Aux Jacobins, Robespierre refuse de s’alarmer de la fuite du roi
Quand tout Paris s’alarme du départ du roi, un député peu suivi prend le contre-pied : le danger, dit-il, n’est pas que le roi soit parti, mais que certains, à l’Assemblée, s’apprêtent à le ramener pour mieux le couvrir. Compte rendu d’une intervention sombre, applaudie par les uns, raillée par les autres.
Tandis que la capitale n’avait d’yeux, hier, que pour les routes de l’Est et le sort de la lourde berline, c’est dans la salle des Jacobins que s’est tenu, le soir même, l’un des discours les plus singuliers qu’on ait entendus depuis la nouvelle du départ. À la tribune, le député Maximilien Robespierre, dont on connaît l’obstination plus que l’influence, a pris l’assemblée à rebours de l’émotion générale.
Là où l’on attendait des cris d’alarme, il a refusé de dramatiser. La fuite du premier fonctionnaire public, a-t-il dit en substance, ne lui paraît pas l’événement désastreux que d’autres y voient ; ce jour, a-t-il même avancé, aurait pu être le plus beau de la Révolution, et il peut le devenir encore. Propos hardi, qui a paru à plusieurs de ses auditeurs défier le bon sens à l’heure où la nation se croit menacée.
Car ce n’est pas du roi parti que l’orateur dit redouter le plus. Le péril, selon lui, est double. Au-dehors, les puissances étrangères et les princes émigrés, dont chacun parle. Mais au-dedans — et c’est là que sa parole s’est faite la plus âpre — ceux-là mêmes qui mènent aujourd’hui l’Assemblée, et qu’il soupçonne de vouloir, sitôt le roi ramené, le laver de tout reproche et raffermir entre ses mains une autorité que la nuit de Varennes vient d’ébranler.
Il n’a nommé personne, mais nul, dans la salle, n’a feint d’ignorer qui il visait : la majorité qui domine les débats, les hommes attachés au trône constitutionnel et à la conciliation. À les entendre, le retour du roi sera l’occasion d’un apaisement ; à l’entendre, lui, ce sera le prétexte d’une manœuvre. Deux lectures d’un même événement, qui ne présagent rien de paisible pour les jours à venir.
Le ton, surtout, a frappé. L’orateur s’est peint environné de dangers, exposé à la haine de tous les partis pour avoir osé parler avec cette franchise, et prêt, a-t-il laissé entendre, à payer de sa personne. Ses adversaires y verront la pose d’un homme qui se grandit de ses périls ; ses amis, le courage d’une voix seule. La salle, elle, a oscillé entre l’applaudissement et le murmure.
Au sortir de la séance, ses partisans assuraient que l’assemblée s’était levée d’un seul mouvement pour jurer de le défendre, et que le journaliste Camille Desmoulins aurait lancé, dans l’élan : « Nous mourrons tous avant toi ! » La scène, telle qu’on la rapporte, est belle — c’est le récit qu’en font ceux qui l’aiment.
Que retenir de cette soirée ? Qu’au milieu d’une ville qui demande où est le roi et ce qu’on en fera, une voix peu écoutée a déplacé la question : non plus seulement « fuite ou enlèvement », mais « que feront de ce retour ceux qui gouvernent l’Assemblée ». Cette défiance-là, qu’elle ait raison ou tort, est lancée dans le débat. On verra si elle y prend.