À l’Assemblée, une séance de crise : protéger l’État sans nommer le roi
Réunis dès l’annonce du départ, les députés ont choisi l’action froide plutôt que l’éclat : ordres aux frontières, courriers lancés sur toutes les routes, sûreté de Paris. Mais derrière la procédure, une question brûle : que faire d’un roi qui s’est absenté de sa propre royauté ?
La salle du Manège a connu ce matin une de ces séances où l’on sent que chaque mot pèsera. La nouvelle du départ du roi y est arrivée presque en même temps que dans la rue, et les députés ont dû décider vite, sous le regard des tribunes, dans un mélange de sang-froid affiché et d’inquiétude mal contenue.
Le premier soin de l’Assemblée a été d’éviter le vide. Puisque le pouvoir exécutif s’était, de fait, absenté, elle a pris sur elle d’assurer la marche de l’État : ordres aux frontières, instructions aux corps administratifs, mesures pour la tranquillité de la capitale. On a vu se dessiner une idée forte : la nation, par ses représentants, peut continuer à fonctionner même sans son roi. Cette démonstration, faite presque malgré elle, n’est pas le moindre événement de la journée.
Le deuxième soin a été le choix des mots. Plutôt que de parler d’un roi en fuite — ce qui eût été l’accuser —, l’Assemblée a longtemps préféré le langage de la sûreté : on protège, on recherche, on reconduit. Cette prudence n’est pas seulement diplomatique. Elle ménage l’avenir : tant qu’on ne nomme pas le crime, on garde ouverte la possibilité d’un arrangement qui sauverait à la fois la Constitution et la monarchie.
Reste à traduire ces mots en actes. L’Assemblée a ordonné qu’on arrête toute personne quittant le royaume et qu’on ramène le roi ; des courriers et des aides de camp s’élancent en ce moment sur toutes les routes pour porter ces instructions aux corps administratifs et aux gardes des barrières. Mais nul, dans la salle, ne sait où est la berline, ni si elle sera rejointe avant la frontière : l’ordre est parti, son effet demeure suspendu. Et l’on devine déjà la difficulté qui viendrait si le roi était rattrapé — comment reconduire, sans l’humilier tout à fait, un souverain dont l’autorité morale vient de subir un coup dont nul ne mesure encore la portée.
Car tous, dans cette salle, savent ce qui n’est pas dit. Si le roi est parti de lui-même, en désavouant la Révolution par un écrit, alors la fiction d’une royauté réconciliée avec la nation s’effondre. Les uns voudront sauver le trône en parlant d’enlèvement ; les autres demanderont des comptes, voire davantage. Entre ces deux pentes, l’Assemblée avance sur une crête étroite.
À l’heure où nous écrivons, rien n’est tranché du sort constitutionnel du roi. On parle d’une suspension provisoire de ses fonctions, le temps d’y voir clair. Mais « provisoire » est un mot qui, en politique, engage rarement à ce qu’il promet. La suite dépendra d’une chose que l’Assemblée ne maîtrise pas : ce que dira le roi lui-même, une fois rejoint, sur les raisons de son départ.