Portrait | Marie-Antoinette, « l’Autrichienne » que les pamphlets désignent comme l’âme de la fuite
Elle voyageait sous le nom d’emprunt de « Mme Rochet », gouvernante au service d’une baronne de Korff, ses deux enfants près d’elle et le dauphin travesti en fille. À peine la berline arrêtée, les libelles ont tranché : ce départ vers l’Est serait son œuvre, celle d’une fille de Vienne rejoignant les siens. Portrait d’une reine que l’on accuse beaucoup et dont on prouve peu.
De tous les voyageurs de la berline arrêtée à Varennes, c’est elle que la rumeur a désignée la première. Le roi parti de nuit, on a d’abord cherché qui l’avait décidé ; et beaucoup, sans attendre la moindre preuve, ont répondu d’un seul nom : la reine. « L’Autrichienne » aurait tout voulu, tout mené, entraînant un époux qu’on dit faible vers la frontière et vers les siens. C’est une accusation ancienne qui, cette semaine, trouve dans la fuite un aliment tout neuf.
Il faut ici séparer ce qui se sait de ce qui se dit. On sait qu’elle a quitté les Tuileries sous une fausse identité, qu’elle voyageait avec le dauphin et sa fille, et que la direction prise menait vers l’Est. On ne sait pas, en revanche, quelle part lui revient dans la décision du départ ni dans son organisation : sur ce point, les libelles affirment ce que nul n’a encore établi. Ce portrait s’en tient à cette prudence, en rapportant les soupçons sans les épouser.
De l’identité d’emprunt à la personne réelle
Sur la route, elle n’était plus la reine mais « Mme Rochet », donnée pour la gouvernante des enfants d’une baronne de Korff, voyageuse que le passeport disait russe et livonienne, se rendant vers Francfort « avec sa maison ». Ce papier était authentique, obtenu par voie ministérielle ; le rôle de la baronne était en réalité tenu par la marquise de Tourzel, gouvernante des enfants de France, tandis que la reine se glissait dans celui d’une simple institutrice. Le petit dauphin, âgé de six ans, avait été habillé en fille ; sa sœur, âgée de douze ans, était du voyage.
Derrière ces déguisements se tient une femme de trente-cinq ans que l’on croit connaître et que l’on connaît mal. On la dit hautaine, dépensière, étrangère de cœur ; on la peint dans les pamphlets sous des traits qu’aucune audience n’a jamais confirmés. La distance est grande entre la reine des estampes vengeresses et celle dont on peut, en toute rigueur, écrire l’histoire.
L’archiduchesse devenue reine
Elle est née à Vienne le 2 novembre 1755, archiduchesse d’Autriche, fille de l’impératrice Marie-Thérèse et de l’empereur François Ier. Elle est la sœur de l’empereur qui règne aujourd’hui à Vienne, Léopold II — parenté que ses adversaires ne cessent de rappeler, comme si le sang d’une famille commandait toujours la conduite d’une reine de France.
Son mariage fut une affaire d’État. Mariée au dauphin le 16 mai 1770, à quatorze ans, elle scellait dans sa personne le rapprochement de la France et de la maison d’Autriche voulu depuis le renversement des alliances de 1756. Ce rapprochement n’a jamais été aimé du peuple, qui gardait des Habsbourg une longue défiance ; la jeune archiduchesse en a hérité, avant même d’avoir rien fait. Elle est reine depuis 1774, à la mort du vieux roi.
La vie de cour ne lui a pas épargné le deuil. Elle a perdu des enfants en bas âge, et notamment, il y a deux ans, le premier dauphin, Louis-Joseph, dont la lente maladie avait assombri les mois qui précédèrent la réunion des états généraux. Ceux qui la jugent avec haine oublient volontiers cette mère-là.
Une réputation déjà entamée
La défiance envers elle ne date pas de Varennes. Le surnom d’« Autrichienne » la suit depuis son arrivée : il dit le soupçon d’une étrangère qui servirait Vienne avant la France. À ce soupçon de naissance sont venues s’ajouter, au fil des années 1780, les attaques contre ses dépenses — le Petit Trianon, la table, les parures —, au point qu’on l’a affublée du sobriquet de « Madame Déficit », comme si les embarras du Trésor tenaient à elle seule.
L’affaire du Collier, voici cinq ou six ans, acheva de fixer cette image. Une escroquerie autour d’un joyau ruineux traîna son nom dans la boue publique : elle fut, en droit, reconnue étrangère à la manœuvre, mais l’opinion retint surtout celle d’une reine intrigante et prodigue, capable, croyait-on, de tout. Les libelles qui la visent depuis lors n’ont cessé d’attaquer ses mœurs, ses comptes et ses attaches étrangères.
C’est sur ce fonds déjà chargé que tombe la nouvelle de la fuite. Une opinion accoutumée à voir en elle la main cachée de la cour n’a eu aucune peine à faire d’elle la main cachée du départ.
Ce dont on l’accuse aujourd’hui
Le raisonnement des pamphlets est simple, et c’est là sa force auprès des foules. Une Habsbourg fuit vers l’est, vers la frontière et vers les terres de sa famille : on y lit aussitôt la preuve qu’elle rejoignait les siens. On lui prête des liens avec les émigrés — l’on nomme volontiers le comte d’Artois, frère du roi, passé à l’étranger — et des intelligences avec les cours du dehors. Comme il est d’usage de tenir le roi pour faible ou trompé, c’est à la reine qu’on attribue la volonté agissante : celle qui aurait voulu, préparé, conduit la fuite.
Cette lecture n’est pas seulement de rue. Dans sa feuille, Les Révolutions de France et de Brabant, Camille Desmoulins dénonce ces jours-ci un cabinet qui, autour de la reine, travaillerait à renouer l’alliance avec la cour de Vienne. C’est là une opinion de presse, datée et signée, et non une pièce de procédure : nous la rapportons comme telle. D’autres feuilles vont plus loin encore et la disent l’âme d’un parti autrichien travaillant dans l’ombre au malheur de la Révolution.
Nous tenons à le dire nettement : de tout cela, rien n’est démontré. Que la reine ait connu le projet du départ, cela se conçoit sans peine — c’était le sien autant que celui du roi. Mais qu’elle en ait été l’instigatrice unique, l’organisatrice, l’agent d’une puissance étrangère, c’est ce qu’aucune preuve accessible n’a, à ce jour, établi ; les conciliabules viennois que lui prêtent les libelles restent, eux aussi, à démontrer.
Ce que l’on ne sait pas
La vérité est que le rôle exact de chacun, dans une entreprise conduite dans le plus grand secret, échappe encore. On ignore qui a tracé l’itinéraire, qui a levé les fonds, qui devait commander l’escorte ; on ignore ce qui, dans la décision, revient au roi et ce qui revient à la reine. Prêter à celle-ci la part principale, c’est céder à une pente commode : accuser l’étrangère est plus aisé que d’examiner les faits.
Il restera à entendre les intéressés, à confronter les récits, à lire, s’ils existent, les papiers du voyage. En attendant, ce journal se refuse à condamner sur un surnom. La reine que les foules désignent ce matin est peut-être coupable de ce qu’on lui reproche, peut-être innocente ; ce qui est sûr, c’est que le procès qu’on lui fait dans les rues devance de très loin les preuves qu’on en pourrait donner.