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Ce que nous avons vu, et ce que nous nous devons

Je ne suis ni journaliste ni homme de robe. Je tiens boutique dans un quartier de l’est, et depuis jeudi je n’arrive plus à me taire. Des voisins ont été emmenés avant le jour, avec leurs enfants. On appelle cela des « mesures ». Je refuse ce mot.

Tribune — un habitant de l’est parisien 18 juillet 1942, 19h00 7 min de lecture

Ce que j’écris ici, je l’écris en mon nom, celui d’un homme du quartier, sans mandat de personne. Je ne suis pas de ceux qui savent tout ; je ne sais même presque rien de ce qui se décide au-dessus de nos têtes. Mais jeudi matin, comme beaucoup, j’ai vu. Et depuis, je porte cette chose sans pouvoir la poser.

Il faisait encore sombre. Il y avait des autobus rangés au bas des immeubles, ces mêmes voitures vertes et blanches de la Compagnie que je prends pour aller livrer, et dont je n’aurais jamais cru qu’elles serviraient à cela. Des agents montaient les escaliers, une feuille à la main. On faisait descendre des familles, avec des baluchons, des valises fermées à la hâte. Des femmes, des vieux, et des enfants — des petits qui n’avaient pas fini de dormir, et des tout-petits dans les bras de leur mère.

On me dira que je m’avance, que je ne connais pas le détail de l’affaire, et c’est vrai. Où mène-t-on ces gens ? Je l’ignore. Nul, autour de moi, ne le dit ; aucun journal ne le dit non plus. Mais il est une chose que je n’ai pas besoin qu’on m’explique : ces familles habitaient là, comme nous, et un matin elles n’y étaient plus.

Les mots dont on nous couvre

On commence déjà à entendre les mots qui serviront à ranger cela proprement. On dira des « mesures ». On dira un « regroupement », un « déplacement ». Ce sont des mots d’administration, propres, sans odeur, faits pour qu’on n’y regarde pas de trop près. Je les écris entre guillemets parce que je ne les prends pas à mon compte : ce ne sont pas les miens, et ils ne disent rien de ce que j’ai vu.

Car une « mesure » ne pleure pas. Une « mesure » ne s’accroche pas à la rampe de l’escalier. Le mot recouvre l’enfant tiré de son lit, la porte qu’on scelle derrière une famille, la boutique du coin restée rideau baissé le lendemain. Quand un pouvoir emploie un langage aussi lisse pour des choses aussi lourdes, ce n’est pas par hasard : c’est pour que nous puissions passer devant sans nous arrêter. Je ne veux pas m’en accommoder.

Le mot juste, il existe pourtant, et on l’emploie à voix basse d’une porte à l’autre : une rafle. Voilà ce que c’est. On a raflé des familles dans nos rues. Ce mot-là est dur, mais il a le mérite de nommer la chose au lieu de la farder.

Ce qui a changé cette fois

On a déjà arrêté des Juifs, ici, ces dernières années. Je me souviens du printemps de l’an dernier, de ces hommes convoqués par un papier et qui ne sont pas revenus, et de l’été où l’on a bouclé des rues entières pour prendre les hommes. C’était déjà lourd. Mais on prenait des hommes : des adultes, en âge de travailler, dont on pouvait au moins se raconter, si l’on était lâche, qu’ils partaient pour un camp de travail.

Cette fois, non. Cette fois on a pris les mères et on a pris les enfants. On les a pris ensemble, à la même heure, dans le même autobus. C’est là, pour moi, que quelque chose s’est franchi qui ne se refranchira pas dans l’autre sens. On ne peut pas dire d’un nourrisson qu’on l’emmène travailler. On ne peut rien dire du tout, sinon qu’on est venu chercher des familles parce qu’elles étaient ce qu’elles étaient, et rien d’autre.

Depuis un mois, ces familles portaient une étoile jaune cousue sur la poitrine, cette étoile qu’on nous a imposée le 7 du mois dernier et que je vois chaque jour dans la rue. Je comprends aujourd’hui à quoi elle servait aussi : à les reconnaître, à les compter, à savoir où frapper. On les avait marquées avant de venir les prendre.

Ce qu’on dit, et ce que je ne sais pas

On raconte, du côté du XVe, rue Nélaton, qu’on aurait entassé beaucoup de ces gens dans le grand Vélodrome d’Hiver. On parle de milliers de personnes sous la verrière, de chaleur, de soif, d’enfants. Je n’y suis pas allé, je n’ai vu personne qui en soit sorti, et je me refuse à décrire un lieu que je n’ai pas vu. Je répète seulement ce qui court de bouche en bouche, en le donnant pour ce qu’il est : un bruit qui monte d’un endroit fermé.

De même pour le nombre. On dit des milliers ; je n’ai aucun chiffre, et personne autour de moi n’en a d’officiel. La préfecture se tait, les journaux se taisent. Ce silence, à lui seul, me pèse : on n’organise pas le secret autour d’une chose dont on serait fier. Il court aussi des feuilles imprimées sous le manteau, que j’ai vues passer de main en main et qui, elles, appellent les choses par leur nom ; je ne sais qui les fait, mais elles disent tout haut ce que la presse permise n’ose pas.

Où mène-t-on ces familles, et pour quoi faire ? Je l’ignore, et cette ignorance m’effraie plus que je ne saurais l’écrire. Je ne prétendrai pas deviner ce que je ne sais pas. Mais je n’ai pas besoin de connaître la fin de l’histoire pour savoir que ce que j’ai vu jeudi matin était mauvais.

Ce que nous nous devons

Je veux être honnête, y compris sur nous. Le quartier n’a pas crié. On n’a pas vu Paris se dresser d’un bloc. J’ai vu, comme les autres, des gens détourner les yeux, presser le pas, rentrer chez eux et fermer la fenêtre. J’ai vu de la gêne, du trouble, beaucoup de silence. J’ai gardé le mien aussi, moi qui écris là où l’on ne voit pas mon nom. Je n’en tire aucune fierté et je ne me donne aucune leçon à donner.

Mais ce silence-là, précisément, je ne veux plus qu’il ait l’air d’un consentement. On peut ne rien pouvoir et refuser tout de même de dire que c’est bien. On peut n’être qu’un boutiquier et savoir encore reconnaître une honte quand elle passe sous ses fenêtres. Ces gens étaient nos voisins. Certains me devaient un bonjour chaque matin, et moi le leur.

Alors voilà ce que je nous dois, à défaut d’autre chose : ne pas appeler cela une « mesure ». Ne pas oublier que c’étaient des familles, et qu’il y avait des enfants. Le noter quelque part, ne serait-ce que sur cette feuille, pour que le jour où l’on nous dira que rien de grave ne s’est passé cet été-là, il reste au moins un homme du quartier pour répondre : j’étais là, et j’ai vu.

Le contexte

Depuis l’automne 1940, l’État français applique une législation visant les Juifs (statut des Juifs d’octobre 1940, second statut de juin 1941), à quoi s’ajoutent en zone occupée les ordonnances de l’autorité allemande.

La préfecture de police de Paris tient depuis 1940 un fichier des Juifs de la Seine, dressé après recensement.

En zone occupée, le port de l’étoile jaune est imposé aux Juifs depuis le 7 juin 1942.

Paris a déjà connu des arrestations de Juifs étrangers en 1941 — la rafle dite « du billet vert » du 14 mai et la rafle du XIe arrondissement du 20 août —, mais celles-ci ne visaient que des hommes adultes.

Au matin du jeudi 16 juillet, des autobus de la S.T.C.R.P. et des cars de police ont emmené des familles entières de plusieurs quartiers de l’est et du centre ; appartements scellés, commerces fermés.

État des informations

Cette tribune est le point de vue d’un habitant du quartier, à Paris, le 18 juillet 1942. Elle s’en tient à ce qu’il a pu voir et entendre — des arrestations à l’aube, des autobus, des portes scellées, une rumeur venue d’un lieu fermé, un silence dans la presse — sans reprendre à son compte le vocabulaire de l’administration, sans avancer aucun chiffre officiel, et sans rien préjuger du sort des familles emmenées, que nul ne peut connaître à cette date.

Ce que l’on sait

  • Avant l’aube du 16 juillet, des policiers et gendarmes français, munis de listes, ont arrêté des familles juives dans plusieurs quartiers de l’est et du centre de Paris.
  • Des autobus verts et blancs de la S.T.C.R.P. ont servi à emmener les personnes arrêtées ; des logements ont été laissés scellés, des commerces fermés.
  • L’opération frappe des familles entières — femmes, vieillards, enfants et nourrissons compris —, à la différence des rafles de 1941 qui ne visaient que des hommes.
  • Le port de l’étoile jaune est imposé aux Juifs de la zone occupée depuis le 7 juin 1942.
  • La presse autorisée n’a, au lendemain des arrestations, publié aucun compte rendu ; aucune source officielle ne communique.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact de personnes arrêtées : seule l’estimation très large de « plusieurs milliers » circule, sans décompte officiel.
  • La destination des familles emmenées et ce qu’il adviendra d’elles, que rien ne permet de connaître à cette date.
  • L’autorité et l’ordre précis à l’origine de l’opération, et le détail de son organisation.

Sources historiques utilisées

secondary

Étoile jaune — Wikipédia

Huitième ordonnance allemande du 29 mai 1942, en vigueur le 7 juin 1942, imposant le port de l’étoile jaune en zone occupée.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Tribune composée comme celle d’un Parisien ordinaire du 18 juillet 1942 : une voix d’indignation civique, à hauteur de ce qui est visible dans le quartier, qui récuse les euphémismes officiels sans les endosser, ne cite la rumeur du Vélodrome que comme rumeur, n’avance aucun chiffre et ignore, par construction, la suite.

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