Ce que nous avons vu, et ce que nous nous devons
Je ne suis ni journaliste ni homme de robe. Je tiens boutique dans un quartier de l’est, et depuis jeudi je n’arrive plus à me taire. Des voisins ont été emmenés avant le jour, avec leurs enfants. On appelle cela des « mesures ». Je refuse ce mot.
Ce que j’écris ici, je l’écris en mon nom, celui d’un homme du quartier, sans mandat de personne. Je ne suis pas de ceux qui savent tout ; je ne sais même presque rien de ce qui se décide au-dessus de nos têtes. Mais jeudi matin, comme beaucoup, j’ai vu. Et depuis, je porte cette chose sans pouvoir la poser.
Il faisait encore sombre. Il y avait des autobus rangés au bas des immeubles, ces mêmes voitures vertes et blanches de la Compagnie que je prends pour aller livrer, et dont je n’aurais jamais cru qu’elles serviraient à cela. Des agents montaient les escaliers, une feuille à la main. On faisait descendre des familles, avec des baluchons, des valises fermées à la hâte. Des femmes, des vieux, et des enfants — des petits qui n’avaient pas fini de dormir, et des tout-petits dans les bras de leur mère.
On me dira que je m’avance, que je ne connais pas le détail de l’affaire, et c’est vrai. Où mène-t-on ces gens ? Je l’ignore. Nul, autour de moi, ne le dit ; aucun journal ne le dit non plus. Mais il est une chose que je n’ai pas besoin qu’on m’explique : ces familles habitaient là, comme nous, et un matin elles n’y étaient plus.
Les mots dont on nous couvre
On commence déjà à entendre les mots qui serviront à ranger cela proprement. On dira des « mesures ». On dira un « regroupement », un « déplacement ». Ce sont des mots d’administration, propres, sans odeur, faits pour qu’on n’y regarde pas de trop près. Je les écris entre guillemets parce que je ne les prends pas à mon compte : ce ne sont pas les miens, et ils ne disent rien de ce que j’ai vu.
Car une « mesure » ne pleure pas. Une « mesure » ne s’accroche pas à la rampe de l’escalier. Le mot recouvre l’enfant tiré de son lit, la porte qu’on scelle derrière une famille, la boutique du coin restée rideau baissé le lendemain. Quand un pouvoir emploie un langage aussi lisse pour des choses aussi lourdes, ce n’est pas par hasard : c’est pour que nous puissions passer devant sans nous arrêter. Je ne veux pas m’en accommoder.
Le mot juste, il existe pourtant, et on l’emploie à voix basse d’une porte à l’autre : une rafle. Voilà ce que c’est. On a raflé des familles dans nos rues. Ce mot-là est dur, mais il a le mérite de nommer la chose au lieu de la farder.
Ce qui a changé cette fois
On a déjà arrêté des Juifs, ici, ces dernières années. Je me souviens du printemps de l’an dernier, de ces hommes convoqués par un papier et qui ne sont pas revenus, et de l’été où l’on a bouclé des rues entières pour prendre les hommes. C’était déjà lourd. Mais on prenait des hommes : des adultes, en âge de travailler, dont on pouvait au moins se raconter, si l’on était lâche, qu’ils partaient pour un camp de travail.
Cette fois, non. Cette fois on a pris les mères et on a pris les enfants. On les a pris ensemble, à la même heure, dans le même autobus. C’est là, pour moi, que quelque chose s’est franchi qui ne se refranchira pas dans l’autre sens. On ne peut pas dire d’un nourrisson qu’on l’emmène travailler. On ne peut rien dire du tout, sinon qu’on est venu chercher des familles parce qu’elles étaient ce qu’elles étaient, et rien d’autre.
Depuis un mois, ces familles portaient une étoile jaune cousue sur la poitrine, cette étoile qu’on nous a imposée le 7 du mois dernier et que je vois chaque jour dans la rue. Je comprends aujourd’hui à quoi elle servait aussi : à les reconnaître, à les compter, à savoir où frapper. On les avait marquées avant de venir les prendre.
Ce qu’on dit, et ce que je ne sais pas
On raconte, du côté du XVe, rue Nélaton, qu’on aurait entassé beaucoup de ces gens dans le grand Vélodrome d’Hiver. On parle de milliers de personnes sous la verrière, de chaleur, de soif, d’enfants. Je n’y suis pas allé, je n’ai vu personne qui en soit sorti, et je me refuse à décrire un lieu que je n’ai pas vu. Je répète seulement ce qui court de bouche en bouche, en le donnant pour ce qu’il est : un bruit qui monte d’un endroit fermé.
De même pour le nombre. On dit des milliers ; je n’ai aucun chiffre, et personne autour de moi n’en a d’officiel. La préfecture se tait, les journaux se taisent. Ce silence, à lui seul, me pèse : on n’organise pas le secret autour d’une chose dont on serait fier. Il court aussi des feuilles imprimées sous le manteau, que j’ai vues passer de main en main et qui, elles, appellent les choses par leur nom ; je ne sais qui les fait, mais elles disent tout haut ce que la presse permise n’ose pas.
Où mène-t-on ces familles, et pour quoi faire ? Je l’ignore, et cette ignorance m’effraie plus que je ne saurais l’écrire. Je ne prétendrai pas deviner ce que je ne sais pas. Mais je n’ai pas besoin de connaître la fin de l’histoire pour savoir que ce que j’ai vu jeudi matin était mauvais.
Ce que nous nous devons
Je veux être honnête, y compris sur nous. Le quartier n’a pas crié. On n’a pas vu Paris se dresser d’un bloc. J’ai vu, comme les autres, des gens détourner les yeux, presser le pas, rentrer chez eux et fermer la fenêtre. J’ai vu de la gêne, du trouble, beaucoup de silence. J’ai gardé le mien aussi, moi qui écris là où l’on ne voit pas mon nom. Je n’en tire aucune fierté et je ne me donne aucune leçon à donner.
Mais ce silence-là, précisément, je ne veux plus qu’il ait l’air d’un consentement. On peut ne rien pouvoir et refuser tout de même de dire que c’est bien. On peut n’être qu’un boutiquier et savoir encore reconnaître une honte quand elle passe sous ses fenêtres. Ces gens étaient nos voisins. Certains me devaient un bonjour chaque matin, et moi le leur.
Alors voilà ce que je nous dois, à défaut d’autre chose : ne pas appeler cela une « mesure ». Ne pas oublier que c’étaient des familles, et qu’il y avait des enfants. Le noter quelque part, ne serait-ce que sur cette feuille, pour que le jour où l’on nous dira que rien de grave ne s’est passé cet été-là, il reste au moins un homme du quartier pour répondre : j’étais là, et j’ai vu.