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J’étais un étranger, et vous m’avez recueilli

Nourrir, loger, et rendre à chaque mère l’enfant que la route lui a pris : voici, écrit une femme d’œuvre d’une commune du Centre-Ouest qui accueille depuis des semaines les colonnes de l’exode, ce que la charité commande. Tribune reconstituée, portée par une figure composite : les mots ne sont pas d’une personne unique, ils rassemblent ce que disaient et faisaient, en ces jours, les comités d’accueil des bourgs traversés.

Marguerite Delahaye 17 juin 1940, 11h00 6 min de lecture

Depuis la mi-mai, notre bourg n’est plus tout à fait le nôtre. Chaque matin, la route du nord verse sa colonne : des voitures à bout d’essence poussées à la main, des charrettes sous les matelas, des vélos chargés jusqu’à ne plus pouvoir rouler, et des femmes, surtout des femmes, qui marchent avec un enfant sur la hanche et un autre pendu à la jupe. On dit qu’un peuple entier est sur les chemins, que c’en est peut-être le quart. Je ne sais pas compter cela. Je sais seulement qu’aucune de ces mères ne dormira ce soir sous son propre toit, et que beaucoup ne savent même plus vers quel toit elles vont. Devant ce défilé, on n’a pas le loisir de tenir des discours. On a une porte, et il faut décider si on l’ouvre.

Nous l’avons ouverte, et je voudrais dire comment, car la charité n’est pas un sentiment, c’est une besogne. On commence par le ventre. Du pain, du lait pour les petits, de l’eau claire, un peu de soupe chaude quand le bois ne manque pas. Les nourrissons réclament des biberons qu’on lave et qu’on repasse de main en main. Puis on couche : la paille des granges, les bancs de l’école, le sol du presbytère, les salles de la mairie. Rien de tout cela ne s’improvise seul. La mairie recense les places, la Croix-Rouge dépêche ce qu’elle peut, le Secours national ouvre des crédits, les paroisses et leurs comités portent les paniers de porte en porte. Chacun tient un bout de la corde. Là où un seul lâche, une famille dort dans le fossé.

Mais il est une besogne devant laquelle je tremble plus que devant toutes les autres, et c’est de rendre les enfants. Sur ces routes mitraillées, une file se rompt, une mère court se jeter dans le talus, et quand elle relève la tête, la voiture qui portait son petit a été emportée par le flot. Ils nous arrivent ainsi, des enfants seuls, trop petits pour dire leur nom. Les plus sages portent, cousu à l’envers de la veste, un petit sachet de toile où une grand-mère a écrit le nom et l’adresse — pauvre relique qui vaut plus que tout l’or du monde. Nous notons tout, nous confions ces noms aux mairies, nous les faisons porter aux annonces des journaux, car quelque part une mère lit, le soir, en cherchant une ligne qui serait la sienne. Rendre un enfant à sa mère : je ne connais pas d’ouvrage plus saint, ni plus urgent.

Il faut aussi que je dise ce qui me fait honte. Tous n’ouvrent pas leur porte. J’ai vu, dans des bourgs que je ne nommerai pas, vendre un verre d’eau au malheureux qui suppliait, et faire payer les œufs au prix de la disette à des gens qui n’avaient plus rien. J’ai entendu se plaindre des « gens du Nord et de l’Est », comme si le fugitif apportait sa faute avec sa valise. Que celui qui a peur pour son grenier se souvienne qu’un tour de roue l’aurait mis, lui, sur la route, à quémander à son tour. On ne fait pas commerce du malheur d’autrui. Refuser un abri, marchander une croûte, c’est manquer non pas à une règle, mais à la simple décence des hommes.

Car enfin, d’où me vient ce devoir ? Je ne l’ai pas inventé. « J’étais un étranger, et vous m’avez recueilli. » Ces mots-là, je les tiens de plus haut que moi, et ils ne demandent aucun commentaire : ils demandent une paillasse et un bol. Le Samaritain de l’Évangile ne s’est pas enquis d’où venait le blessé du chemin ni s’il en valait la peine ; il a pansé, chargé sur sa bête, payé l’auberge. Voilà toute la doctrine. Je ne prêche pas, je parle de mère à mère et de voisin à voisin : la femme qui frappe à ta porte avec son petit sur le bras, tu la reçois comme tu voudrais qu’on reçoive la tienne le jour où le vent tournera.

On me répondra qu’on attend, pour agir, de savoir ce qui se décide en haut lieu. Je réponds que l’hospitalité n’attend pas les nouvelles. Elle ne dépend d’aucune décision lointaine, d’aucun ordre, d’aucune carte. Elle tient tout entière dans un geste que chacun peut faire ce soir, sans permission : ouvrir, ou ne pas ouvrir. Une porte s’ouvre, et une famille est sauvée pour la nuit ; une porte se ferme, et le malheur passe outre en silence. Le reste ne nous appartient pas ; celui-là, oui. Que ces lignes rappellent seulement, à qui hésite encore, qu’elles ne portent pas la voix d’une seule femme, mais celle de tous les comités qui, dans nos bourgs, tiennent la porte ouverte.

Le contexte

Depuis la mi-mai 1940, l’avance allemande jette sur les routes plusieurs millions de civils du Nord, de l’Est et de la région parisienne, qui refluent vers le centre et le sud du pays.

L’accueil des réfugiés repose largement sur les communes traversées : mairies, écoles, presbytères et granges servent d’abris de fortune.

Le Secours national, œuvre d’entraide réactivée par décret le 19 octobre 1939 et dotée de 50 millions de francs le 20 mai 1940, la Croix-Rouge française, les scouts et les comités paroissiaux se partagent les secours.

La dispersion des familles sur des routes encombrées et bombardées sépare de nombreux enfants des leurs ; les recherches passent par les mairies et les annonces de la presse.

État des informations

Cette tribune s’en tient à ce qu’une femme d’œuvre pouvait voir et faire, à la mi-juin 1940, dans une commune d’accueil. Elle ne préjuge ni de l’ampleur totale de l’exode ni des dispositifs qui pourraient être organisés plus tard.

Ce que l’on sait

  • Les communes du centre et du sud reçoivent, depuis des semaines, des colonnes de réfugiés qu’il faut nourrir et loger dans l’urgence.
  • Des enfants ont été séparés de leur famille sur les routes ; certains portent, cousus à leurs vêtements, leur nom et leur adresse.
  • Les secours s’appuient sur les mairies, la Croix-Rouge, le Secours national et les comités paroissiaux.

Ce que l’on ignore

  • Le nombre exact de familles déplacées et d’enfants séparés reste impossible à établir à cette date.
  • On ignore combien de temps durera l’afflux et où s’arrêteront les colonnes.

Sources historiques utilisées

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Les Français de l’an 40

Jean-Louis Crémieux-Brilhac · 1990

Synthèse utilisée pour la chronologie politique et militaire de juin 1940.

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L’Étrange Défaite

Marc Bloch · 1946

Témoignage et analyse d’un acteur de la défaite, mobilisé comme repère critique.

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Appel radiodiffusé du 18 juin

Charles de Gaulle · 1940

Texte de référence pour comprendre le geste politique de Londres.

editorial-reconstruction

Reconstitution journalistique

Les articles sont écrits comme si la rédaction suivait les événements au jour le jour, sans annoncer la suite.

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18 juin 1940, 14h2514 min