Bouillé et les escadrons fantômes : anatomie d’un dispositif militaire qui n’a rien empêché
Des détachements de cavalerie échelonnés de Châlons jusqu’à la frontière devaient recueillir la berline royale et l’escorter vers l’Est. Aucun n’a tenu son poste au bon moment. On prête ce plan au général de Bouillé, qui commande dans l’Est ; comment il fut monté, et pourquoi il s’est défait maillon après maillon, reste mal élucidé. Enquête prudente.
Sur un point, les courriers venus de l’Est concordent : des troupes de cavalerie ont été aperçues, ces derniers jours, postées le long de la route qui mène de la Champagne à la frontière. On les a vues attendre aux abords des relais, puis se replier ; elles ont inquiété les gardes nationales et les populations des bourgs traversés, qui ne comprenaient pas ce que faisaient là ces cavaliers sans emploi visible. Et ce qui est sûr aussi, c’est qu’elles n’ont rien empêché : la berline du roi a été arrêtée à Varennes sans qu’aucun de ces détachements ne s’interpose.
Le reste demande de la prudence. Le plan lui-même, les ordres qui l’auraient réglé, les heures assignées à chaque poste ne nous parviennent que par des lettres et des récits postérieurs, souvent de seconde main. Nul, à Paris, n’a encore ce dispositif sous les yeux. Nous en rapportons donc l’économie sous toute réserve, en marquant ce qui paraît établi et ce qui reste à vérifier : à cette heure, l’enchaînement qui a conduit ces escadrons à se trouver, chaque fois, au mauvais endroit au mauvais moment demeure mal élucidé.
Qui est le général de Bouillé
Le nom qui revient dans tous les récits est celui de François Claude de Bouillé, qui commande les troupes de l’Est. Il tient garnison à Metz et couvre la frontière du côté de Montmédy, cette place forte des confins vers laquelle, dit-on, la voiture se dirigeait. Ce n’est pas un obscur : c’est un lieutenant général, un nom respecté dans l’armée. Sa carrière s’est d’abord faite aux colonies — gouverneur de la Guadeloupe, puis des îles du Vent — et à la guerre d’Amérique, où on lui doit la prise de la Dominique, en 1778, et des opérations du côté de Tobago. Un officier de métier, rompu au commandement, et que ses états de service désignaient naturellement pour tenir cette partie du royaume.
Mais son nom porte une autre ombre, plus récente et plus lourde ici. C’est Bouillé qui, en août dernier, a réprimé à Nancy la mutinerie des garnisons, dont le régiment suisse de Châteauvieux. La répression fut dure : des condamnations à mort, d’autres aux galères. Sur le moment, l’Assemblée l’en avait félicité et y avait vu le rétablissement de la discipline. Mais dans les clubs patriotes, « Nancy » est resté comme une plaie : Bouillé y est devenu l’homme de la manière forte, le général de la troupe qu’on lance contre le peuple, un chef tenu pour suspect. Cela n’est pas indifférent à notre affaire : quand des paysans et des gardes nationaux ont vu, cette semaine, des cavaliers postés sans motif sur leurs routes, beaucoup y ont reconnu « les troupes de Bouillé » et les ont regardées d’un mauvais œil.
Une chaîne de relais en relais
Dans ses grandes lignes, le dispositif que l’on reconstitue est celui d’une chaîne. Des détachements de cavalerie légère auraient été échelonnés depuis les environs de Châlons jusque vers la frontière, chacun chargé de recueillir la berline à son passage et de la faire escorter, de poste en poste, jusqu’à une place forte de l’Est. L’idée est claire ; le détail, lui, est reconstruit après coup, et nous le donnons au conditionnel, effectifs et heures compris.
On cite, en remontant vers l’Est, plusieurs points. À Pont-de-Somme-Vesle, des hussards, sous les ordres du duc de Choiseul. À Sainte-Menehould, des dragons, commandés par un capitaine — on nomme un nommé d’Andoins. À Clermont-en-Argonne, d’autres dragons, sous le comte de Damas. Puis Varennes, et plus en arrière Dun, où l’on place un chef d’escadron nommé Deslon, et Stenay, où stationnait, dit-on, le régiment de Royal-Allemand. Nous livrons ces noms et ces postes pour ce qu’ils valent : personne, à Paris, n’a encore le plan sous les yeux, et l’on recompose ces mailles d’après des courriers qui se recoupent mal.
Pourquoi la chaîne s’est rompue
Sur la manière dont tout s’est défait, les récits s’accordent à dire que le premier grain de sable fut le temps. La berline, lourde et lente, aurait accumulé plusieurs heures de retard, et tout l’horaire s’en serait décroché : chaque poste attendait une voiture qui ne venait pas à l’heure dite.
Au premier relais, on rapporte que la troupe, immobile et sans explication, aurait fini par alarmer les habitants. On parle d’une crainte de soldats venus pour une sombre histoire d’argent — un « trésor » que l’on ferait passer —, et l’on prête à un officier le mot lâché pour couvrir le repli : « le Trésor ne passera pas aujourd’hui. » Toujours est-il que le détachement se serait retiré avant même l’arrivée de la voiture.
Plus loin, la mécanique se serait grippée poste après poste. À Sainte-Menehould, on rapporte qu’un homme du relais, le nommé Drouet, aurait reconnu le roi, et que la garde nationale aurait tenu les dragons en respect. À Clermont, des cavaliers auraient refusé de se remettre en selle. À Varennes, il n’y aurait pas eu de chevaux de relais prêts, et les hussards attendus ne se seraient pas trouvés en place à l’heure. Quant aux secours, ils seraient arrivés trop tard : Choiseul dans la nuit, Deslon au petit jour, l’un et l’autre devant une ville déjà barricadée.
Le fil conducteur, si l’on en croit ces récits, est toujours le même : ces escadrons n’auraient jamais été synchronisés avec la voiture qu’ils devaient protéger. Toujours trop tôt, ou trop tard ; jamais là quand il l’aurait fallu. Des escadrons fantômes, présents sur la carte et absents sur la route.
La part d’ombre
Reste ce que nous ignorons, et qui n’est pas mince. Nous ne connaissons pas le degré exact de concertation entre la Cour et le général : qu’un plan militaire ait été monté paraît difficile à nier, mais qu’il ait été arrêté d’un commun accord, dans le détail, avec le roi, cela est soupçonné, non prouvé. Nous ne pouvons pas davantage départager la responsabilité de Bouillé de celle des officiers de terrain, qui ont pris seuls, dans la confusion, les décisions de rester ou de partir.
Notre rédaction se refuse à accuser avant d’en savoir plus. Ce que l’on peut retenir tient en peu de mots : un filet militaire avait été tendu le long de la route de l’Est, et ce filet n’a pas retenu la berline. Le reste — qui a voulu quoi, qui a manqué à quoi — attend d’être éclairci.