Faire la queue, la carte à la main
Avant le jour, déjà, nous sommes là, le cabas au bras et les tickets serrés dans la poche. Tenir un foyer, cet été, c’est faire la queue, compter les grammes, guetter l’arrivage et refuser le marché noir quand on le peut. Une mère de famille raconte l’ordinaire des files et de la débrouille.
On me demande souvent comment je m’y prends pour nourrir ma maisonnée. La vérité, c’est que je n’ai plus de recette, seulement des habitudes de patience. Ma vie tient désormais dans un carnet à souches et un cabas de toile. Le matin, avant même de penser au café — qui n’en est plus un —, je regarde quels coupons il me reste, ce que je peux espérer trouver, et devant quelle boutique je vais aller planter mes deux pieds. Je ne suis ni plus mal lotie ni mieux servie qu’une autre. Nous sommes toutes logées à la même enseigne, et c’est peut-être cela qui fait qu’on se parle, dans les files.
Je tiens à l’écrire simplement, parce qu’on parle beaucoup des grandes choses et fort peu de la marmite. Or c’est la marmite qui règle nos journées. Le mari attend son assiette, les enfants grandissent et réclament, et c’est à moi de faire tenir tout cela avec ce qu’on nous accorde. Je ne me plains pas plus que ma voisine ; je raconte, pour que celle qui lira se reconnaisse, et pour qu’on sache, plus tard, ce qu’était une matinée de ménagère en ce mois de juillet.
Les tickets et la carte
Tout part de la carte d’alimentation. On va la chercher à la mairie, à son nom, et l’on vous range selon votre catégorie. Moi, je suis en « A », comme toutes les femmes de mon âge qui ne font pas de travail de force. Mon aîné, à quatorze ans, est passé en « J3 » et il a bon appétit, croyez-moi ; les plus jeunes sont en « J2 ». Les cartes n’ont pas la même couleur, pour qu’on s’y retrouve d’un coup d’œil. Le lait, je n’y ai plus droit pour moi : il est gardé pour les tout-petits et pour les vieilles gens. Les hommes de peine, eux, ont une carte à part, la seule qui donne encore un peu de vin.
Ensuite viennent les tickets. Il y a des coupons pour chaque denrée, et chacun sa couleur : le violet pour le beurre et la graisse, le rouge pour le sucre, le brun pour la viande. On les détache au fur et à mesure, et gare à qui les égare : sans le ticket, pas de marchandise, quand bien même on aurait l’argent. Car il faut les trois à la fois, le coupon, la monnaie et le commerçant qui, ce jour-là, a reçu de quoi vous servir. Qu’il en manque un seul, et l’on rentre le cabas vide.
Ce qu’on nous accorde, je le compte en grammes, à force. Un peu plus d’une demi-livre de pain par jour pour moi, et ce n’est plus le pain d’avant : un pain gris, le pain « national », qui rassit dès le lendemain. La viande, on la mesure à la semaine, et il n’en faut pas beaucoup pour l’avoir vue passer. Le beurre, le sucre, c’est au mois : il ne me reste, ces jours-ci, qu’un fond de motte pour tenir jusqu’à la fin de juillet. Quant au café pur, on n’en trouve plus depuis l’an dernier ; j’allonge la chicorée et l’orge grillé, et l’on fait semblant.
Devant la boutique, avant l’aube
Le plus dur, ce ne sont pas les grammes : c’est la file. Je suis inscrite chez mon boulanger, chez mon boucher, chez ma crémière — on ne choisit plus, on est rattaché, et l’on ne peut acheter ailleurs. Alors il faut être là quand ils ouvrent, et souvent bien avant. Je pars pendant que la maison dort encore, le châle sur les épaules même par ces chaleurs, parce qu’à l’aube il fait frais à rester debout. Devant le rideau baissé, nous sommes déjà dix, puis vingt. On prend son rang, on cause à voix basse, on surveille du coin de l’œil celle qui voudrait resquiller.
On attend pour être servie avant la rupture, car les arrivages ne suivent pas et le dernier de la file, souvent, repart sans rien. Et il y a les jours où la boutique reste close sur ordre, les « jours sans » : on l’apprend en arrivant, à la pancarte, après s’être levée pour rien. Je crois bien que je passe le plus clair de mes matinées ainsi, d’une queue à l’autre, le cabas d’une main et mon carnet de l’autre. On me dira que c’est du temps perdu. Je réponds que c’est le prix du dîner.
Dans ces files, on apprend tout : où il paraît qu’il est arrivé des pommes de terre, quelle crémière a reçu des œufs, laquelle affiche « épuisé » avant d’avoir ouvert. Les femmes se passent le mot. C’est une école, et pas la moins utile. On y noue aussi des amitiés d’occasion, faites de patience partagée, et l’on rentre parfois moins bredouille d’un renseignement que d’une marchandise.
Le marché noir et la débrouille
Bien sûr, il y a l’autre marché, celui dont on parle à mots couverts. On sait tous où trouver du beurre, un morceau de lard, des œufs, si l’on y met le prix. Et quel prix : le porc s’y paie plusieurs fois ce qu’il vaut, quand il en reste. Ceux qui en font métier, on les appelle les « B.O.F. » — beurre, œufs, fromage —, et ils s’engraissent de nos privations. Je m’y refuse tant que je le peux. Non par vertu, je n’en fais pas gloire, mais parce que je n’en ai pas les moyens et que payer si cher, c’est enlever le pain d’une autre.
Reste la débrouille, la vraie, celle qu’on ne me reprochera pas. J’ai un cousin resté au pays qui m’expédie, quand il le peut, un colis : un peu de lard, quelques œufs enveloppés dans du son, une motte de beurre bien tassée. Le colis de la campagne, c’est la fête à la maison, et l’on m’assure que la loi le tolère pour peu qu’on ne trafique pas. Avec ce que je garde en trop — un bout de savon, une coupe de tissu —, il m’arrive de troquer contre des œufs auprès d’une voisine mieux pourvue. C’est le « système D », comme on dit ; chacun se débrouille avec ce qu’il a.
Et puis il y a le lopin. Nous avons, comme beaucoup, notre jardin de banlieue, un carré de terre qu’on cultivait jadis pour l’agrément et qui nourrit aujourd’hui. J’y fais pousser des haricots, des poireaux, et surtout ces rutabagas et ces topinambours qu’on donnait autrefois aux bêtes et que nous mangeons maintenant à toutes les sauces. Un mari bêche le dimanche, un lapin engraisse des épluchures dans son clapier, deux ou trois poules donnent l’œuf. Ce n’est pas un passe-temps de citadin : c’est, bien souvent, ce qui met le dîner dans l’assiette quand la file, elle, n’a rien donné.