Le prince que Troyes efface : qui est Charles, le dauphin écarté ?
Tout, dans cet accord, se dit et se signe au nord, dans les pays tenus par le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne ; et c’est de là que nous en parlons. Mais l’accord de Troyes a un grand absent, dont le nom n’est prononcé que pour l’abaisser : Charles, fils du roi, dauphin de France, que le texte écarte de la couronne et nomme « soi-disant dauphin ». Il n’a ici ni voix ni chaire. Voici, autant qu’on le peut de si loin, qui est ce prince de dix-sept ans, comment il est devenu l’héritier du trône, et ce que les siens, au sud de la Loire, opposent au traité.
Il est étrange d’écrire le portrait d’un homme dont on n’entend, ici, jamais la voix. Depuis Troyes, où la cour, le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne ont scellé leur accord, on ne parle du fils du roi que pour dire ce qu’il n’est plus : non plus l’héritier, mais un prince écarté, désigné dans le texte du traité par des mots faits pour le rabaisser. De sa personne même, de ce qu’il pense et de ce qu’il tient, il ne se dit rien au nord de la Loire, sinon par la bouche de ses ennemis.
Or ce prince existe, il a dix-sept ans, et il tient encore la moitié du royaume. Charles, dauphin de France, dernier fils vivant de notre roi Charles VI et de la reine Isabeau, est né à Paris voici dix-sept ans, à l’hôtel Saint-Pol. Rien ne le destinait au premier rang : il était cadet, et deux frères aînés le précédaient dans l’ordre du trône. C’est la mort qui l’a fait dauphin, non la naissance.
Écarté de Paris, retiré du côté de Bourges, il commande encore, par ses officiers, sur les pays du Midi et du Centre, et il tient l’accord de Troyes pour nul. Nous avons voulu, puisque nul ne le fait ici, rassembler ce que l’on peut savoir de lui de si loin : d’où il vient, sur quoi il s’appuie, ce qu’on lui reproche, et ce que répondent ceux qui le suivent.
Dauphin par deux deuils
Charles n’était pas né pour régner. Troisième fils du roi à survivre, il vint au monde à l’hôtel Saint-Pol, à Paris, le vingt-deuxième jour de février de l’an 1403 ; devant lui marchaient ses deux frères aînés, monseigneur Louis, duc de Guyenne, et monseigneur Jean, duc de Touraine, l’un et l’autre dauphins avant lui. Un cadet, dans une telle maison, se prépare d’ordinaire à servir son frère, non à porter la couronne.
Mais la mort a passé deux fois. Le duc de Guyenne s’éteignit à la fin de l’an 1415, âgé de dix-huit ans ; son frère le duc de Touraine le suivit dans la tombe le 5 avril 1417, au même âge, à peine dix-huit ans. En moins de deux années, deux héritiers furent emportés, et le jeune Charles, qui n’avait alors que quatorze ans, se trouva par ces deuils rapprochés hissé au premier rang : dernier fils survivant de son père, et dauphin de France.
Il ne tarda pas à prendre rang dans les affaires. Dès ce printemps de 1417, on le fit lieutenant-général du royaume, chargé de gouverner au nom du roi son père, que son mal prive par accès de la conduite du sceptre. Depuis, il se dit régent et lieutenant-général du royaume, et gouverne à ce titre les pays qui lui obéissent. Nul, dans le camp du nord, ne lui reconnaît plus ce titre ; les siens le lui donnent toujours.
Le prince du Midi
Chassé de Paris en 1418, lorsque les gens de Bourgogne se rendirent maîtres de la capitale, le dauphin a refait au sud de la Loire ce qu’il avait perdu au nord : un État royal, avec sa capitale, ses conseils et ses officiers. Il tient sa cour du côté de Bourges, au cœur du Berry, où il a établi une Chambre des comptes ; non loin de là s’élève le château de Mehun-sur-Yèvre, où il séjourne. Ce qui fut jadis l’apanage d’un cadet est devenu le siège d’un pouvoir.
Il a fait davantage. Le Parlement, cette haute cour qui juge au nom du roi, il l’a transféré à Poitiers : c’est par une ordonnance rendue à Niort, le 21 septembre 1418, qu’il a transporté au sud le Parlement de Paris. Que l’on entende bien : il ne s’agit pas d’une cour nouvelle et rivale, mais du Parlement du royaume déplacé — le dauphin tenant que la vraie cour est celle qui siège auprès de lui. À Paris cependant demeure un autre Parlement, sous l’obéissance du parti bourguignon : deux cours d’un même nom, comme il y a désormais deux Frances.
Sur quoi s’appuie-t-il ? Au printemps de cette année, lui obéissent, à ce qu’on rapporte, tout le Midi et une grande part du Centre : le Berry et la Touraine, le Poitou, l’Aunis et la Saintonge, l’Auvergne, le Limousin, le Lyonnais et le Dauphiné, le Languedoc, le Rouergue et le Quercy, l’Anjou et le Maine, le Bourbonnais, l’Orléanais, le Vendômois. Autour de lui se tient un conseil d’hommes rompus aux affaires et à la guerre : Tanneguy du Châtel, jadis prévôt de Paris, qui l’an du massacre de Paris tira, dit-on, l’enfant-dauphin de son lit à l’hôtel Saint-Pol pour le mettre à l’abri dans la Bastille, et qu’on retrouve à Montereau ; le chancelier Robert Le Maçon ; Jean Louvet, qu’on nomme le président de Provence ; Pierre Frotier, de sa garde ; le capitaine Arnaud Guilhem de Barbazan.
On appelle communément ce parti celui d’Armagnac, du nom du comte Bernard VII d’Armagnac, qui en fut le chef. Mais il faut ici noter une chose singulière : ce comte n’est plus. Il fut massacré à Paris en juin 1418, lors de la prise de la ville par les Bourguignons. Le parti porte donc encore le nom d’un mort ; le prince qui le mène de fait, aujourd’hui, c’est le dauphin lui-même.
L’ombre de Montereau
On ne peut parler du dauphin sans parler de Montereau, car c’est là que ses ennemis puisent le grief qui le poursuit. Le 10 septembre de l’an dernier, sur le pont qui franchit l’Yonne, une entrevue avait été ménagée entre le jeune prince — il n’avait alors que seize ans — et Jean sans Peur, duc de Bourgogne, pour sceller leur réconciliation et unir leurs forces contre les Anglais. Les deux princes entrèrent dans un enclos de bois dressé au milieu du pont, chacun avec dix hommes. Le duc n’en ressortit pas vivant.
De ce qui se passa entre les barrières, deux récits s’affrontent. Les gens de Bourgogne crient au guet-apens : ils content que le duc fut abattu d’un coup de hache par Tanneguy du Châtel, aux cris de « Tuez ! tuez ! », une main tranchée, sous les yeux du dauphin, et tiennent le meurtre pour prémédité de longue main. Les hommes du dauphin récusent le mot : à les entendre, le duc aurait le premier porté la main à son épée, et la garde du prince n’aurait fait que le défendre. Ce que le dauphin lui-même a voulu, ordonné ou seulement souffert, nul ne le peut établir à cette heure.
Or c’est ce sang versé à Montereau que le camp du nord met aujourd’hui au fondement du traité. Le meurtre du duc sert de grief et de motif : c’est au nom des « crimes » du dauphin qu’on prétend le déclarer indigne du trône. La question de sa part à Montereau, que nul tribunal n’a tranchée, devient ainsi la pierre sur laquelle on bâtit son déshéritement.
Le prince que le traité nomme « soi-disant »
C’est dans le texte même de l’accord de Troyes qu’il faut lire comment le nord traite ce prince. Le traité ne l’appelle pas dauphin : il le désigne, dit-on, comme « soi-disant dauphin de Viennois » — c’est-à-dire qu’il lui dénie le titre et ne le lui accorde qu’en le récusant. Le mot est rude, et il est du texte, non de nous.
Le traité va plus loin. Il invoque, à ce qu’on rapporte des clauses, les « horribles et énormes crimes » du dauphin — au premier chef le meurtre de Montereau —, et pour ces crimes le déclare indigne et inhabile à succéder à la couronne, l’accusant du forfait de lèse-majesté. Indignité, inhabileté, lèse-majesté : ce sont là les termes de droit dont on couvre son exclusion. Le fils du roi n’est pas seulement écarté au profit d’un prince étranger ; il est frappé, dans le texte, d’une flétrissure qui prétend lui ôter jusqu’au droit de se dire l’héritier.
Ces mots, nous les citons parce qu’ils sont la clef de l’accord : c’est en abaissant le fils qu’on justifie de donner sa place à un autre. Mais ce sont des mots d’une partie, écrits par ceux qui ont conclu contre lui. À dix-sept ans, le prince ainsi nommé « soi-disant » tient toujours, de l’autre côté de la Loire, la moitié d’un royaume qui ne l’appelle pas ainsi.
Ce que répondent les siens
Reste à dire ce qu’oppose le camp du dauphin, car il oppose quelque chose, et il serait injuste de le taire alors que sa parole ne franchit guère la Loire. Les siens soutiennent que le traité est nul et de nul effet, et ils en donnent des raisons de droit qu’on entend colporter du sud. Un roi, disent-ils, ne saurait aliéner la couronne : elle n’est pas son bien propre, dont il puisse disposer, mais une charge qu’il transmet selon l’ordre du sang. Charles VI n’avait donc pas le pouvoir de donner son royaume à un autre ni de déshériter son fils.
Ils ajoutent, ceux du sud, que le roi a scellé cet accord empêché par son mal et tombé sous la coupe de ses ennemis : un prince frappé de démence par accès, environné du duc de Bourgogne et du roi d’Angleterre, n’était pas libre de sa volonté, et ce qu’on lui a fait signer ne l’oblige pas. Quant à la reine Isabeau, sa mère, qui figure parmi les consentants, ils l’accusent d’avoir trahi les intérêts de son propre sang. Le déshéritement, à les entendre, n’est pas un acte du roi, mais un acte arraché au roi.
Voilà la ligne du prince écarté, telle qu’elle nous parvient : il ne reconnaît pas le traité, se tient toujours pour l’héritier légitime, et continue de gouverner depuis Bourges et Poitiers les pays qui lui obéissent. Est-ce le bon droit ou l’entêtement d’un vaincu ? Le Midi le suivra-t-il jusqu’au bout ? Nul, à cette heure, ne le peut dire. Ce qui est sûr, c’est que le royaume compte désormais deux princes qui se disent chacun dans son droit, et une rivière entre eux.