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La trêve qui déchire la Résistance

Conclue le 20 août par l’entremise du consul général de Suède, suspendue, contestée, puis rompue : l’arrêt des combats négocié avec l’occupant a divisé les chefs de l’insurrection. Les uns y voient une bouffée d’air pour évacuer les blessés ; les autres, un piège tendu par l’ennemi.

Étienne Vaillant 21 août 1944 6 min de lecture

Depuis que la nouvelle a couru, le 20 août, qu’une trêve avait été conclue avec le commandement allemand, Paris insurgé se déchire à voix presque haute. Dans les états-majors de la Résistance comme sur les barricades qui se hérissent de nouveau, une même question revient, brûlante : fallait-il, au troisième jour du soulèvement, suspendre le feu et traiter, fût-ce indirectement, avec l’occupant que l’on combat ?

L’accord a été obtenu par l’entremise du consul général de Suède, M. Raoul Nordling, qui multiplie depuis plusieurs jours les démarches auprès du général allemand commandant la place. Il prévoyait, dans son principe, l’arrêt des hostilités, la reconnaissance des édifices tenus par les nôtres et l’évacuation des blessés et des prisonniers. Mais sa portée exacte, sa durée et même sa validité sont aujourd’hui l’objet d’appréciations opposées au sein des organismes qui dirigent l’insurrection.

D’un côté, la tendance qui réunit le délégué général du Gouvernement provisoire pour la zone Nord, M. Alexandre Parodi, et le délégué militaire national, le général Chaban-Delmas, fait valoir des raisons que nul ne peut écarter d’un revers de main. Paris, disent-ils, manque cruellement d’armes ; chaque heure gagnée permet de relever les blessés qui gisent au pied des barricades, de souffler, d’attendre les armées alliées dont on guette l’approche. À leurs yeux, précipiter une ville mal armée dans une bataille rangée contre des blindés, c’est risquer un massacre que rien ne rachèterait. La trêve, dans cette lecture, n’est pas une capitulation : c’est un répit arraché.

De l’autre côté s’élève une protestation véhémente. Le colonel Rol-Tanguy, qui commande les Forces françaises de l’intérieur de la région parisienne, le comité d’action militaire — le COMAC —, le Conseil national de la Résistance présidé par M. Georges Bidault et le Comité parisien de libération, à forte composante communiste, dénoncent un arrêt des combats qu’ils tiennent pour funeste. Une insurrection, soutiennent-ils, ne se met pas en sommeil : on la démobilise et on ne la rallume pas. Ils redoutent que cette suspension ne soit, dans la bouche de l’ennemi, qu’une ruse — le moyen de dégager ses colonnes, d’évacuer ses convois vers l’Est et de reprendre la main une fois la fièvre populaire retombée.

Entre ces deux camps, le ton est monté. On se reproche, d’un bord, l’aventurisme et le mépris du sang versé ; de l’autre, la pusillanimité et la confiance accordée à la parole d’un occupant. Il faut dire les choses sans les farder : ce n’est pas une simple querelle d’horaires d’opérations, mais un désaccord sur la nature même du soulèvement parisien — coup de force du peuple en armes, ou manœuvre ordonnée dans l’attente du secours allié.

Les faits, eux, semblent trancher plus vite que les hommes. La trêve, à peine proclamée, n’a guère été respectée sur le terrain : les fusillades ont repris par endroits, les barricades n’ont pas désarmé, et de nouveaux pavés montent ce matin aux carrefours. Dans la journée d’hier comme aujourd’hui, des affiches et des consignes appellent les Parisiens à se tenir prêts et à ne pas déposer les armes. Le Comité parisien de libération, puis le Conseil national de la Résistance, ont fait connaître leur volonté de mettre fin à la suspension ; M. Parodi lui-même, dit-on dans les états-majors, se serait rangé à la reprise des combats.

Nous rapportons ce débat tel qu’il se mène, sans prétendre l’arbitrer. Les uns invoquent la vie des blessés et la prudence d’une ville sans canons ; les autres, l’honneur d’une insurrection qu’on ne saurait suspendre sans la perdre. Qui de la sagesse ou de l’audace a vu juste, l’événement seul le dira. Ce qui est sûr, c’est que la question divise jusqu’aux hommes qui, hier encore, donnaient ensemble l’ordre du soulèvement.

Le contexte

Paris s’est soulevé le 19 août : des policiers résistants ont occupé la Préfecture de police, dans l’île de la Cité, et hissé le drapeau tricolore. Le colonel Rol-Tanguy commande les FFI d’Île-de-France.

La direction de la Résistance parisienne est plurielle : la délégation du Gouvernement provisoire (Parodi), la délégation militaire (Chaban-Delmas), le Conseil national de la Résistance (présidé par Georges Bidault), le Comité parisien de libération à dominante communiste et le COMAC, organe militaire. Leurs sensibilités, déjà distinctes, s’éprouvent à chaud dans la conduite de l’insurrection.

M. Raoul Nordling, consul général de Suède, sert depuis plusieurs jours d’intermédiaire entre le commandement allemand et des représentants de la Résistance, notamment pour le sort des prisonniers.

État des informations

Nous écrivons depuis une ville encore en armes, où la nouvelle circule par la rumeur des barricades et les consignes des comités. Nous rapportons ce débat sans en désigner le vainqueur : rien de l’issue n’est joué.

Ce que l’on sait

  • Une trêve a été conclue le 20 août par l’entremise du consul général de Suède, Raoul Nordling, avec le commandement allemand.
  • Cette trêve est contestée à l’intérieur même de la direction de la Résistance : approuvée par la tendance Parodi–Chaban-Delmas, dénoncée par Rol-Tanguy, le COMAC, le CNR et le Comité parisien de libération.
  • La suspension n’a pas été tenue sur le terrain ; les combats reprennent et de nouvelles barricades s’élèvent.

Ce que l’on ignore

  • Lequel des deux camps avait raison sur la portée de la trêve : répit utile ou démobilisation dangereuse.
  • Si l’occupant a cherché, par cet arrêt, à gagner du temps pour dégager ses forces, ou s’il y voyait une issue.
  • Quand et comment l’insurrection trouvera son dénouement, et quelle autorité conduira Paris libéré.

Sources historiques utilisées

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Libération de Paris

Synthèse encyclopédique de référence (chronologie, acteurs, trêve du 20 août).

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Août 1944. La libération de Paris

Chemins de mémoire

Dossier mémoriel du ministère des Armées : présidence du CNR (Bidault) et du CPL (Tollet), rupture de la trêve les 21-22 août.

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Note de reconstitution éditoriale

Les formulations « à chaud » de cet article imitent un quotidien parisien du 21 août 1944, écrit dans une ville encore en armes et sans recul sur l’issue. Le débat sur la trêve est restitué tel qu’il se mène alors, sans en désigner le vainqueur. Croisé sur Wikipédia (« Libération de Paris »), le dossier Chemins de mémoire et secondeguerre.net.

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