et pourtant ils sont là. Je n’arrive pas à m’expliquer cela. Je dis ce que je vois : il y a des enfants là-dedans, beaucoup, et c’est insoutenable.

Avez-vous pu soigner ? Y avait-il des blessés, des malades ?

Soigner, c’est un grand mot pour ce qu’on nous a laissé faire. Quelques pansements, des malaises, des gens qu’on ranimait sur le trottoir. On m’a parlé de gens tombés de fatigue, de femmes au plus mal, de malades qu’on n’avait pas le moyen de traiter. J’ai entendu dire qu’on avait dressé en hâte un poste de secours à l’intérieur, avec des médecins et des infirmières de la Croix-Rouge, et que des médecins de l’Union générale des israélites avaient été admis pour les leurs. Une poignée d’hommes et de femmes pour cette foule. S’ils ont fait ce qu’on dit, ils ont fait un travail au-dessus des forces humaines. Mais je n’y étais pas, à l’intérieur ; je ne fais que vous rapporter ce qui se dit aux portes.

On murmure dans le quartier des gestes de désespoir, des malheurs à l’intérieur. Qu’en est-il ?

Je ne veux surtout pas colporter. Il court des choses terribles aux portes : des gens qui se seraient jetés des gradins, des drames. Je n’en ai vu aucun de mes yeux. J’ai vu des visages de désespoir, ça oui ; j’ai vu une femme qu’on ressortait et qui ne répondait plus à rien. Pour le reste, ce sont des bruits, et je vous les donne comme des bruits, pas comme des faits. Quand on est de l’autre côté d’une grille, l’imagination travaille, et la rumeur enfle. Mon devoir, c’est de ne pas grossir ce que je n’ai pas constaté.

Qui tenait ces barrages ? Qui vous a dit « pas plus loin » ?

Des gardiens français, des agents, des gendarmes. Ce sont eux que j’avais devant moi. Je ne dis pas cela pour accuser tel ou tel : certains, à voix basse, nous glissaient « passez vite », fermaient les yeux le temps qu’on tende un bidon, paraissaient eux-mêmes mal à l’aise. D’autres étaient durs. Mais ce sont des consignes françaises qui m’ont arrêté le bras, ça je peux le dire, je les ai entendues de bouches françaises. Au-delà, dans les bureaux, qui a décidé quoi, je n’en sais rien et je me garde de l’inventer.

Vous a-t-on interdit quelque chose en particulier ?

Tout ce qui aurait été entrer librement, circuler, voir. On nous a interdit de pénétrer dans la salle, de remonter dans les gradins, de chercher untel ou untel. On nous a repris des listes que des gens nous tendaient avec des noms, des adresses, « prévenez ma sœur », « gardez mon enfant ». On nous a dit de ne rien emporter, de ne rien noter. Voilà ce qu’on m’a interdit : de regarder, et d’aider au-delà du seuil. C’est cela qui me ronge — pas tant ce que j’ai vu que tout ce qu’on m’a empêché de voir et de faire.

Savez-vous ce qu’il advient de ces familles, où on les conduit ?

Non. Et je me méfie de tous ceux qui prétendent le savoir. On m’a dit qu’on les emmenait par cars, qu’il y aurait des camps, du côté de la province. Je l’ai entendu, je ne l’ai pas vu, et je ne sais ni où ni pour combien de temps. Je ne vous dirai pas un mot de plus là-dessus : ce serait inventer. Ce que je sais, c’est qu’on les a pris ici, entassés ici, et qu’ensuite ils s’en vont. Le reste m’échappe complètement.

Qu’est-ce qui vous reste, au sortir de ces deux jours ?

L’impuissance. On vient avec ses bidons et sa trousse, on croit servir à quelque chose, et on passe deux journées le long d’une grille à tendre des choses qu’on vous reprend. La soif des petits, les mains à travers les barreaux, les « prévenez ma sœur » qu’on n’a pas pu garder. Et l’idée qu’à dix mètres de moi, derrière ces vitres bleuies, il se passait des choses que je n’ai pas vues et que je n’aurais pas dû ignorer. Je ne sais pas dire l’ampleur de tout cela. Je ne sais pas les chiffres. Je sais ce qu’on m’a mis dans les bras et ce qu’on m’a arraché des mains. C’est peu, et c’est déjà trop lourd à porter.

Que voudriez-vous que l’on retienne de votre témoignage ?

Qu’il est partiel. Que je n’ai vu qu’un bord de la chose, et que je m’en tiens à ce bord. Je ne veux pas qu’on me fasse dire l’ensemble, ni qu’on prenne mes incertitudes pour des certitudes. Mais qu’on retienne ceci, que j’ai vu, moi : des familles, des enfants, parqués là, dans la chaleur et la soif, par des mains françaises, et des secours qu’on a tenus à la porte. Que chacun le sache au moins, faute de pouvoir le voir. Pour le reste — ce qu’on cache, ce qu’on ne dit pas, où on les emmène —, je ne suis pas celui qui peut vous l’apprendre.

Le contexte

Depuis le statut des Juifs (octobre 1940, durci en juin 1941), les Juifs de France, et particulièrement les étrangers, sont recensés, fichés et frappés d’interdictions multiples.

En zone occupée, le port de l’étoile jaune est imposé depuis le printemps. Des arrestations de Juifs étrangers ont déjà eu lieu à Paris en 1941 (rafle dite « du billet vert » en mai, rafle du XIe arrondissement en août).

Les 16 et 17 juillet, des familles juives étrangères ont été arrêtées à Paris et en banlieue et conduites, pour une partie d’entre elles, au Vélodrome d’Hiver, rue Nélaton (XVe).

Aucune photographie ni compte rendu officiel de l’intérieur du Vélodrome n’a été publié : ce qui en sort ne passe que par bribes et par rumeur.

État des informations

Ce témoignage est partiel par construction : le témoin n’a approché que les abords et le seuil du Vélodrome et le rappelle lui-même. La rédaction s’en tient à ce qui est connaissable à la date — ce qui a été vu, entendu ou rapporté à chaud aux portes — et ne préjuge ni de l’ampleur chiffrée, ni des destinations, ni de la suite, qui ne sont pas connues à ce jour.

Ce que l’on sait

  • Des familles juives étrangères, enfants compris, ont été arrêtées à Paris les 16 et 17 juillet et conduites au Vélodrome d’Hiver par des autobus.
  • Les abords du Vélodrome étaient gardés par des agents et des gendarmes français ; l’accès en était strictement contrôlé.
  • Des secouristes et œuvres d’assistance n’ont été admis qu’aux abords ou au seuil, sans circuler à l’intérieur.
  • Des soins médicaux de fortune ont été organisés sur place en nombre dérisoire au regard de la foule retenue.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact de personnes retenues au Vélodrome et leur état au cœur de la salle, que le témoin n’a pas vus.
  • Les conditions précises à l’intérieur (eau, sanitaires, malades), connues du témoin par ouï-dire seulement.
  • La destination des familles emmenées et ce qu’il advient d’elles ensuite.
  • Qui, dans l’administration, a décidé et organisé l’opération.

Sources historiques utilisées

secondary

Wikipédia — Rafle du Vélodrome d’Hiver

Conditions de détention au Vélodrome (chaleur, point d’eau quasi unique, foule, présence d’enfants) et accès très restreint des secours ; chiffres établis seulement après-guerre, non connaissables à la date.

secondary

Yad Vashem — The Vel’ d’Hiv Roundup

Conditions au Vélodrome d’Hiver (chaleur, manque d’eau et de soins, ravitaillement insuffisant) et présence très limitée de personnel médical et de la Croix-Rouge ; sert à étayer ce que le secouriste rapporte du seuil.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Entretien composé d’après les conditions documentées de la rafle et des récits de secours admis aux abords du Vélodrome. Le témoin et ses propos sont reconstitués pour restituer un point de vue de seuil, volontairement partiel ; aucun fait n’est ajouté pour combler le flou, qui est assumé comme matière du témoignage.

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