La trêve qui déchire la Résistance
Conclue le 20 août par l’entremise du consul général de Suède, suspendue, contestée, puis rompue : l’arrêt des combats négocié avec l’occupant a divisé les chefs de l’insurrection. Les uns y voient une bouffée d’air pour évacuer les blessés ; les autres, un piège tendu par l’ennemi.
Depuis que la nouvelle a couru, le 20 août, qu’une trêve avait été conclue avec le commandement allemand, Paris insurgé se déchire à voix presque haute. Dans les états-majors de la Résistance comme sur les barricades qui se hérissent de nouveau, une même question revient, brûlante : fallait-il, au troisième jour du soulèvement, suspendre le feu et traiter, fût-ce indirectement, avec l’occupant que l’on combat ?
L’accord a été obtenu par l’entremise du consul général de Suède, M. Raoul Nordling, qui multiplie depuis plusieurs jours les démarches auprès du général allemand commandant la place. Il prévoyait, dans son principe, l’arrêt des hostilités, la reconnaissance des édifices tenus par les nôtres et l’évacuation des blessés et des prisonniers. Mais sa portée exacte, sa durée et même sa validité sont aujourd’hui l’objet d’appréciations opposées au sein des organismes qui dirigent l’insurrection.
D’un côté, la tendance qui réunit le délégué général du Gouvernement provisoire pour la zone Nord, M. Alexandre Parodi, et le délégué militaire national, le général Chaban-Delmas, fait valoir des raisons que nul ne peut écarter d’un revers de main. Paris, disent-ils, manque cruellement d’armes ; chaque heure gagnée permet de relever les blessés qui gisent au pied des barricades, de souffler, d’attendre les armées alliées dont on guette l’approche. À leurs yeux, précipiter une ville mal armée dans une bataille rangée contre des blindés, c’est risquer un massacre que rien ne rachèterait. La trêve, dans cette lecture, n’est pas une capitulation : c’est un répit arraché.
De l’autre côté s’élève une protestation véhémente. Le colonel Rol-Tanguy, qui commande les Forces françaises de l’intérieur de la région parisienne, le comité d’action militaire — le COMAC —, le Conseil national de la Résistance présidé par M. Georges Bidault et le Comité parisien de libération, à forte composante communiste, dénoncent un arrêt des combats qu’ils tiennent pour funeste. Une insurrection, soutiennent-ils, ne se met pas en sommeil : on la démobilise et on ne la rallume pas. Ils redoutent que cette suspension ne soit, dans la bouche de l’ennemi, qu’une ruse — le moyen de dégager ses colonnes, d’évacuer ses convois vers l’Est et de reprendre la main une fois la fièvre populaire retombée.
Entre ces deux camps, le ton est monté. On se reproche, d’un bord, l’aventurisme et le mépris du sang versé ; de l’autre, la pusillanimité et la confiance accordée à la parole d’un occupant. Il faut dire les choses sans les farder : ce n’est pas une simple querelle d’horaires d’opérations, mais un désaccord sur la nature même du soulèvement parisien — coup de force du peuple en armes, ou manœuvre ordonnée dans l’attente du secours allié.
Les faits, eux, semblent trancher plus vite que les hommes. La trêve, à peine proclamée, n’a guère été respectée sur le terrain : les fusillades ont repris par endroits, les barricades n’ont pas désarmé, et de nouveaux pavés montent ce matin aux carrefours. Dans la journée d’hier comme aujourd’hui, des affiches et des consignes appellent les Parisiens à se tenir prêts et à ne pas déposer les armes. Le Comité parisien de libération, puis le Conseil national de la Résistance, ont fait connaître leur volonté de mettre fin à la suspension ; M. Parodi lui-même, dit-on dans les états-majors, se serait rangé à la reprise des combats.
Nous rapportons ce débat tel qu’il se mène, sans prétendre l’arbitrer. Les uns invoquent la vie des blessés et la prudence d’une ville sans canons ; les autres, l’honneur d’une insurrection qu’on ne saurait suspendre sans la perdre. Qui de la sagesse ou de l’audace a vu juste, l’événement seul le dira. Ce qui est sûr, c’est que la question divise jusqu’aux hommes qui, hier encore, donnaient ensemble l’ordre du soulèvement.