Analyse | Fuite ou enlèvement : deux mots, deux avenirs pour la monarchie
Le même fait — le roi parti de nuit, rattrapé à Varennes — peut se raconter de deux façons. Et selon le mot qu’on retiendra, la monarchie sort de l’épreuve réconciliable… ou condamnée à se justifier. Décryptage d’un choix qui n’est pas seulement de langage.
Il faut d’abord séparer ce que l’on sait de ce que l’on interprète. On sait que le roi a quitté Paris de nuit, sous une identité d’emprunt, et qu’il a été arrêté à Varennes avant d’atteindre la frontière. On sait qu’un écrit de sa main, laissé aux Tuileries, désavoue plusieurs mesures de la Révolution. Voilà les faits. Tout le reste — le pourquoi, le vers où, le avec qui — relève encore du récit que chacun construit.
Séparer les faits des récits
Or, sur ces faits, deux récits incompatibles se disputent l’opinion. Le premier dit : enlèvement. Le roi, mal conseillé, aurait été entraîné hors de Paris par son entourage, par la reine, par des émigrés, par des puissances qui veulent en faire l’instrument d’une restauration. Dans cette version, le roi est victime ; on peut donc le ramener, le laver du soupçon, le replacer sur son trône constitutionnel comme on remet un meuble à sa place.
Le second récit dit : fuite. Le roi serait parti de lui-même, volontairement, pour rejoindre une place forte de l’Est et, de là, parler à la nation d’une position de force, soutenu peut-être par des baïonnettes. Dans cette version, le roi n’est pas victime mais acteur ; et l’écrit qu’il a laissé, s’il désavoue la Révolution, devient une pièce à charge. On ne ramène pas de la même façon un homme enlevé et un homme qui a choisi de partir.
Le récit de l’enlèvement, qui sauve le trône
Ce qui rend le débat brûlant, c’est qu’il n’est pas seulement une question de vérité, mais de conséquences. Beaucoup, à l’Assemblée, voudront croire à l’enlèvement non parce que les preuves l’imposent, mais parce que cette version sauve l’édifice : une Constitution qu’on achève, une monarchie qu’on veut conserver, une stabilité qu’on redoute de perdre. Choisir le mot « enlèvement », c’est choisir de sauver le roi pour sauver l’ouvrage.
Le récit de la fuite, qui l’accable
À l’inverse, ceux qui pressent depuis longtemps pour une République, ou simplement ceux que ce départ a blessés, tiendront le mot « fuite » comme une évidence. Pour eux, un roi qui s’en va de nuit a rompu lui-même le pacte ; il a démontré, par ses jambes plus que par ses discours, qu’il ne se sentait pas lié à la nation. L’écrit laissé aux Tuileries leur paraîtra la confirmation de ce qu’ils soupçonnaient.
Pourquoi le mot choisi engage l’avenir
Nous ne trancherons pas ici, parce que la matière manque pour trancher honnêtement. Mais nous notons ceci, qui nous paraît capital : pour la première fois, on discute publiquement, sans détour, de la conduite du roi comme on discuterait de celle d’un homme. L’inviolabilité dont on l’entourait hier se trouve, par la force des choses, mise en débat. Quel que soit le mot retenu, ce débat-là ne se refermera pas aisément.
L’inconnue : ce que dira le roi
Reste une inconnue qui domine toutes les autres : la parole du roi. Une fois rejoint, ramené, que dira-t-il ? Confirmera-t-il l’écrit des Tuileries, ou cherchera-t-il à l’atténuer ? De cette parole dépendra le récit qui l’emportera. Et de ce récit dépendra, peut-être, beaucoup plus qu’un mot.