← Retour à l’édition Réactions

Aux Jacobins, Robespierre refuse de s’alarmer de la fuite du roi

Quand tout Paris s’alarme du départ du roi, un député peu suivi prend le contre-pied : le danger, dit-il, n’est pas que le roi soit parti, mais que certains, à l’Assemblée, s’apprêtent à le ramener pour mieux le couvrir. Compte rendu d’une intervention sombre, applaudie par les uns, raillée par les autres.

Notre chroniqueur aux clubs 22 juin 1791 6 min de lecture

Tandis que la capitale n’avait d’yeux, hier, que pour les routes de l’Est et le sort de la lourde berline, c’est dans la salle des Jacobins que s’est tenu, le soir même, l’un des discours les plus singuliers qu’on ait entendus depuis la nouvelle du départ. À la tribune, le député Maximilien Robespierre, dont on connaît l’obstination plus que l’influence, a pris l’assemblée à rebours de l’émotion générale.

Là où l’on attendait des cris d’alarme, il a refusé de dramatiser. La fuite du premier fonctionnaire public, a-t-il dit en substance, ne lui paraît pas l’événement désastreux que d’autres y voient ; ce jour, a-t-il même avancé, aurait pu être le plus beau de la Révolution, et il peut le devenir encore. Propos hardi, qui a paru à plusieurs de ses auditeurs défier le bon sens à l’heure où la nation se croit menacée.

Car ce n’est pas du roi parti que l’orateur dit redouter le plus. Le péril, selon lui, est double. Au-dehors, les puissances étrangères et les princes émigrés, dont chacun parle. Mais au-dedans — et c’est là que sa parole s’est faite la plus âpre — ceux-là mêmes qui mènent aujourd’hui l’Assemblée, et qu’il soupçonne de vouloir, sitôt le roi ramené, le laver de tout reproche et raffermir entre ses mains une autorité que la nuit de Varennes vient d’ébranler.

Il n’a nommé personne, mais nul, dans la salle, n’a feint d’ignorer qui il visait : la majorité qui domine les débats, les hommes attachés au trône constitutionnel et à la conciliation. À les entendre, le retour du roi sera l’occasion d’un apaisement ; à l’entendre, lui, ce sera le prétexte d’une manœuvre. Deux lectures d’un même événement, qui ne présagent rien de paisible pour les jours à venir.

Le ton, surtout, a frappé. L’orateur s’est peint environné de dangers, exposé à la haine de tous les partis pour avoir osé parler avec cette franchise, et prêt, a-t-il laissé entendre, à payer de sa personne. Ses adversaires y verront la pose d’un homme qui se grandit de ses périls ; ses amis, le courage d’une voix seule. La salle, elle, a oscillé entre l’applaudissement et le murmure.

Au sortir de la séance, ses partisans assuraient que l’assemblée s’était levée d’un seul mouvement pour jurer de le défendre, et que le journaliste Camille Desmoulins aurait lancé, dans l’élan : « Nous mourrons tous avant toi ! » La scène, telle qu’on la rapporte, est belle — c’est le récit qu’en font ceux qui l’aiment.

Que retenir de cette soirée ? Qu’au milieu d’une ville qui demande où est le roi et ce qu’on en fera, une voix peu écoutée a déplacé la question : non plus seulement « fuite ou enlèvement », mais « que feront de ce retour ceux qui gouvernent l’Assemblée ». Cette défiance-là, qu’elle ait raison ou tort, est lancée dans le débat. On verra si elle y prend.

Le contexte

Le club des Jacobins réunit le soir des députés et des citoyens pour débattre des affaires publiques en marge de l’Assemblée.

La majorité qui domine l’Assemblée demeure attachée à la monarchie constitutionnelle et à l’achèvement de la Constitution.

Robespierre compte, en ce mois de juin 1791, parmi les députés les plus avancés, mais aussi parmi les plus isolés et les plus raillés.

État des informations

Cette édition est datée de juin 1791. Elle rend compte d’un discours public et datable sans en préjuger la portée ; elle ne prête à l’orateur aucun dessein qu’il n’a pas énoncé, ni aucun rôle futur.

Ce que l’on sait

  • Au soir du 21 juin, Robespierre a pris la parole au club des Jacobins, au lendemain de la découverte de la fuite.
  • Il a refusé de tenir le départ du roi pour un désastre et désigné un double péril : l’étranger au-dehors, et au-dedans les meneurs de l’Assemblée qu’il soupçonne de vouloir protéger le roi à son retour.
  • Il s’est dit menacé et environné de dangers pour la liberté de ses propos.

Ce que l’on ignore

  • On ignore quelle suite l’Assemblée donnera au retour du roi, et si la défiance de Robespierre sera partagée ou restée minoritaire.
  • Le texte exact du discours nous parvient par des comptes rendus de presse et des notes à recouper, non par une sténographie officielle.

Sources historiques utilisées

primary

Révolutions de France et de Brabant, n° 82

Camille Desmoulins · 1791

Livraison du 27 juin 1791 : seule source du « serment » des Jacobins et du mot « Nous mourrons tous avant toi ». Écrite par un ami de l’orateur : traitée comme récit partisan, non comme fait neutre.

secondary

Robespierre (synthèse universitaire)

Hervé Leuwers

Biographie de référence utilisée pour situer la position minoritaire de Robespierre en juin 1791 et la prudence sur les verbatim.

editorial-reconstruction

Reconstitution éditoriale de juin 1791

Le compte rendu à chaud de la soirée aux Jacobins imite un média du moment ; il ne retient que des propos publics et datables, et range le « serment » parmi les scènes rapportées.

Articles liés