Paris, ce matin : des autobus, des portes, et une rumeur
Avant le jour, des autobus verts de la S.T.C.R.P. ont sillonné les arrondissements de l’est et du centre. Des familles juives étrangères ont été emmenées, des immeubles se sont vidés, des portes ont été scellées. Aucun journal n’en dit mot. Nous rassemblons ici ce que des voisins, des concierges et des commerçants disent avoir vu.
Il faisait encore nuit quand les premiers autobus sont arrivés. Plusieurs habitants des quartiers de l’est parisien décrivent la même scène : ces véhicules verts à plate-forme de la Compagnie des transports — la S.T.C.R.P. —, ceux que l’on prend chaque jour pour aller au travail, rangés au petit matin au pied des immeubles, moteurs tournant, dans des rues d’ordinaire désertes à cette heure.
À leur bord, non pas des voyageurs, mais des familles. Des hommes, des femmes, des enfants, sortis de chez eux avec un baluchon, une valise nouée à la hâte, parfois rien. Les témoignages que nous avons pu recueillir au long de la matinée se recoupent : ce sont, dans leur grande majorité, des familles juives étrangères que l’on a fait monter.
Aucune source officielle ne nous renseigne. La préfecture ne communique pas. Les journaux du matin, eux, ne soufflent mot de ce qui s’est passé dans ces rues avant l’aube. Nous écrivons donc ce que nous avons vu et ce que l’on nous a rapporté, sans pouvoir le faire confirmer à qui de droit, et en marquant ce qui demeure incertain.
Les quartiers de l’est et du centre, au cœur de l’affaire
Les récits affluent surtout des arrondissements à forte population juive immigrée. Dans le Marais, autour des rues des IIIe et IVe, des concierges parlent d’appartements ouverts puis refermés, de policiers montant les étages liste à la main. Même chose dans le XIe, du côté de la République et de la rue de la Roquette, et plus à l’est encore, à Belleville, à cheval sur le XXe et ses abords.
On nous signale des scènes comparables dans le XIIe, près de la gare de Lyon, et sur la butte du XVIIIe. À chaque fois, le même déroulé revient : des agents français — gardiens de la paix, gendarmes — frappant aux portes très tôt, vérifiant des noms sur des feuillets, faisant descendre familles et bagages vers les autobus en attente.
Ce matin, plusieurs commerces tenus par des familles juives sont restés rideau baissé. Des ateliers de confection du Sentier et du Marais n’ont pas ouvert. Des voisins disent les logements vides, certains avec un papier collé sur la porte, scellée. Combien de foyers en tout ? Nul, à cette heure, ne peut le dire.
Des familles entières, enfants compris
Le trait qui revient le plus souvent dans les témoignages, et qui frappe ceux qui ont assisté aux départs, c’est qu’on ne semble pas avoir séparé les familles : femmes, vieillards et enfants en bas âge auraient été emmenés avec les hommes. Plusieurs personnes décrivent des nourrissons dans les bras de leur mère sur la plate-forme des autobus.
Nous rapportons ce point avec la prudence qu’impose l’absence de toute confirmation officielle. Mais il est trop unanime dans ce que l’on nous dit pour que nous le passions sous silence. Si ces récits sont exacts, ce ne sont pas des hommes seuls qu’on est venu chercher avant le jour, mais des familles dans leur entier.
Une rumeur, et beaucoup d’inconnu
Où mène-t-on ces gens ? Là-dessus, nous n’avons que des bruits, dont nous ne savons pas s’ils sont fondés. Certains chauffeurs auraient parlé de centres de regroupement. Une rumeur, insistante mais invérifiable, évoque un grand rassemblement du côté du XVe, vers le Vélodrome d’Hiver, rue Nélaton ; nous n’avons pu, à ce jour, l’établir.
Sur le nombre, nous restons délibérément prudents. Vu l’étendue des quartiers concernés et la durée de l’opération, qui se poursuivait encore ce matin, il s’agit vraisemblablement de plusieurs milliers de personnes. Tout chiffre précis serait, aujourd’hui, une invention.
Ce que nous savons tient en peu de mots : avant l’aube, à Paris, des autobus, des policiers français, des listes, des portes scellées, des familles juives étrangères emmenées. Le reste — l’ampleur exacte, l’ordre qui l’a déclenchée, la destination — nous échappe encore. Nous le disons tel quel, parce qu’aucune voix officielle ne l’a dit à notre place.