À Troyes, le roi fait du roi d’Angleterre son héritier et régent du royaume
La nouvelle descend de Champagne et nous parvient ces jours-ci : le mardi 21 de ce mois de mai, en la cathédrale de Troyes, notre sire le roi Charles, le roi d’Angleterre Henri et monseigneur le duc de Bourgogne ont juré et scellé un traité qui donne au roi d’Angleterre la qualité d’héritier de la couronne et le gouvernement du royaume du vivant même de notre roi. Le dauphin, monseigneur Charles, en est écarté. Nous rapportons ici ce qu’on en sait, et ce qu’on en ignore encore.
Voici quatre jours que les courriers montent de Troyes, et le bruit qui les précédait s’est changé en chose jurée et scellée. Le mardi 21 de ce mois de mai, en l’église cathédrale de Troyes, le roi notre sire, Charles, sixième du nom, et Henri, roi d’Angleterre, ont arrêté entre eux un traité de paix par lequel les deux couronnes, jusqu’ici en guerre, doivent désormais cheminer d’accord. Monseigneur Philippe, duc de Bourgogne, y assistait, et l’on dit que c’est par lui, plus que par tout autre, que la chose s’est nouée.
On nous redit les principales clauses de cet accord, et nous les donnons telles qu’elles nous remontent, sans en avoir encore le texte sous les yeux. La plus grande est celle-ci : le roi d’Angleterre est reconnu héritier de la couronne de France, à tenir après le trépas de notre sire ; et, dès maintenant, du vivant du roi, il aura le gouvernement et la régence du royaume. Notre sire, lui, demeure roi et garde son titre et sa dignité tant qu’il vivra ; mais le maniement des affaires passerait, à ce que l’on entend, entre les mains du roi d’Angleterre.
L’autre point, qui touche au plus vif, est l’exclusion de monseigneur le dauphin Charles. Le traité, dit-on, le tient pour écarté de la succession, et invoque pour l’en priver les crimes qu’on lui impute — entendez la part qu’on lui prête au meurtre de feu monseigneur le duc Jean de Bourgogne, naguère occis au pont de Montereau. On ajoute qu’un mariage est arrêté entre le roi d’Angleterre et madame Catherine, fille de notre sire, dont les noces seraient prochaines. Voilà, en somme, ce que l’on tient pour le cœur de cet accord ; le reste demande à être lu et recoupé.
Ce que le traité accorde au roi d’Angleterre
Le premier et le plus grand effet de cet accord, à ce que les courriers en rapportent, est de faire du roi d’Angleterre l’héritier de la couronne de France. À la mort de notre sire — que Dieu veuille reculer longtemps —, c’est lui, et ses hoirs après lui, qui devraient ceindre la couronne. Une telle disposition, on en conviendra, n’a guère de précédent dans la mémoire du royaume.
Mais le traité ne s’en tient pas là, et l’on dit qu’il donne au roi Henri, dès à présent et du vivant de notre sire, la régence et le gouvernement du royaume. C’est dire qu’il tiendrait le maniement des affaires, la justice et les armes, pendant que notre roi garderait le seul titre. On nous assure aussi que les deux couronnes, d’Angleterre et de France, demeureraient distinctes et séparées, chacune gardant ses lois et ses coutumes, sans que l’une fût soumise à l’autre — ce qui, dans la pensée des contractants, devrait apaiser ceux qui craignent de voir le royaume fondu dans l’autre.
On parle enfin de serments à prêter : que les grands, les villes et les gens du royaume jureraient d’observer cet accord et de tenir le roi d’Angleterre pour régent et héritier. Combien le feront, et de quel cœur, c’est ce que les semaines diront ; car il est une chose de signer en Champagne, et une autre de faire jurer un royaume.
Le dauphin écarté, et les « crimes » qu’on lui oppose
C’est ici que l’accord frappe le plus fort. Monseigneur le dauphin Charles, fils de notre sire, se trouve écarté de la succession à laquelle sa naissance semblait l’appeler. Le traité, à ce qu’on rapporte, ne l’écarte pas en niant qu’il soit fils du roi, mais en lui opposant ses « crimes » : on lui fait grief, au premier chef, de la mort de feu monseigneur Jean, duc de Bourgogne, tué l’an passé au pont de Montereau, lors d’une entrevue qui devait, dit-on, sceller la paix entre les partis.
Sur cette mort, les récits s’affrontent encore : les uns y voient un guet-apens ourdi par les gens du dauphin, les autres une rixe où l’on ne saurait dire qui frappa le premier. Le traité, lui, tranche dans un sens, et fait de cette affaire le fondement de l’exclusion. Le parti de monseigneur de Bourgogne, qui pleure son père, y trouve sa vengeance autant que sa raison.
Reste que beaucoup, parmi ceux qui tiennent pour le dauphin, ne reconnaissent ni la faute ni la sentence, et tiennent qu’un fils de France ne se déshérite pas par un traité. Le dauphin, au reste, n’était pas à Troyes, et garde des terres et des fidèles au sud de la Loire. On peut donc tenir pour assuré que l’accord est signé ; mais nul ne saurait dire, à cette heure, qu’il soit reçu.
Le mariage du roi d’Angleterre et de madame Catherine
À cet accord d’État se joint une alliance de sang. Le traité prévoit, dit-on, le mariage du roi d’Angleterre avec madame Catherine, fille de notre sire le roi et de la reine Isabeau. Par cette union, le roi Henri entrerait dans la maison de France, et l’on veut y voir le gage et le sceau de la paix jurée.
Les noces, à ce que rapportent les courriers, seraient toutes prochaines, et l’on parle qu’elles se feraient à Troyes même, dans les jours qui suivent l’accord. Nous attendons d’en avoir nouvelle assurée avant d’en dire le jour ; mais la chose paraît tenue pour faite, et l’on s’attend partout à ce que la fille de France soit donnée au roi d’Angleterre.
Ce qui demeure incertain
Il faut le dire sans détour : un tel traité soulève plus de questions qu’il n’en règle. La première de ces questions touche la validité même de l’accord. Chacun sait, dans le royaume, que la santé de notre sire le roi est chancelante, et que de longs accès le retirent des affaires ; un roi en cet état peut-il valablement engager la couronne, et la donner à un autre qu’à son sang ? Les clercs et les légistes en disputeront longtemps.
On dit aussi que l’accord devrait être confirmé par les gens des trois états et par les villes ; cette confirmation n’est pas encore venue, et l’on ignore si elle viendra de partout, ou de Paris et du nord seulement. Car le royaume est partagé : le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne tiennent Paris et grande part du nord, mais les pays d’au-delà de la Loire échappent à leur main. Que le roi Henri puisse y faire jurer et observer son traité, voilà qui passe ce qu’on peut affirmer.
Nous rapportons donc ce qui est juré et scellé, et nous distinguons de ce qui ne l’est pas. Que le traité ait été conclu le 21 de ce mois, à Troyes, entre les trois princes, on le tient pour sûr. Mais ce qu’il vaudra, ce qu’on en fera observer, et comment l’accueillera tout ce royaume divisé, cela, nous ne le savons pas.