Henri d’Angleterre, le vainqueur d’Azincourt que notre sire reconnaît pour héritier
Voici cinq ans qu’à Azincourt il coucha dans la boue la fleur de notre chevalerie ; voici sept ans qu’il ceint la couronne d’Angleterre ; et depuis le serment de Troyes, le 21 de ce mois, c’est lui que notre sire reconnaît pour héritier et régent du royaume. Qui est ce roi d’environ trente-trois ans, austère jusqu’à passer pour prêtre plus que pour homme de guerre, que la victoire et le malheur des Français ont porté aux portes de notre couronne ? Portrait du bénéficiaire du traité, dressé depuis la cour de France.
On avait appris à redouter son nom avant que de connaître son visage. Depuis sept ans qu’il règne outre-Manche et fait la guerre sur nos terres, Henri, roi d’Angleterre, est devenu chez nous l’homme d’Azincourt et de la Normandie prise — un prince qu’on tenait pour ennemi, et que le serment juré à Troyes le mardi 21 de ce mois vient de faire, du vivant même de notre sire le roi Charles, son héritier et le régent de son royaume. Autant dire que celui qui ravageait naguère nos provinces est appelé désormais à les gouverner.
Le moment est venu de regarder de plus près qui est cet homme, sans complaisance mais sans feindre d’ignorer ce que chacun sait. Nous avons recueilli ce qui se dit de lui à la cour et par ceux qui l’ont approché, distinguant ce qui est tenu pour assuré de ce qui n’est que renommée. Car sur le compte des vainqueurs il court toujours beaucoup de récits, et il n’est pas aisé, dans le bruit qui entoure un tel prince, de démêler l’homme de sa légende.
Un prince de Lancastre, roi depuis sept ans
Il est né, dit-on, en la ville de Monmouth, aux marches du pays de Galles, il y a quelque trente-trois ans — vers l’an mil trois cent quatre-vingt-six ou l’année suivante, car les récits ne s’accordent pas tout à fait sur le compte des années. Il est de la maison de Lancastre, issue de Jean de Gand, duc de Lancastre, l’un des fils du grand roi Édouard, troisième du nom, celui-là même qui porta jadis la guerre en France et prétendit à notre couronne.
Son père, Henri de Bolingbroke, prit la couronne d’Angleterre voici un peu plus de vingt ans, en écartant du trône le roi Richard, son cousin, lequel mourut peu après en captivité — comment, nul chez nous ne saurait le dire au vrai, et les bruits qui ont couru là-dessus ne se laissent pas trancher. À la mort de ce père, voici sept ans, l’actuel roi Henri lui succéda sans conteste, étant l’aîné de ses fils, et fut couronné à Westminster.
De cette maison vient la vieille prétention des rois d’Angleterre sur notre couronne. Elle leur est venue du roi Édouard, qui la tenait de sa mère Isabelle, fille de notre roi Philippe le Bel ; mais les grands du royaume, à la fin de la lignée directe, jugèrent que la couronne de France ne saurait tomber en quenouille ni passer par les femmes, et l’adjugèrent voici près d’un siècle à la maison de Valois, dont est notre sire le roi Charles. C’est cette querelle, jamais éteinte, qui arme depuis le père du roi Henri les couronnes l’une contre l’autre.
Le vainqueur d’Azincourt
Il n’est pas de nom, dans la bouche des Français, qui pèse plus lourd que celui d’Azincourt. C’est là, en Artois, au pays de Saint-Pol, le jour de la Saint-Crépin, voici cinq ans à la Saint-Rémi prochaine, que l’armée du roi Henri défit la nôtre dans une déroute dont le royaume porte encore le deuil. Le sol détrempé par les pluies, où s’embourbaient nos gens d’armes pesamment harnachés, et les traits des archers anglais, qui étaient le grand nombre de son ost, firent ce jour-là plus que sa vaillance.
La perte fut immense et nul n’en sait le compte exact ; on parle de plusieurs milliers de morts du côté français, sans que les récits s’accordent sur le chiffre. Y périrent des seigneurs sans nombre, et le connétable d’Albret lui-même y laissa la vie ; le duc Charles d’Orléans, entre autres grands, y fut fait prisonnier et emmené captif en Angleterre, d’où il n’est point revenu. Ce fut moins une bataille qu’un malheur, et l’on ne saurait en parler ici comme d’un fait d’armes ordinaire.
Le roi Henri avait, quelques semaines auparavant, mis le siège devant Harfleur et pris la ville. Depuis Azincourt, il a mené sur nos terres une guerre patiente et méthodique, s’emparant place après place de la Normandie tout entière. Sa plus dure conquête fut Rouen, qu’il tint assiégée de longs mois et qui, faute de vivres, se rendit à lui au cœur de l’hiver, voici un peu plus d’un an. On rapporte que la ville fut réduite par la faim, et que les plus faibles de ses habitants, chassés entre les murs et le camp anglais, y connurent une grande misère ; ce sont là récits qui remontent jusqu’à nous, et l’horreur qu’on en dit passe peut-être ce qui en fut.
L’homme qu’on dit changé
Ceux qui l’ont vu s’accordent sur un point : c’est un prince austère, plus proche du cloître que de la table. On le dit dévot jusqu’à la rigueur, fondateur de maisons de religion — une chartreuse à Sheen, un couvent de dames à Syon, non loin de sa demeure — et âpre à poursuivre les hérétiques que l’on nomme lollards en son royaume, dont il a fait pourchasser et punir les tenants. Un homme de notre nation, qui l’approcha voici cinq ans, disait de lui qu’il ressemblait « plus à un prêtre qu’à un soldat » ; le mot a couru, et ceux qui l’ont vu prier n’y trouvent rien d’excessif.
On raconte de sa jeunesse tout autre chose : qu’il l’aurait passée dans la dissipation et les mauvaises compagnies, avant de devenir, en ceignant la couronne, un homme nouveau, grave et maître de lui. C’est là un récit qui court, de ceux qu’on se répète sans les pouvoir vérifier ; nous le donnons pour renommée, non pour chose sue. Ce qui est plus certain, c’est la discipline qu’il tient à ses gens en campagne, louée jusque par des plumes françaises et bourguignonnes qui n’ont pourtant nulle raison de le flatter.
Le Religieux de Saint-Denis, qui n’est point des siens, lui reconnaît « magnanimité, prudence et sagesse », et le juge mieux pourvu qu’aucun prince de son âge pour la conduite d’un royaume. Voilà un aveu qui coûte à qui l’écrit, et c’est peut-être pour cela qu’il vaut d’être rapporté : l’ennemi le plus âpre convient qu’on a affaire à un homme de gouvernement autant que de guerre. Reste que ce gouvernement, c’est sur nous désormais qu’il doit s’étendre, et l’amertume est grande, chez beaucoup, d’avoir à louer celui qu’on nous donne pour maître.
Héritier et régent, non pas roi
Que le serment de Troyes fasse du roi Henri l’héritier de la couronne, chacun l’a compris ; mais il faut y regarder de près, car il n’est pas dit qu’il soit roi de France. Notre sire le roi Charles demeure roi sa vie durant, et garde son titre et son rang ; le roi d’Angleterre est reçu pour son fils, son héritier après lui, et régent du royaume pendant que dure la maladie qui prive le roi de l’usage de ses forces. Roi de France, il ne l’est point : il en est l’héritier désigné et le gouverneur au nom d’un autre.
Le lien de tout cet édifice, c’est le mariage : le roi Henri doit épouser madame Catherine, la plus jeune fille de notre sire et de la reine Isabeau, et les noces sont annoncées pour les premiers jours de juin, en cette même ville de Troyes. Elles ne sont pas encore faites à l’heure où nous écrivons ; c’est chose promise et prochaine, non chose accomplie. Par elle, l’Anglais entrera dans la maison de France, et cessera d’être un prince tout à fait étranger.
Il est un absent de ce traité qu’on ne saurait taire : le dauphin Charles, fils de notre sire, que l’accord écarte de la succession et tient pour ennemi. Le jeune prince n’a pas reconnu ce qui s’est juré à Troyes ; il est vivant, en armes, et tient des terres et des partisans par-delà la Loire. La reine Isabeau et le duc Philippe de Bourgogne ont, l’une et l’autre, donné leur consentement à l’accord — c’est là le fait ; ce qu’ils en pensent au fond du cœur, nul ne le lit. Le royaume, ainsi, se trouve partagé entre ceux qui reconnaissent le roi Henri pour héritier et ceux qui tiennent pour le dauphin.