Analyse | Ce que dit vraiment l’écrit laissé aux Tuileries, grief par grief
Le roi n’est pas parti sans se justifier. Il a laissé une longue déclaration « adressée à tous les Français », lue à l’Assemblée dès le 21 et désormais imprimée. C’est un réquisitoire contre le cours qu’a pris la Révolution : autorité royale ruinée, liberté refusée depuis octobre 1789, clubs, armée, finances, religion. Chacun la brandit ; presque personne ne l’a lue. Lecture posée, grief après grief.
La pièce a été trouvée sur une table des Tuileries au matin du départ, et lue à l’Assemblée nationale dès le 21 juin. Elle est aujourd’hui imprimée et se répand dans Paris. À la tribune, plusieurs députés en ont contesté l’authenticité, l’un d’eux y voyant même un piège tendu à la représentation nationale : rien ne permet encore de certifier que chaque phrase est de la main du roi. C’est un texte attribué au souverain, qui pèsera lourd s’il est de lui.
Une autorité royale qu’il dit ruinée
Le texte s’ouvre sur un bilan amer. Celui qui parle rappelle les sacrifices qu’il dit avoir consentis depuis deux ans, et affirme n’en recueillir aujourd’hui que « la destruction de la royauté, de voir tous les pouvoirs méconnus, les propriétés violées, la sûreté des personnes mise partout en danger, les crimes rester impunis, et une anarchie complète s’établir ». Ce n’est pas la plainte d’un homme qui réclame davantage de pouvoir : c’est celle d’un homme qui se dit dépouillé de celui qu’on lui avait promis.
Le grief se précise sur deux points de droit. En lui refusant le droit d’accorder ou de refuser sa sanction, dit le texte, « l’Assemblée a mis le Roi tout-à-fait hors de la Constitution » : réduit à enregistrer, il ne serait plus une part vivante du gouvernement. Vient ensuite la perte du droit de grâce, « celle de faire grâce et de commuer les peines », présentée comme l’une des plus belles prérogatives de la couronne. Que ces reproches soient fondés ou non, ils dessinent la logique de l’écrit : un roi qui estime qu’on lui a laissé le titre en lui retirant la fonction.
Un roi qui se dit prisonnier depuis octobre 1789
Le cœur de la déclaration est un argument de liberté, et il porte loin. Le texte soutient que « le défaut absolu de liberté entache toutes les démarches qu’il a faites depuis le mois d’Octobre 1789 ». Autrement dit : tout ce que le roi a signé, accepté, juré depuis les journées d’octobre l’aurait été sous contrainte, et n’engagerait donc pas vraiment sa volonté. C’est une thèse redoutable, car elle vise à retirer leur valeur à deux années entières de consentement royal.
Pour l’étayer, l’écrit invoque un épisode récent et connu de tous : l’affaire de Saint-Cloud. Dans la Semaine sainte, en avril dernier, le roi avait voulu gagner ce château pour y faire ses Pâques ; la foule et des gardes nationaux l’en ont empêché, retenant sa voiture. Le texte y voit la preuve qu’il n’était pas libre de ses mouvements dans sa propre capitale. On mesure la portée de l’argument : ce qui, pour beaucoup, fut une mesure de sûreté, devient sous sa plume la démonstration d’une captivité.
Les clubs, ce gouvernement qu’on ne nomme pas
Vient alors l’un des passages les plus vifs, dirigé contre les sociétés politiques. Le texte s’en prend aux associations connues sous le nom d’« Amis de la Constitution », qu’il accuse de « délibérer sur toutes les parties du gouvernement », de correspondre entre elles d’un bout à l’autre du royaume, et d’exercer une influence telle que les corps administratifs « obéissent presque tous à leurs ordres ». Le reproche est clair : à côté des pouvoirs établis se serait formé un autre pouvoir, sans mandat, mais obéi.
C’est le grief d’un gouvernement occulte. Le roi y désigne, sans les nommer autrement, les clubs que la Révolution a fait naître et qui rythment désormais la vie publique. On remarquera l’habileté du trait : en présentant les sociétés comme un pouvoir de fait qui double le pouvoir de droit, l’écrit retourne contre elles le vocabulaire même de la liberté. Là où leurs partisans voient la nation qui s’assemble et surveille, le texte voit une autorité qui commande sans titre.
L’armée et les finances
Le réquisitoire se poursuit sur l’état de l’armée. Le texte impute aux mêmes sociétés « l’esprit de révolte contre les officiers et la discipline militaire », qu’il dit se répandre dans beaucoup de régiments. Le tableau est celui d’une force publique minée par l’insubordination, où l’autorité des chefs se défait. On reconnaît là une inquiétude ancienne de la Cour ; elle prend ici la forme d’un grief général contre l’esprit du temps, tenu pour responsable du désordre dans les troupes.
Sur les finances, le texte n’est pas moins sombre. Il évoque des contributions qui rentrent mal, arriérées, et un papier-monnaie dont le crédit s’épuise. La matière est incertaine, disputée, et l’écrit lui-même argumente plus qu’il ne compte. Retenons seulement l’intention : montrer un royaume dont les ressorts, financiers comme militaires, se seraient relâchés, pour en faire porter la charge au cours nouveau des affaires.
La religion de ses Pères
La question religieuse tient dans la déclaration une place qui n’étonnera personne. Le roi s’y présente en défenseur de « la religion de ses Pères », et reproche aux factieux de n’avoir « pas plus respecté l’autel que le trône ». Derrière ces mots, chacun entend ce qui n’est pas dit ouvertement : la Constitution civile du clergé et le serment exigé des prêtres, qui ont divisé le royaume et troublé bien des consciences, à commencer, dit-on, par celle du souverain.
C’est peut-être, de tous les griefs, le plus intime. Sur les pouvoirs et les finances, le roi parle en homme d’État lésé ; sur la religion, il parle en fidèle. Le rapprochement de l’autel et du trône n’est pas neuf dans la bouche des rois, mais il résonne autrement en ce moment précis, où le partage entre prêtres assermentés et réfractaires déchire les paroisses. L’écrit fait de cette blessure-là un motif du départ, au même rang que les atteintes portées à son autorité.
Ce qu’il demande, et ce que la pièce vaut
Après le réquisitoire vient l’appel. Le texte se clôt sur une main tendue aux Français : « revenez à votre Roi ; il sera toujours votre père, votre meilleur ami ». Le ton n’est pas celui d’un homme qui renie la Révolution en bloc. Ce que l’écrit réclame, à le lire de près, n’est pas le retour à l’ancien ordre : c’est une Constitution librement acceptée, débarrassée de ce qu’il tient pour des contraintes, et non plus arrachée à un roi qu’il dit prisonnier. La nuance est décisive, et elle sera discutée.
Reste à peser ce que vaut la pièce. Selon le camp qui la lit, elle change de nature. Pour les uns, elle est l’aveu d’un roi qui n’a jamais adhéré à ce qu’il jurait, et donc une charge accablante. Pour les autres, elle est le cri légitime d’un souverain qu’on avait dépouillé, et donc une justification. À quoi s’ajoute le doute que nous rappelions en commençant : son authenticité même reste contestée à la tribune. Une chose est sûre, et une seule : ce texte est désormais dans toutes les mains, et il n’en sortira pas de sitôt.