« Les Juifs sont des hommes » : la lettre de Mgr Saliège
Un mois après les rafles de l’été, l’archevêque de Toulouse a fait lire en chaire, ce dimanche, une lettre pastorale protestant contre le traitement infligé aux Juifs. Une parole publique d’autorité morale, la première à percer le silence.
Il y a, depuis l’été, un silence. Les journaux n’ont rien dit, ou presque, des familles emmenées de Paris et d’ailleurs, des appartements scellés, des wagons partis vers les camps du Loiret. Ce silence, hier dimanche, une voix l’a rompu — du haut des chaires du diocèse de Toulouse.
Mgr Jules-Géraud Saliège, archevêque de Toulouse, a prescrit la lecture dans toutes les paroisses de son diocèse d’une lettre pastorale qui dénonce, en termes que l’on n’avait pas encore entendus publiquement, le sort fait aux Juifs. Le texte, bref, porte un titre latin emprunté à l’Écriture, « Et clamor Jerusalem ascendit » — « et la clameur de Jérusalem est montée ».
Ce que cette lettre a de neuf n’est pas tant ce qu’elle révèle — elle ne révèle rien que des bribes déjà connues par la rumeur — que le fait qu’elle soit dite, et dite tout haut, devant des assemblées de fidèles, par un homme dont la fonction donne du poids à la parole. Jusqu’ici, la protestation s’écrivait dans des tracts ronéotypés ou se murmurait. La voilà lue à voix haute, sous une voûte d’église.
Le texte lu en chaire
L’archevêque y écrit : « Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle. »
Et plus loin, en une formule qui résume toute la lettre : « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. […] Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier. »
L’archevêque ajoute, sans détour : « Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. »
On notera l’expression — « une destination inconnue ». Le prélat ne dit pas où ces familles sont conduites, parce qu’il ne le sait pas : le terme dit exactement l’horizon de ce que l’on peut savoir aujourd’hui de ces convois.
Qui est Mgr Saliège
Jules-Géraud Saliège, né en 1870 dans le Cantal, est archevêque de Toulouse depuis 1928. C’est un homme âgé et diminué — une paralysie l’a éprouvé et rend sa parole publique difficile —, ce qui ajoute au retentissement de cette protestation lue, pour beaucoup de ses fidèles, par d’autres voix que la sienne.
Sa démarche tranche avec la prudence qui a jusqu’ici prévalu dans la hiérarchie. Le 22 août, l’Assemblée des cardinaux et archevêques de la zone occupée a bien adopté une protestation contre les arrestations et les déportations de Juifs — mais ce texte a été adressé en privé au chef de l’État, le maréchal Pétain, et n’a pas été rendu public. La lettre de Saliège, elle, est faite pour être entendue : c’est sa nature même de parole publique qui la distingue.
Une parole qui commence à être reprise
On rapporte que l’autorité préfectorale a cherché à empêcher la diffusion de la lettre. Elle a néanmoins été lue dans nombre de paroisses, et son texte commence à circuler au-delà du diocèse.
D’autres évêques, dit-on, s’apprêteraient à élever une protestation semblable. La radio de Londres en aurait fait état, et la presse clandestine la reprendrait. Combien de chaires, combien de voix s’y joindront, nul ne peut le dire à cette heure. Mais pour la première fois depuis cet été, une autorité morale a parlé tout haut, et il faut le consigner.