Les portes où l’on a frappé pour rien
Dans les quartiers frappés, tous les noms sur les listes n’ont pas été trouvés. Des logements sont restés vides quand les agents ont monté les étages ; ailleurs, une famille prévenue la veille avait disparu, un enfant dormait chez la voisine, un père était descendu par la cour. On ne compte pas ces cas — on les entend, d’un immeuble à l’autre.
On l’apprend en remontant les rues de l’est parisien, une porte après l’autre : les agents, ces jours-là, n’ont pas trouvé tout le monde. Sur les paliers, les récits se ressemblent. Ici, on frappe, on appelle un nom, on attend ; personne ne répond. Là, on force ou l’on fait ouvrir par le concierge : l’appartement est vide, les lits défaits, un repas laissé sur la table. Les policiers, dit-on, repartent en cochant leur feuille, passent à l’étage au-dessus. « Ils avaient la liste, mais pas les gens », résume une commerçante de la rue des Rosiers.
Combien de logements ainsi trouvés déserts ? Nul ne le sait, et personne ne tient de compte. On ne sait que sa propre cage d’escalier : deux portes closes qui auraient dû s’ouvrir, un nom appelé dans le vide. D’un immeuble à l’autre, ces petits faits s’additionnent sans qu’on puisse les additionner vraiment. Ce qui revient partout, c’est l’étonnement de ceux qui ont vu monter les agents : ils croyaient l’immeuble raflé, il ne l’était qu’à moitié.
D’où vient que certains n’étaient plus là ? Pour une part, d’un avertissement reçu à temps. Depuis la fin du mois de juin, des feuilles passaient de main en main dans les quartiers juifs. On nous parle d’un tract de « Solidarité » — l’organisation des juifs immigrés —, imprimé en yiddish, qui pressait les familles de se cacher et, avant tout, de « cacher les enfants ». On cite aussi « Unzer Wort », « Notre Parole », une feuille yiddish dont un numéro courait en juin, et « L’Université libre », feuille française sous le manteau, qui parlait début juillet de fichiers remis à qui l’on sait.
Mais ces papiers, beaucoup ne les ont pas eus entre les mains, ou trop tard. Ils circulaient peu, de confiance en confiance, et n’atteignaient pas les foyers isolés, les vieux, ceux qui ne lisaient pas le yiddish, ceux qui ne voulaient pas croire. « On m’a glissé un mot huit jours avant, dit un tailleur du faubourg du Temple ; ma sœur, deux rues plus loin, n’a rien reçu. » L’avertissement a sauvé des uns et manqué aux autres, sans logique apparente, au hasard des connaissances et des rencontres.
À côté du papier, il y a eu la parole. On rapporte, sans que nous puissions le vérifier, que des policiers eux-mêmes auraient prévenu la veille certaines familles de leur ronde ; que d’autres, le matin venu, auraient laissé filer « leurs » gens, frappé mollement, attendu un peu trop longtemps qu’on réponde. Ce sont des choses qui se disent à voix basse et qu’on ne peut établir. Elles courent d’autant plus qu’aucune voix officielle ne dit rien, et qu’il faut bien expliquer pourquoi telle famille connue de tous n’a pas été prise.
Restés cachés chez eux, aussi. Plusieurs témoignages décrivent des familles qui n’ont pas fui, mais qui se sont terrées derrière leur propre porte, sans bouger, sans lumière, tandis que les agents frappaient. On parle de gens demeurés ainsi des jours, parfois près de deux semaines, dans leur logement, malgré des passages répétés de la police. « On les entendait remuer la nuit pour chercher de l’eau », dit une voisine du IVe, qui montait ce qu’elle pouvait sur le palier.
Le concierge, dans tout cela, tient les deux bouts. Il y a ceux qui désignent : ils disent aux agents où loge qui, à quel étage, insistent pour qu’on fouille, ouvrent les portes de leur trousseau. Des habitants les nomment aujourd’hui à mi-voix, avec rancune. Et il y a ceux qui se taisent, qui répondent que le locataire est parti, qu’ils ne l’ont pas vu, qui gardent une clef sans la remettre. On nous a raconté — sans nom, et nous n’en donnerons pas — le cas d’un concierge qui aurait tenu un père de famille caché chez lui pendant que la police montait l’escalier. La même loge, selon l’homme qui l’occupe, sauve ou livre.
Les voisins font le reste, par petits gestes qu’on ne remarque qu’après. Une porte ouverte une nuit, sans questions. Un enfant qu’on garde « pour la soirée » et qui reste. Un mot glissé sous l’huis : n’ouvre pas, descends par la cour. Un ménage qui prend chez lui la vieille du dessus le temps que ça passe. Rien de concerté, rien qui ressemble à un plan : chacun n’a fait que ce que sa cage d’escalier permettait, souvent sans savoir ce que faisait l’immeuble d’à côté.
Tout cela ne va pas sans peur. Ceux qui ont ouvert leur porte savent ce qu’ils risquent, et plusieurs le disent en baissant la voix. Pour un qui a caché, combien ont fermé leur volet et regardé ailleurs, on ne le dira pas — c’est aussi une chose qu’on n’entend pas, celle-là. On ne recueille que ce qui se raconte, et ce qui se raconte penche vers ceux qui restent pour en parler.
Ce que les rues gardent, à présent, ce sont des marques. Des portes scellées de papier gommé, un cachet dessus. Ailleurs, au contraire, des logements où l’on a déjà enlevé des meubles, vidé les armoires. Les concierges parlent de listes que l’administration fait dresser des appartements « qui ne sont plus occupés par des locataires juifs ». Entre la porte scellée et le logement déjà vidé, on lit, sans qu’on l’explique, deux vitesses d’une même affaire.
On ne saura pas, de sitôt, combien ont échappé ni combien ont été pris. À hauteur de rue, il n’y a pas de nombre : il y a des portes où l’on a frappé pour rien, une par une, et des voisins qui, ce matin, se comptent entre eux.