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Henri d’Angleterre, le vainqueur d’Azincourt que notre sire reconnaît pour héritier

Voici cinq ans qu’à Azincourt il coucha dans la boue la fleur de notre chevalerie ; voici sept ans qu’il ceint la couronne d’Angleterre ; et depuis le serment de Troyes, le 21 de ce mois, c’est lui que notre sire reconnaît pour héritier et régent du royaume. Qui est ce roi d’environ trente-trois ans, austère jusqu’à passer pour prêtre plus que pour homme de guerre, que la victoire et le malheur des Français ont porté aux portes de notre couronne ? Portrait du bénéficiaire du traité, dressé depuis la cour de France.

Le chroniqueur de cour 30 mai 1420, 08h00 8 min de lecture

On avait appris à redouter son nom avant que de connaître son visage. Depuis sept ans qu’il règne outre-Manche et fait la guerre sur nos terres, Henri, roi d’Angleterre, est devenu chez nous l’homme d’Azincourt et de la Normandie prise — un prince qu’on tenait pour ennemi, et que le serment juré à Troyes le mardi 21 de ce mois vient de faire, du vivant même de notre sire le roi Charles, son héritier et le régent de son royaume. Autant dire que celui qui ravageait naguère nos provinces est appelé désormais à les gouverner.

Le moment est venu de regarder de plus près qui est cet homme, sans complaisance mais sans feindre d’ignorer ce que chacun sait. Nous avons recueilli ce qui se dit de lui à la cour et par ceux qui l’ont approché, distinguant ce qui est tenu pour assuré de ce qui n’est que renommée. Car sur le compte des vainqueurs il court toujours beaucoup de récits, et il n’est pas aisé, dans le bruit qui entoure un tel prince, de démêler l’homme de sa légende.

Un prince de Lancastre, roi depuis sept ans

Il est né, dit-on, en la ville de Monmouth, aux marches du pays de Galles, il y a quelque trente-trois ans — vers l’an mil trois cent quatre-vingt-six ou l’année suivante, car les récits ne s’accordent pas tout à fait sur le compte des années. Il est de la maison de Lancastre, issue de Jean de Gand, duc de Lancastre, l’un des fils du grand roi Édouard, troisième du nom, celui-là même qui porta jadis la guerre en France et prétendit à notre couronne.

Son père, Henri de Bolingbroke, prit la couronne d’Angleterre voici un peu plus de vingt ans, en écartant du trône le roi Richard, son cousin, lequel mourut peu après en captivité — comment, nul chez nous ne saurait le dire au vrai, et les bruits qui ont couru là-dessus ne se laissent pas trancher. À la mort de ce père, voici sept ans, l’actuel roi Henri lui succéda sans conteste, étant l’aîné de ses fils, et fut couronné à Westminster.

De cette maison vient la vieille prétention des rois d’Angleterre sur notre couronne. Elle leur est venue du roi Édouard, qui la tenait de sa mère Isabelle, fille de notre roi Philippe le Bel ; mais les grands du royaume, à la fin de la lignée directe, jugèrent que la couronne de France ne saurait tomber en quenouille ni passer par les femmes, et l’adjugèrent voici près d’un siècle à la maison de Valois, dont est notre sire le roi Charles. C’est cette querelle, jamais éteinte, qui arme depuis le père du roi Henri les couronnes l’une contre l’autre.

Le vainqueur d’Azincourt

Il n’est pas de nom, dans la bouche des Français, qui pèse plus lourd que celui d’Azincourt. C’est là, en Artois, au pays de Saint-Pol, le jour de la Saint-Crépin, voici cinq ans à la Saint-Rémi prochaine, que l’armée du roi Henri défit la nôtre dans une déroute dont le royaume porte encore le deuil. Le sol détrempé par les pluies, où s’embourbaient nos gens d’armes pesamment harnachés, et les traits des archers anglais, qui étaient le grand nombre de son ost, firent ce jour-là plus que sa vaillance.

La perte fut immense et nul n’en sait le compte exact ; on parle de plusieurs milliers de morts du côté français, sans que les récits s’accordent sur le chiffre. Y périrent des seigneurs sans nombre, et le connétable d’Albret lui-même y laissa la vie ; le duc Charles d’Orléans, entre autres grands, y fut fait prisonnier et emmené captif en Angleterre, d’où il n’est point revenu. Ce fut moins une bataille qu’un malheur, et l’on ne saurait en parler ici comme d’un fait d’armes ordinaire.

Le roi Henri avait, quelques semaines auparavant, mis le siège devant Harfleur et pris la ville. Depuis Azincourt, il a mené sur nos terres une guerre patiente et méthodique, s’emparant place après place de la Normandie tout entière. Sa plus dure conquête fut Rouen, qu’il tint assiégée de longs mois et qui, faute de vivres, se rendit à lui au cœur de l’hiver, voici un peu plus d’un an. On rapporte que la ville fut réduite par la faim, et que les plus faibles de ses habitants, chassés entre les murs et le camp anglais, y connurent une grande misère ; ce sont là récits qui remontent jusqu’à nous, et l’horreur qu’on en dit passe peut-être ce qui en fut.

L’homme qu’on dit changé

Ceux qui l’ont vu s’accordent sur un point : c’est un prince austère, plus proche du cloître que de la table. On le dit dévot jusqu’à la rigueur, fondateur de maisons de religion — une chartreuse à Sheen, un couvent de dames à Syon, non loin de sa demeure — et âpre à poursuivre les hérétiques que l’on nomme lollards en son royaume, dont il a fait pourchasser et punir les tenants. Un homme de notre nation, qui l’approcha voici cinq ans, disait de lui qu’il ressemblait « plus à un prêtre qu’à un soldat » ; le mot a couru, et ceux qui l’ont vu prier n’y trouvent rien d’excessif.

On raconte de sa jeunesse tout autre chose : qu’il l’aurait passée dans la dissipation et les mauvaises compagnies, avant de devenir, en ceignant la couronne, un homme nouveau, grave et maître de lui. C’est là un récit qui court, de ceux qu’on se répète sans les pouvoir vérifier ; nous le donnons pour renommée, non pour chose sue. Ce qui est plus certain, c’est la discipline qu’il tient à ses gens en campagne, louée jusque par des plumes françaises et bourguignonnes qui n’ont pourtant nulle raison de le flatter.

Le Religieux de Saint-Denis, qui n’est point des siens, lui reconnaît « magnanimité, prudence et sagesse », et le juge mieux pourvu qu’aucun prince de son âge pour la conduite d’un royaume. Voilà un aveu qui coûte à qui l’écrit, et c’est peut-être pour cela qu’il vaut d’être rapporté : l’ennemi le plus âpre convient qu’on a affaire à un homme de gouvernement autant que de guerre. Reste que ce gouvernement, c’est sur nous désormais qu’il doit s’étendre, et l’amertume est grande, chez beaucoup, d’avoir à louer celui qu’on nous donne pour maître.

Héritier et régent, non pas roi

Que le serment de Troyes fasse du roi Henri l’héritier de la couronne, chacun l’a compris ; mais il faut y regarder de près, car il n’est pas dit qu’il soit roi de France. Notre sire le roi Charles demeure roi sa vie durant, et garde son titre et son rang ; le roi d’Angleterre est reçu pour son fils, son héritier après lui, et régent du royaume pendant que dure la maladie qui prive le roi de l’usage de ses forces. Roi de France, il ne l’est point : il en est l’héritier désigné et le gouverneur au nom d’un autre.

Le lien de tout cet édifice, c’est le mariage : le roi Henri doit épouser madame Catherine, la plus jeune fille de notre sire et de la reine Isabeau, et les noces sont annoncées pour les premiers jours de juin, en cette même ville de Troyes. Elles ne sont pas encore faites à l’heure où nous écrivons ; c’est chose promise et prochaine, non chose accomplie. Par elle, l’Anglais entrera dans la maison de France, et cessera d’être un prince tout à fait étranger.

Il est un absent de ce traité qu’on ne saurait taire : le dauphin Charles, fils de notre sire, que l’accord écarte de la succession et tient pour ennemi. Le jeune prince n’a pas reconnu ce qui s’est juré à Troyes ; il est vivant, en armes, et tient des terres et des partisans par-delà la Loire. La reine Isabeau et le duc Philippe de Bourgogne ont, l’une et l’autre, donné leur consentement à l’accord — c’est là le fait ; ce qu’ils en pensent au fond du cœur, nul ne le lit. Le royaume, ainsi, se trouve partagé entre ceux qui reconnaissent le roi Henri pour héritier et ceux qui tiennent pour le dauphin.

Le contexte

La guerre dure entre les couronnes de France et d’Angleterre depuis le temps du roi Édouard, troisième du nom, qui prétendit à notre couronne voici plus de quatre-vingts ans ; elle a connu des trêves et des reprises, et s’est rallumée voici cinq ans.

Notre sire le roi Charles, sixième du nom, est atteint depuis des années d’un mal qui lui ôte par accès l’usage de la raison, de sorte que le gouvernement du royaume est disputé entre les princes et la reine Isabeau.

En l’an mil quatre cent quinze, le roi Henri prit Harfleur puis défit l’armée française à Azincourt, le jour de la Saint-Crépin ; il a depuis conquis la Normandie, dont Rouen, prise par la faim au cœur de l’hiver voici un an.

L’an passé, le duc Jean de Bourgogne fut tué sur le pont de Montereau, lors d’une entrevue avec les gens du dauphin ; ce meurtre a jeté son fils Philippe dans l’alliance du roi d’Angleterre.

Le mardi 21 mai de cette année, en la cathédrale de Troyes, un accord a été juré qui reçoit le roi d’Angleterre pour héritier et régent du royaume du vivant du roi Charles, écarte le dauphin de la succession, et prévoit le mariage du roi Henri avec madame Catherine de France.

État des informations

Ce portrait est borné à ce qui est connaissable dans le royaume de France à la fin de mai 1420, quelques jours après le serment de Troyes. Le mariage du roi Henri et de madame Catherine, annoncé pour les premiers jours de juin, n’est pas encore célébré à cette date. Nous distinguons ce qui est tenu pour assuré de ce qui n’est que renommée, et ne préjugeons en rien des suites de cet accord.

Ce que l’on sait

  • Henri, roi d’Angleterre depuis la mort de son père Henri IV voici sept ans, est de la maison de Lancastre issue de Jean de Gand, fils du roi Édouard III.
  • Il prit Harfleur puis remporta la bataille d’Azincourt le 25 octobre 1415, y tuant le connétable d’Albret et faisant prisonnier le duc Charles d’Orléans, avant de conquérir la Normandie, dont Rouen.
  • Par le serment de Troyes du 21 mai 1420, il est reçu pour héritier et régent du royaume du vivant de Charles VI, qui garde son titre sa vie durant ; le dauphin Charles en est écarté mais demeure en armes au sud de la Loire.

Ce que l’on ignore

  • L’année exacte de sa naissance, que les récits placent vers 1386 ou 1387 sans trancher.
  • Le compte exact des morts d’Azincourt, dont on ne cite que des chiffres divergents et incertains.
  • La date précise de la reddition de Rouen, qu’on sait seulement tombée par la faim au cœur de l’hiver dernier.
  • Ce que la reine Isabeau et le duc Philippe de Bourgogne pensent au fond de l’accord auquel ils ont donné leur consentement.

Sources historiques utilisées

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Henri V (roi d’Angleterre) — Wikipédia (FR)

Naissance à Monmouth vers 1386-1387 ; maison de Lancastre issue de Jean de Gand ; accession en 1413 ; victoire d’Azincourt (1415) et conquête de la Normandie ; dévotion, fondations religieuses et répression des lollards ; traité de Troyes le faisant héritier et régent.

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Henry V of England — Wikipedia (EN)

Naissance le 16 septembre 1386 à Monmouth (débat 1386/1387) ; roi le 21 mars 1413 ; fondations de Sheen (chartreuse) et Syon (bridgettines) ; Statut des lollards de 1414 ; un Français de 1415 le trouvant « plus prêtre que soldat » ; le Religieux de Saint-Denis lui reconnaissant « magnanimité, prudence et sagesse ».

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Henry IV of England — Wikipedia (EN)

Henri de Bolingbroke s’emparant du trône de Richard II en 1399 ; mort de Richard II en captivité peu après, dans des circonstances demeurées obscures ; succession d’Henri V à la mort de son père en 1413.

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Battle of Agincourt — Wikipedia (EN)

Bataille du 25 octobre 1415 (jour de la Saint-Crépin), près d’Azincourt au comté de Saint-Pol (Artois) ; sol boueux ; archers anglais formant près de 80 % de l’armée ; connétable Charles d’Albret tué, Charles duc d’Orléans fait prisonnier ; chiffres de pertes très incertains ; Harfleur rendue le 22 septembre 1415.

secondary

Siège de Rouen (1418-1419) — Wikipédia (FR)

Siège du 31 juillet 1418 à la reddition du 19 janvier 1419 ; ville réduite par la famine faute d’assaut ; « bouches inutiles » (femmes, enfants, vieillards) chassées de la ville en plein hiver et bloquées dans les fossés.

secondary

Treaty of Troyes — Wikipedia (EN)

Accord du 21 mai 1420 faisant d’Henri V l’héritier et régent du royaume de France du vivant de Charles VI, qui garde son titre ; exclusion du dauphin Charles ; mariage prévu avec Catherine de Valois ; rôle de la reine Isabeau et du duc de Bourgogne.

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Note de reconstitution éditoriale — Aujourd’hier

Ce portrait imite la chronique d’un média du royaume de France à la fin de mai 1420, quelques jours après le serment de Troyes, du point de vue d’un chroniqueur français mêlant le respect contraint pour le vainqueur à l’amertume de le reconnaître pour futur maître. Les faits (naissance, maison de Lancastre, Azincourt, Rouen, dévotion, clauses du traité) sont conformes aux sources ; les jugements et formulations « à chaud » sont une reconstitution maison. Aucune connaissance postérieure au début de juin 1420 n’y est introduite.

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10 juin 1420, 08h006 min