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« Les Juifs sont des hommes » : la lettre de Mgr Saliège

Un mois après les rafles de l’été, l’archevêque de Toulouse a fait lire en chaire, ce dimanche, une lettre pastorale protestant contre le traitement infligé aux Juifs. Une parole publique d’autorité morale, la première à percer le silence.

La rédaction des Échos du Passé 24 août 1942, 09h00 6 min de lecture
Portrait photographique de Mgr Jules-Géraud Saliège, archevêque de Toulouse, en habit épiscopal
Mgr Jules-Géraud Saliège, archevêque de Toulouse. Source : SGA/DMPA — domaine public (Wikimedia Commons).

Il y a, depuis l’été, un silence. Les journaux n’ont rien dit, ou presque, des familles emmenées de Paris et d’ailleurs, des appartements scellés, des wagons partis vers les camps du Loiret. Ce silence, hier dimanche, une voix l’a rompu — du haut des chaires du diocèse de Toulouse.

Mgr Jules-Géraud Saliège, archevêque de Toulouse, a prescrit la lecture dans toutes les paroisses de son diocèse d’une lettre pastorale qui dénonce, en termes que l’on n’avait pas encore entendus publiquement, le sort fait aux Juifs. Le texte, bref, porte un titre latin emprunté à l’Écriture, « Et clamor Jerusalem ascendit » — « et la clameur de Jérusalem est montée ».

Ce que cette lettre a de neuf n’est pas tant ce qu’elle révèle — elle ne révèle rien que des bribes déjà connues par la rumeur — que le fait qu’elle soit dite, et dite tout haut, devant des assemblées de fidèles, par un homme dont la fonction donne du poids à la parole. Jusqu’ici, la protestation s’écrivait dans des tracts ronéotypés ou se murmurait. La voilà lue à voix haute, sous une voûte d’église.

Le texte lu en chaire

L’archevêque y écrit : « Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle. »

Et plus loin, en une formule qui résume toute la lettre : « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. […] Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier. »

L’archevêque ajoute, sans détour : « Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. »

On notera l’expression — « une destination inconnue ». Le prélat ne dit pas où ces familles sont conduites, parce qu’il ne le sait pas : le terme dit exactement l’horizon de ce que l’on peut savoir aujourd’hui de ces convois.

Qui est Mgr Saliège

Jules-Géraud Saliège, né en 1870 dans le Cantal, est archevêque de Toulouse depuis 1928. C’est un homme âgé et diminué — une paralysie l’a éprouvé et rend sa parole publique difficile —, ce qui ajoute au retentissement de cette protestation lue, pour beaucoup de ses fidèles, par d’autres voix que la sienne.

Sa démarche tranche avec la prudence qui a jusqu’ici prévalu dans la hiérarchie. Le 22 août, l’Assemblée des cardinaux et archevêques de la zone occupée a bien adopté une protestation contre les arrestations et les déportations de Juifs — mais ce texte a été adressé en privé au chef de l’État, le maréchal Pétain, et n’a pas été rendu public. La lettre de Saliège, elle, est faite pour être entendue : c’est sa nature même de parole publique qui la distingue.

Une parole qui commence à être reprise

On rapporte que l’autorité préfectorale a cherché à empêcher la diffusion de la lettre. Elle a néanmoins été lue dans nombre de paroisses, et son texte commence à circuler au-delà du diocèse.

D’autres évêques, dit-on, s’apprêteraient à élever une protestation semblable. La radio de Londres en aurait fait état, et la presse clandestine la reprendrait. Combien de chaires, combien de voix s’y joindront, nul ne peut le dire à cette heure. Mais pour la première fois depuis cet été, une autorité morale a parlé tout haut, et il faut le consigner.

Le contexte

Au cours des journées des 16 et 17 juillet, des milliers de Juifs étrangers, familles et enfants compris, ont été arrêtés à Paris et en banlieue et regroupés notamment au Vélodrome d’Hiver, avant d’être dirigés vers Drancy et les camps du Loiret (Pithiviers, Beaune-la-Rolande).

Des arrestations de Juifs étrangers ont aussi eu lieu en zone dite libre durant l’été, ce qui explique qu’une protestation s’élève à Toulouse, hors de la zone occupée.

Le statut des Juifs édicté par Vichy (octobre 1940, durci en juin 1941), le recensement et le fichage, puis le port de l’étoile jaune imposé en zone occupée depuis le printemps, forment l’arrière-plan de ces mesures.

La presse autorisée n’a publié ni récit ni photographie des rafles de juillet ; ce que le public en sait tient à ce qu’il a vu dans la rue et à la rumeur.

État des informations

Cette édition s’en tient à ce qui est connaissable à la date du 24 août 1942 : le contenu public de la lettre, la situation de son auteur et les premières reprises rapportées. Elle ne préjuge pas du sort des personnes déportées, que ni l’archevêque ni quiconque ne connaît, et n’en dit pas plus que ce que le texte lui-même reconnaît ignorer.

Ce que l’on sait

  • Mgr Saliège, archevêque de Toulouse, a prescrit la lecture d’une lettre pastorale dans les paroisses de son diocèse le dimanche 23 août 1942.
  • La lettre proteste contre le traitement infligé aux Juifs et affirme l’appartenance des Juifs au genre humain ; les passages cités en sont le verbatim attesté.
  • L’Assemblée des cardinaux et archevêques de la zone occupée a adressé le 22 août une protestation, mais en privé, au maréchal Pétain : elle n’a pas été rendue publique.

Ce que l’on ignore

  • La destination réelle des familles déportées au-delà des camps français, que la lettre elle-même nomme « une destination inconnue ».
  • L’ampleur exacte de la reprise de la protestation par d’autres évêques et son écho réel dans le pays.
  • Les mesures que l’autorité prendra contre la diffusion de la lettre et contre son auteur.

Sources historiques utilisées

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Jules-Géraud Saliège — Wikipédia

Biographie de l’archevêque, date et circonstances de la lecture, interdiction préfectorale, reprise par la radio de Londres et le Vatican.

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Rafle du Vélodrome d’Hiver — Wikipédia

Contexte des rafles de juillet 1942 et de la protestation de l’épiscopat ; distinction protestation privée des cardinaux du 22 août / lettre publique de Saliège.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Article rédigé « en direct » au lendemain de la lecture de la lettre, du seul point de vue de ce qui est connaissable le 24 août 1942 : le texte public, la figure de son auteur, les premières reprises rapportées. La portée ultérieure n’est ni anticipée ni révélée.

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