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Paris, ce matin : des autobus, des portes, et une rumeur

Avant le jour, des autobus verts de la S.T.C.R.P. ont sillonné les arrondissements de l’est et du centre. Des familles juives étrangères ont été emmenées, des immeubles se sont vidés, des portes ont été scellées. Aucun journal n’en dit mot. Nous rassemblons ici ce que des voisins, des concierges et des commerçants disent avoir vu.

La rédaction des Échos du Passé 16 juillet 1942, 13h00 7 min de lecture
Un autobus Renault TN à plate-forme de la ligne 168, avec passagers, dans une rue parisienne bordée d’immeubles haussmanniens
Autobus Renault TN n°2639, ligne 168, à la Porte de Clignancourt, Paris, vers 1950. Même modèle de véhicule à plate-forme employé par la S.T.C.R.P. lors des opérations du 16 juillet 1942. Auteur : Sven Goliath — sans restriction de droit connue (Wikimedia Commons / Flickr Commons, domaine public).

Il faisait encore nuit quand les premiers autobus sont arrivés. Plusieurs habitants des quartiers de l’est parisien décrivent la même scène : ces véhicules verts à plate-forme de la Compagnie des transports — la S.T.C.R.P. —, ceux que l’on prend chaque jour pour aller au travail, rangés au petit matin au pied des immeubles, moteurs tournant, dans des rues d’ordinaire désertes à cette heure.

À leur bord, non pas des voyageurs, mais des familles. Des hommes, des femmes, des enfants, sortis de chez eux avec un baluchon, une valise nouée à la hâte, parfois rien. Les témoignages que nous avons pu recueillir au long de la matinée se recoupent : ce sont, dans leur grande majorité, des familles juives étrangères que l’on a fait monter.

Aucune source officielle ne nous renseigne. La préfecture ne communique pas. Les journaux du matin, eux, ne soufflent mot de ce qui s’est passé dans ces rues avant l’aube. Nous écrivons donc ce que nous avons vu et ce que l’on nous a rapporté, sans pouvoir le faire confirmer à qui de droit, et en marquant ce qui demeure incertain.

Les quartiers de l’est et du centre, au cœur de l’affaire

Les récits affluent surtout des arrondissements à forte population juive immigrée. Dans le Marais, autour des rues des IIIe et IVe, des concierges parlent d’appartements ouverts puis refermés, de policiers montant les étages liste à la main. Même chose dans le XIe, du côté de la République et de la rue de la Roquette, et plus à l’est encore, à Belleville, à cheval sur le XXe et ses abords.

On nous signale des scènes comparables dans le XIIe, près de la gare de Lyon, et sur la butte du XVIIIe. À chaque fois, le même déroulé revient : des agents français — gardiens de la paix, gendarmes — frappant aux portes très tôt, vérifiant des noms sur des feuillets, faisant descendre familles et bagages vers les autobus en attente.

Ce matin, plusieurs commerces tenus par des familles juives sont restés rideau baissé. Des ateliers de confection du Sentier et du Marais n’ont pas ouvert. Des voisins disent les logements vides, certains avec un papier collé sur la porte, scellée. Combien de foyers en tout ? Nul, à cette heure, ne peut le dire.

Des familles entières, enfants compris

Le trait qui revient le plus souvent dans les témoignages, et qui frappe ceux qui ont assisté aux départs, c’est qu’on ne semble pas avoir séparé les familles : femmes, vieillards et enfants en bas âge auraient été emmenés avec les hommes. Plusieurs personnes décrivent des nourrissons dans les bras de leur mère sur la plate-forme des autobus.

Nous rapportons ce point avec la prudence qu’impose l’absence de toute confirmation officielle. Mais il est trop unanime dans ce que l’on nous dit pour que nous le passions sous silence. Si ces récits sont exacts, ce ne sont pas des hommes seuls qu’on est venu chercher avant le jour, mais des familles dans leur entier.

Une rumeur, et beaucoup d’inconnu

Où mène-t-on ces gens ? Là-dessus, nous n’avons que des bruits, dont nous ne savons pas s’ils sont fondés. Certains chauffeurs auraient parlé de centres de regroupement. Une rumeur, insistante mais invérifiable, évoque un grand rassemblement du côté du XVe, vers le Vélodrome d’Hiver, rue Nélaton ; nous n’avons pu, à ce jour, l’établir.

Sur le nombre, nous restons délibérément prudents. Vu l’étendue des quartiers concernés et la durée de l’opération, qui se poursuivait encore ce matin, il s’agit vraisemblablement de plusieurs milliers de personnes. Tout chiffre précis serait, aujourd’hui, une invention.

Ce que nous savons tient en peu de mots : avant l’aube, à Paris, des autobus, des policiers français, des listes, des portes scellées, des familles juives étrangères emmenées. Le reste — l’ampleur exacte, l’ordre qui l’a déclenchée, la destination — nous échappe encore. Nous le disons tel quel, parce qu’aucune voix officielle ne l’a dit à notre place.

Le contexte

Depuis l’automne 1940, le gouvernement de Vichy a édicté un « statut des Juifs », durci en juin 1941, qui les exclut de nombreuses professions et fonctions.

La préfecture de police de Paris tient depuis 1940 un fichier des Juifs de la Seine, dressé après recensement.

En zone occupée, le port d’une étoile jaune a été imposé aux Juifs par une ordonnance allemande depuis le 7 juin 1942.

Ce ne sont pas les premières arrestations : Paris a déjà connu des rafles de Juifs étrangers en 1941, dont celle dite « du billet vert » au mois de mai.

État des informations

Cet article s’en tient à ce qui était observable ou rapporté à Paris dans la matinée du 16 juillet 1942. La presse officielle n’en dit rien et aucune source officielle ne nous renseigne ; nous distinguons donc ce que des témoins disent avoir vu de ce qui n’est encore que rumeur. Tout chiffre précis et toute affirmation sur la destination des personnes emmenées seraient, à cette date, sans fondement.

Ce que l’on sait

  • Avant l’aube du 16 juillet, des autobus de la S.T.C.R.P. ont stationné devant des immeubles de plusieurs arrondissements de l’est et du centre de Paris.
  • Des familles juives étrangères en ont été emmenées par des policiers et gendarmes français, porteurs de listes de noms.
  • Des appartements ont été laissés vides et scellés, des commerces et ateliers tenus par des familles juives sont restés fermés.
  • L’opération concerne au moins le Marais (IIIe-IVe), le XIe, le XIIe, le XVIIIe et Belleville (XXe).

Ce que l’on ignore

  • Le nombre total de personnes arrêtées : seule une estimation très large de « plusieurs milliers » est possible à cette heure.
  • L’autorité et l’ordre exacts à l’origine de l’opération, et son organisation.
  • La destination des personnes emmenées au-delà des autobus.
  • Si l’opération est terminée ou si elle se poursuit dans d’autres quartiers.

Sources historiques utilisées

secondary

Rafle du Vélodrome d’Hiver — Wikipédia

Modalités matérielles du 16 juillet 1942 : autobus de la S.T.C.R.P., quartiers et arrondissements visés, policiers français porteurs de listes établies d’après le fichier de 1940.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale — Les Échos du Passé

Mise en récit « en direct » du matin du 16 juillet 1942, à hauteur de témoins parisiens et dans l’horizon de savoir de la date : aucune source officielle, presse muette, distinction stricte entre ce qui est vu, ce qui est inconnu et ce qui n’est que rumeur. Aucun chiffre d’après-guerre, aucune mention d’une destination certaine.

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