La nuit de Varennes, heure par heure : comment un bourg en armes a retenu la berline du roi
Du passage de la lourde voiture sous la voûte Saint-Gengoult, vers onze heures du soir, jusqu’à son départ vers Paris au petit matin, récit rapproché d’une nuit où un procureur de campagne, un tocsin et quelques centaines d’hommes accourus des villages ont tenu tête à des escadrons de cavalerie. Les heures et les propos nous viennent de témoins et de courriers ; nous les rapportons sous réserve.
Les lettres et les récits remontés de l’Argonne s’accordent sur un point : c’est peu avant onze heures du soir, le 21, que la lourde berline est entrée dans Varennes par le haut de la ville. Elle voyageait, dit-on, sous le nom d’une baronne de Korff. Les relais qu’elle attendait n’étaient pas au rendez-vous ; faute de chevaux frais, elle s’est arrêtée, désorientée, dans une ville qui dormait. Sur l’heure exacte, les témoins varient d’une demi-heure ; sur ce retard et cette hésitation, ils ne varient pas.
Nous rangeons ci-dessous, heure par heure, ce que les courriers et les témoins nous ont rapporté de cette nuit, en marquant à chaque fois ce qui est tenu pour sûr et ce qui reste en suspens.
L’alerte et le pont barré
Deux cavaliers l’avaient devancée. Le maître de poste de Sainte-Menehould, un nommé Drouet, qui aurait reconnu le roi plus tôt sur la route, et son compagnon Guillaume étaient venus par des chemins de traverse. Ils ont dépassé la voiture et donné l’alerte dans le bourg. Le maire de Varennes, un nommé George, étant absent — il siège, dit-on, à Paris comme député —, c’est le procureur de la commune, Jean-Baptiste Sauce, épicier et marchand de chandelles, qui a fait office de premier magistrat.
Il fallait retenir la voiture avant qu’elle ne gagne la ville basse et la route de l’Est. On rapporte que le pont sur l’Aire, qui commande la descente, fut barré ; les uns parlent d’une charrette renversée, d’autres d’un simple embarras d’attelages. Le détail flotte selon les récits ; le résultat, lui, est constant : la berline s’est trouvée arrêtée près de la voûte Saint-Gengoult, ce passage de pierre ménagé sous la tour de l’église, où une grande voiture ne passe qu’au pas.
Le tocsin et le bourg en armes
Puis le tocsin a sonné. La garde nationale de Varennes s’est rassemblée dans la nuit, et de proche en proche des gardes et des paysans des villages voisins ont commencé d’accourir. À mesure que les heures passaient, le bourg se remplissait d’hommes armés de fusils, de faux, de ce qui leur tombait sous la main. Ce n’est pas une troupe rangée, c’est une petite ville qui se lève.
Sauce, d’abord, a examiné les passeports. On les aurait trouvés en règle, et l’affaire eût pu s’arrêter là. Mais Drouet, sûr de ce qu’il avait vu à Sainte-Menehould, aurait pressé le procureur de ne pas laisser repartir les voyageurs. Sauce a fait descendre la famille et l’a conduite dans sa propre maison, au-dessus de la boutique, pour, dit-il, la protéger et attendre le jour. On raconte l’entassement dans ces pièces basses, les bougies allumées, une attente de plusieurs heures où nul, ni les voyageurs ni les gens du lieu, ne savait ce qu’il convenait de faire.
La reconnaissance du roi
C’est là, vers minuit ou sur le coup d’une heure, que la reconnaissance serait devenue certaine. Un juge du lieu, le nommé Destez, qui avait vécu à Versailles et connaissait les visages de la Cour, aurait reconnu formellement le roi. Acculé, celui-ci aurait alors admis son identité. Nous rapportons cet aveu comme on nous le rapporte, sans en garantir les mots : ce qui se dit dans une pièce close, à cette heure, ne nous parvient que de seconde main.
Les hussards de Choiseul rangés du côté du bourg
Vers une heure, un détachement de cavalerie est arrivé : une quarantaine de hussards, dit-on, conduits par le duc de Choiseul et un officier nommé Goguelat. Ils ont franchi la barricade jusqu’au roi. Mais la garde nationale avait mis en batterie de petits canons dans la rue, et il y a eu du flottement, des pourparlers. On rapporte que Goguelat fut blessé ou désarçonné dans la confusion — le détail nous échappe. Au bout du compte, les hussards ont mis pied à terre et se sont rangés du côté de la population plutôt que du roi ; leurs officiers, Choiseul, Damas et les autres, se sont trouvés débordés.
Sur les deux heures, la municipalité était maîtresse de la situation. Elle a décidé de ne pas laisser la voiture poursuivre vers l’Est et de la renvoyer vers Paris. Un messager est parti dans la nuit pour porter la nouvelle à la capitale.
À l’aube, Deslon et le refus du roi
Au petit jour, vers cinq heures et demie, un autre officier est arrivé de Dun avec ses hussards : le chef d’escadron Deslon. La ville étant barricadée, il n’a pu y entrer avec sa troupe. Il aurait obtenu un bref accès auprès du roi et lui aurait proposé de tenter une sortie en force, sous la protection de sa cavalerie.
Le roi a refusé de faire forcer le passage. Sur les raisons de ce refus, rien n’est certain. Les uns y voient de l’humanité, la répugnance à faire verser le sang de ses sujets dans une rue de bourg ; d’autres, l’attente d’un renfort qu’il croyait proche ; d’autres encore, la simple indécision d’un homme sans plan arrêté. Ce sont là des interprétations, non des faits.
Le décret de Paris et le départ
Vers six heures et demie ou sept heures, deux envoyés sont arrivés de Paris : Romeuf et Bayon, aides de camp du marquis de La Fayette. Ils étaient porteurs d’un décret de l’Assemblée nationale ordonnant de suspendre le voyage du roi et de le faire revenir. Cette pièce a fermé tout débat : il n’était plus question de sortie ni de négociation, mais d’obéir à l’Assemblée.
Sur les sept heures et demie, le 22, la berline a repris la route de Varennes vers Paris. Autour d’elle, ce n’était plus l’escorte discrète des premiers jours, mais une foule : plusieurs milliers de gardes nationaux accourus des environs, à pied, à cheval, encadrant la voiture. C’est là que s’arrête ce que nous savons de la nuit ; la suite du chemin fera l’objet d’autres courriers.