« J’ai conduit, je n’ai pas su où » — un machiniste de la S.T.C.R.P.
Au petit matin du 16 juillet, son autobus vert et crème a été réquisitionné avec lui au dépôt. Machiniste sur le réseau parisien, ancien wattman de tramway, il a passé la journée à conduire là où la police l’envoyait, sans qu’on lui dise qui montait ni vers quoi. Il raconte, gêné, une course dont il n’a compris ni le début ni la fin. Propos recueillis à chaud, figure composite reconstituée.
Nous l’avons rencontré le soir même, au dépôt, l’autobus rentré et rangé, le moteur encore tiède. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, machiniste sur le réseau, mains larges, la casquette à la main. Il a accepté de parler à condition qu’on ne le nomme pas, ni lui, ni sa ligne, ni son dépôt. Il est fatigué d’une longue journée qui n’a pas été une journée ordinaire : dès l’aube, sa voiture a été réquisitionnée, et il a roulé là où on lui disait de rouler. Il parle lentement, s’arrête, cherche ses mots. Ce qu’il dit, il ne le dit pas pour se plaindre ni pour se justifier ; il le dit parce que, ce soir, il n’arrive pas à rentrer chez lui comme les autres soirs.
Nous ne reproduisons ici le témoignage d’aucun conducteur réel : aucun verbatim de machiniste, daté de ce jour, n’a été conservé. Le personnage est composé — un machiniste parisien parmi ceux dont les autobus ont été requis au matin du 16 juillet —, et ses propos sont reconstitués à partir de faits attestés. Il ne faut y lire ni un nom, ni une adresse, mais la voix plausible d’un exécutant ordinaire pris dans une course qui le dépasse.
M. L., machiniste d’autobus de la S.T.C.R.P. à Paris — figure composite, identité préservée
Entretien situé le soir du 16 juillet 1942, au dépôt. Figure composite : aucun verbatim de machiniste daté de ce jour n’a été conservé. Le personnage est un machiniste parisien, ancien wattman de tramway reconverti sur autobus après la disparition des trams en 1938 ; ses propos sont une reconstitution éditoriale fondée sur des faits attestés — la réquisition, ce matin-là, d’une cinquantaine d’autobus de la S.T.C.R.P. avec leur équipage, encadrés par la police, pour transporter des familles arrêtées. Ce témoignage ne reproduit aucun témoin réel identifié.
Comment votre journée a-t-elle commencé, ce matin ?
Comme les autres et pas comme les autres. J’étais au dépôt de bonne heure, avant le jour, pour la prise de service, comme d’habitude. Sauf qu’au lieu de nous envoyer sur la ligne, on nous a rassemblés, plusieurs machinistes, plusieurs voitures, et on nous a dit que les autobus étaient réquisitionnés pour la journée, avec nous. Réquisitionnés, c’est le mot qu’on a employé. Le chef de dépôt n’avait pas l’air plus renseigné que nous ; il nous a dit de sortir les voitures, de faire le plein autant qu’on pouvait, et d’obéir à ce qu’on nous dirait. Il y avait des agents dans la cour, ce qui ne se voit pas tous les matins. On n’a pas discuté. On ne discute pas un ordre au dépôt, surtout par les temps qui courent. On a sorti les voitures.
Parlez-moi de votre métier, de la machine que vous conduisez.
Je suis machiniste. Je conduis un autobus de ville, un de ces gros à plate-forme ouverte derrière, vert et crème, ceux que tout le monde prend. Le machiniste est perché à l’avant, seul dans sa cabine, juste au-dessus du moteur — l’été on cuit, on a les jambes contre la chaleur toute la journée. La boîte n’est pas commode, quatre vitesses qui ne passent pas toutes seules, il faut savoir doubler, écouter le moteur, sinon ça craque. C’est un métier de bras et d’oreille. J’ai commencé dans les transports du temps où il y avait encore les trams ; j’étais wattman, sur une motrice, à la manette. Quand on a retiré les trams, il y a quatre ans, on nous a basculés sur l’autobus. On s’y fait. Mais un tram, ça tenait tout seul sur ses rails ; un autobus, dans Paris, c’est vous qui le tenez d’un bout à l’autre.
Le réseau tourne-t-il normalement, par les temps qui courent ?
Normalement, non, plus depuis longtemps. On manque d’essence, c’est le grand problème. Beaucoup de voitures roulent au gazogène maintenant, avec le foyer à l’arrière qu’il faut charger, allumer, surveiller — ça donne moins de force, ça peine dans les côtes, ça tombe en panne. Des lignes ont été supprimées, d’autres espacées, on voit des voitures bondées parce qu’il n’y en a pas assez. Et nous, on fait des journées à rallonge, onze heures, davantage certains jours, avec ce qu’on trouve à manger, c’est-à-dire pas grand-chose. Alors une voiture qui roule et qu’on peut requérir toute une journée, avec son homme, ça ne court pas les rues. C’est peut-être pour ça qu’on est venu les chercher au dépôt de si bonne heure.
Étiez-vous seul sur la voiture ?
Non. Il y avait le receveur avec moi, comme sur la ligne — celui qui d’ordinaire fait payer, tire les tickets, donne le signal du départ à la sonnette depuis la plate-forme. Lui aussi a été requis, on ne nous a pas séparés. Sauf que de la journée, il n’a pas vendu un seul ticket, vous pensez bien. Il se tenait derrière, sur la plate-forme ouverte, à regarder monter les gens. On ne s’est pas beaucoup parlé, lui et moi. À la pause, il a juste dit : « Ce n’est pas un travail pour nous, ça. » Je n’ai rien répondu. Il n’y avait rien à répondre. On était deux hommes du réseau à faire une chose qui n’était pas du réseau, et on le savait tous les deux.
Où vous a-t-on envoyé, et pour y faire quoi ?
On m’a donné des adresses, au fur et à mesure, jamais toutes d’un coup. On me disait : telle rue, tel numéro, dans l’est, dans les vieux quartiers du centre. J’arrivais, je me rangeais devant la porte, et j’attendais. J’ai passé une bonne part de la journée à attendre, moteur au ralenti pour ne pas caler, devant des portes d’immeubles, dans des rues étroites. Les agents montaient, faisaient descendre des gens, et on les amenait à ma voiture. Moi, de ma cabine, je ne voyais que la rue devant, le capot, et dans mon rétroviseur ce qui montait derrière. J’attendais qu’on me dise « complet, roulez », et je roulais. Puis une autre adresse, ou bien la destination. On ne m’expliquait rien, et je n’ai rien demandé.
Qui montait dans votre autobus ?
Des familles. Des gens du quartier, avec des paquets, des baluchons, du linge noué à la va-vite. Des femmes, des hommes, des vieux, et des enfants — beaucoup d’enfants. Des tout-petits qu’on portait, d’autres qui montaient la marche tout seuls en se tenant à la barre. Je ne les ai pas comptés, je ne pourrais pas vous dire combien, je n’avais pas la tête à ça et je ne voyais qu’un bout de la plate-forme. On les faisait s’installer serrés. Ce que je peux vous dire, c’est que ce n’étaient pas des hommes seuls, comme on aurait pris des hommes pour un travail. C’étaient des maisons entières, les grands-parents et les nourrissons dans la même voiture. Ça, ça m’a frappé tout de suite, et ça ne m’a plus quitté de la journée.
Qu’entendiez-vous, depuis votre cabine, pendant le trajet ?
Pas grand-chose, et c’est ça qui est étrange. Un autobus plein, d’ordinaire, ça parle, ça s’interpelle, il y a du bruit. Là, non. Un grand silence derrière moi, un silence qui pèse. On entendait le moteur, les vitesses, et par-dessus, de temps en temps, un enfant qui pleurait, qu’on essayait de faire taire tout bas. À un arrêt, une femme s’est avancée vers ma cabine et m’a demandé où on allait, où on les emmenait. Je conduisais, je n’ai pas tourné la tête tout de suite. Je lui ai dit la vérité : que je ne savais pas, que je n’étais que le machiniste, qu’on me donnait les rues au fur et à mesure. Elle est repartie s’asseoir. Qu’est-ce que je pouvais lui dire d’autre ? Je ne savais pas. C’est terrible, un homme qui vous demande où on le mène, et vous, qui le conduisez, vous ne savez pas.
Y avait-il quelqu’un pour vous commander la route ?
Oui. J’avais un agent à bord, sur la plate-forme, avec le receveur. C’est lui qui commandait. Il me disait quand partir, par où passer, où m’arrêter, quand repartir. Des ordres brefs, à la voix ou d’un signe : « À gauche là », « Tout droit », « Arrêtez-vous ici ». Il ne m’a pas dit, le matin, où on finirait ; il me lançait l’itinéraire morceau par morceau, une rue, puis la suivante. Je crois qu’il n’était pas beaucoup plus avancé que moi, au fond. Il faisait ce qu’on lui disait de faire, comme moi je faisais ce qu’il me disait. On était plusieurs, comme ça, chacun à son cran de la chaîne, à passer un ordre reçu. Personne, dans ma voiture, n’avait choisi d’y être — ni ceux de derrière, ni moi.
Où vos courses vous ont-elles conduit ?
À un moment, on m’a fait descendre vers le sud-ouest, du côté du XVe, près des quais. Il y a là une grande salle, un grand bâtiment couvert où l’on fait des courses, des spectacles sportifs — vous voyez lequel. On m’a fait arranger la voiture devant, dans la file. Il y avait d’autres autobus, les mêmes que le mien, qui déchargeaient. On a fait descendre mes gens, avec leurs paquets, et ils sont entrés là-dedans, encadrés. Moi, je suis resté à ma place, je n’ai pas passé la porte, je ne sais pas ce qu’il y a derrière, comment c’est à l’intérieur, ce qu’on en fait. J’ai vu entrer, je n’ai pas vu au-delà. Et puis on m’a renvoyé, chercher d’autres gens ailleurs, ou attendre. D’autres voitures, m’a-t-on dit, partaient plus loin, vers un camp, du côté de la banlieue, ou en province. La mienne, non. La mienne faisait la navette dans Paris.
Avez-vous mesuré l’ampleur de ce qui se passait ?
Mesurer, non, je ne peux pas. Mais j’ai bien vu que ce n’était pas trois voitures. On était nombreux, des dizaines d’autobus sur la journée, je ne saurais pas vous donner le nombre, mais partout où j’allais j’en croisais des pareils au mien, pleins des mêmes familles, avec un agent à l’arrière. J’ai reconnu des machinistes du dépôt, des collègues, à qui j’ai fait un signe de la main sans qu’on ait le cœur à se parler. Ça a duré toute la journée, du matin jusqu’à ce soir. Alors non, je n’ai pas de chiffre, personne ne m’a rien dit. Mais quand vous passez une journée entière à faire ça, et que tout autour de vous d’autres font la même chose, vous comprenez que c’est grand, très grand, même si vous n’en voyez chaque fois qu’une voiture pleine.
Comment vivez-vous d’avoir conduit cette voiture ?
Mal. Je vais vous le dire tout net, parce que c’est la vérité de ce soir : mal. On me dira que j’ai obéi, que j’étais requis, que je n’ai pas choisi mes passagers, que je n’ai fait que conduire — et c’est exact, je n’ai rien décidé, je n’ai frappé à aucune porte, je n’ai fait descendre personne de chez lui. Mais c’est mon volant que j’ai tenu, c’est ma voiture qui les a portés, et ça, je ne peux pas le mettre sur le compte d’un autre. Je ne vais pas vous raconter que je ne savais rien et m’en laver les mains avec ça. Je ne savais pas où je les menais, c’est vrai ; mais je voyais bien qui montait, des femmes, des vieux, des gosses qui n’avaient rien fait, et je les ai conduits quand même. On peut se dire cent fois qu’on n’avait pas le choix. Le soir, ça ne suffit pas. Ça ne me suffit pas, à moi.
Et maintenant, que faites-vous ?
Maintenant, la voiture est rentrée, je l’ai rangée, j’ai fait mon plein, coupé le moteur, comme tous les soirs. Demain, sans doute, je reprends ma ligne, la vraie, avec les gens ordinaires qui montent et qui paient leur ticket, qui vont au travail. Et c’est ça qui me trotte : conduire demain, sur les mêmes banquettes, avec dans la tête ce que j’ai vu s’asseoir dessus aujourd’hui. Je ne sais pas où sont les gens que j’ai transportés, ni ce qu’on va en faire, personne ne me l’a dit et je ne le saurai peut-être jamais. Ce que je sais, c’est que je ne pourrai pas conduire demain comme si aujourd’hui n’avait pas eu lieu. On rentre au dépôt, on raccroche sa casquette, mais on ne raccroche pas ça avec.